« La vérité finira par triompher ! » Entretien avec François Mattei (Partie 1)

Par La Voix de la Russie | Nous avons appris récemment que la Cour pénale internationale (CPI) a confirmé les charges visant le président de la République de Côte d’Ivoire, M. Laurent Gbagbo. Et ce malgré un désaccord net parmi les trois juges de la Chambre préliminaire I. Au- jourd’hui, nous nous entretenons depuis Paris avec M. François Mattei, journaliste, auteur de nombreux ouvrages, mais surtout témoin privilégié ayant suivi les principaux développements de la crise ivoirienne depuis son déclenchement en septembre 2002.

Mercredi 2 Juillet 2014 - 03:25


Mikhail Gamandiy-Egorov, La Voix de la Russie : M. Mattei, bonjour ! Vous êtes journaliste et écrivain français. Vous êtes également co-auteur du livre « Pour la vérité et la justice »,le second co-auteur étant le président de la République de Côte d’Ivoire, Laurent Gbagbo. Dans ce livre, on retrouve de nombreuses révélations et confidences, souvent inédites, du président Gbagbo, déchu le 11 avril 2011 suite à l’intervention de l’armée française. Comment s’est déroulée cette collaboration ?
 
François Mattei : Durant cette pé- riode, cela a été sous la forme de visites amicales que je lui ai rendu plus d’une dizaine de fois. Nous avons eu l’occasion ensemble de parler de tout. Comme je le dis dans le prologue du livre, c’est une conversation ininterrompue puisque on se connait de-puis plus d’une dizaine d’années. Je l’avais rencontré plusieurs fois à Abidjan. Nous avons continué à nous entretenir quand il était là- bas et moi ici, à Paris, quand il avait le loisir car les dix années de pouvoir qu’il a exercé en Côte d’Ivoire ont été plus qu’agitées. Donc on a une relation qui ne n’est jamais interrompue et je ne voulais pas que l’incarcération, en plus dans ces conditions-là, mette un terme à cette relation. Donc, on a continué à parler et à analyser la situation ensemble.
 
LVdlR : Vous avez beaucoup côtoyé Laurent Gbagbo, notamment depuis son incarcération en novembre 2011 à la prison de la Cour pénale internationale (CPI), à La Haye. Comment se sent-il ? Physiquement comme moralement.
 
 F.M. : Physiquement, il était encore très atteint par les événements, notamment quand je l’ai rencontré la première fois, c’est- à-dire en juin 2012. Comme on le sait, il avait subi des bombardements dans sa résidence. Des bombardements très violents. Toute la maison a été détruite car il y a eu utilisation de munitions incendiaires. Il y avait donc énormément de fumée, des gaz toxiques qui ont gravement atteint les personnes qui se trouvaient sur place. Car dans la résidence et contrairement à ce qui a été beaucoup dit en France, il n’y avait ni armes lourdes et il y avait très peu de militaires. Il y avait surtout des amis, des parents, des ministres, ainsi que des enfants et notamment des bébés. Ils s’étaient tous réfugiés là croyant être en sécurité en pensant que jamais les troupes françaises n’oseraient bombarder, à cause d’un litige électoral, la résidence d’un président de la république élu auparavant dans des conditions régulières.
 
LVdlR : Pour vous, en tant que journaliste et en tant que personne qui avait suivi de près la crise ivoirienne, quelle fut la véritable raison de ce qui s’est passé ? Quel rôle le gouvernement français a-t-il joué dans cette affaire ?
 
F.M. : Le gouvernement français depuis toujours, ou plutôt depuis ce qu’on appelle l’indépendance des pays francophones d’Afrique, qui est en fait une dépendance organisée, et ce depuis 1960, a été non pas un arbitre mais un acteur principal des crises. En l’occurrence l’armée française qui est présente presque partout en Afrique francophone et ayant les capacités d’intervenir très vite, y compris ramener des renforts. Et depuis que Laurent Gbagbo est apparu sur la scène politique africaine, il n’a jamais été accepté à l’Elysée. Pourquoi ? Parce que l’Elysée avait ses favoris et notamment le successeur et héritier de Houphouët-Boigny, qui a été le premier président de la Côte d’Ivoire en 1960. Houphouët- Boigny était par ailleurs un ancien ministre de la IVème République française et a même participé à l’écriture de la constitution de la Vème République qui est toujours en usage en France. C’était un personnage aimé et connu du personnel politique de droite comme de gauche en France. Il n’a jamais lui-même d’ailleurs voulu l’indépendance de la Côte d’Ivoire. Donc c’était évidemment un grand ami de la France. Et ensuite ses successeurs, comme M. Bédié, ont voulu suivre ses traces. Quant à M. Ouattara, qui a été formé aux Etats-Unis durant ses études, puis très vite devenu membre du FMI, avait lui aussi ses réseaux, ceux de la grande finance et de la grande politique occidentale. Ils étaient donc les favoris pour les élites occidentales car étant leurs amis. D’autant plus qu’il y avait des relations personnelles, aussi bien dans le cas de M. Bédié mais surtout dans le cas de M. Ouattara. Ce dernier connaissant personnellement les grands chefs d’entreprises français, ainsi que les hommes politiques de France, de droite comme de gauche. Il a donc un relationnel très important. Pour revenir à Laurent Gbagbo et pour parler du fait qu’il n’était pas apprécié à l’Elysée, la meilleure preuve est que dès qu’il a été élu, et personne n’avait absolument rien à lui reprocher, lui qui étant démocrate et qui a lutté pour le multipartisme, étant très francophile d’ailleurs, il lui est tombé sur la tête un an et demi après l’élection, non seulement une attaque militaire mais aussi une occupation de 60% du territoire du pays, et qui a duré jusqu’à l’élection de 2010. Donc durant huit ans, il a dirigé le pays en contrôlant seulement 40% du territoire. L’autre partie, les 60% du pays, lui échappant totalement.
 
LVdlR : Donc finalement ce qui s’est passé est lié directement au fait que Laurent Gbagbo n’arrangeait pas les gros intérêts dont vous avez fait mention ?
 
F.M. : Laurent Gbagbo, il faut le savoir, n’a jamais plu à la classe politique parisienne. C’est une chose. Il a bien évidemment quelques amis à Paris, comme M. Emmanuelli, mais il n’a jamais plu à l’Elysée. Pourquoi ? Parce qu’il y a au fond de cela ce qu’il reste de la Françafrique et que l’opinion publique française ne connait pas. Cela est basé sur des piliers très précis. Après l’indépendance des années 1960, la Françafrique représentait la conservation de la dépendance de ces pays-là vis-à-vis de la France, y compris sur le plan militaire. Des accords de défense ont été conclus permettant à la France d’intervenir à tout moment sous la justification de défense des pays en question. D’autant plus et ce qu’il faut savoir c’est que dans ces accords, il y a également des clauses secrètes, qui garantissent à la France on va dire non pas la propriété du sous-sol mais l’accès prioritaire au sous-sol de tous ces pays. Que ce soit pour l’uranium, or, pétrole, tout ce qui s’y trouve. C’est le premier pilier. Le second étant le Franc CFA. Ce qui signi- fie que ces pays, 50 ans après leurs indépendances, n’ont pas de monnaie propre. Car la marque de la souveraineté d’un pays, ce n’est pas seulement un drapeau et un territoire, mais c’est également sa monnaie. Et ces pays n’ont pas de monnaie à eux. La monnaie des 14 pays ex-colonies françaises est fabriquée et imprimée en France, à Chamalières, ville d’origine de M. Giscard d’Estaing, mais en plus cette monnaie est garantie par ces pays-là, c’est- à-dire que sur toute leur exportation, que ce soit cacao, pétrole, or, uranium, etc…, on leur prenait 65% des devises qui entraient en Banque de France et aujourd’hui 50% des devises, qui pourtant devraient toutes leur revenir pour leur développement. Ces devises viennent donc en Banque de France et non pas dans leurs pays. Cela est inconnu de l’opinion publique en France aussi. Même chose pour l’or. Plusieurs pays africains étant très riches en or. Il y en a en Côte d’Ivoire mais il y en a encore plus au Mali. Donc pour garantir la monnaie, on prend l’or des pays africains qui se retrouve en Banque de France, à Paris, à quelques kilomètres de chez moi. S’ajoute à cela l’intervention dans les élections, comme on l’a déjà vu en 2010. On peut d’ailleurs prendre le cas assez caricatural du Gabon, qui est on peut dire la propriété privée de France dans le domaine du pétrole. On parle de démocratie en France, c’est très bien. On a basculé M. Gbagbo à cause du fait que soi-disant il n’était pas démocrate, ce qui est faux, et parallèlement dans un pays comme le Gabon, M. Bongo-père a régné pendant 41 ans, qui est par ail- leurs un ancien de l’armée française, et aujourd’hui son fils, qui pourtant a été battu aux élections, occupe malgré tout le poste de président du pays, et félicité par nos élites politiques. Dans le cas de la Côte d’Ivoire, M. Gbagbo a, lui, à juste titre dit qu’il a été élu et désigné comme vainqueur par l’institution suprême qu’est le Conseil constitutionnel. En France, on ne remet jamais en cause les décisions du Conseil constitutionnel. Lorsque Nicolas Sarkozy l’a fait à cause de ses comptes de campagnes qui étaient truqués, le président Hollande qui était en voyage à Tunis, a dit des phrases fortes, aux- quelles j’adhère sur le fait que dans un pays démocratique il y a une institution juridique suprême, en l’occurrence le Conseil constitutionnel, chargé de trancher les litiges électoraux. Et si on remet en cause cette chose-là, il n’y a plus de démocratie. Il n’y a plus d’Etat. En Côte d’Ivoire, c’est le Conseil constitutionnel, qui a été fait sur le modèle exact du Conseil constitutionnel français, qui a désigné M. Gbagbo vainqueur des élections présidentielles. On accuse M. Gbagbo d’avoir mis quelqu’un en qui il a confiance, à la tête du Conseil constitutionnel. Pourtant, c’est la tradition en France aussi. A l’époque de Mitterrand, c’était Roland Dumas. Sous Chirac, c’était M. Debré. Pourquoi ? Car on met une personne de confiance pour assurer au fond une certaine stabilité de l’Etat.
 
LVdlR : Selon vous, l’opinion publique française est-elle suffisamment informée de ce qui s’est réellement passé en Côte d’Ivoire depuis la rébellion de 2002 et jusqu’à la chute de Laurent Gbagbo ?
 
F.M. : Bien entendu non. L’opinion publique française est totalement ignorante de ce qui se passe en Afrique. Il a été dit aux Français que l’Afrique subsaharienne leur coutait très cher alors qu’en réalité elle leur rapporte beaucoup. Si ce n’est pas dire énormément. On leur dit beaucoup de choses, notamment on leur montre des gens qui se cou-pent en rondelles pour des raisons ethniques ou autres, sans donner toutes les raisons, et en particulier celles qui impliquent notre responsabilité, de leur sous-développement. Cela justifie en tout cas la présence militaire de l’armée française. Ou en d’autres termes, les interventions de ce qu’on appelle la communauté internationale. L’opinion publique française, elle, n’a même pas été tenue au courant par exemple du vote qui s’est passé en France, ce qui était pourtant facile à raconter pour les journalistes : au moment de l’élection présidentielle ivoirienne et compte tenu du fait qu’il y a de nombreux Ivoiriens en France, une communauté impor- tante, les votes des Ivoiriens vivant en France ont été tout simplement annulés. Il y a eu des vandalismes terribles commis par les partisans du RDR(Rassemblement des Républicains, ndlr) d’Alassane Ouattara, qui ont été constatés à tous les coins de rue des grandes villes françaises. Les résultats ont été invalidés totale- ment. Pourquoi ? Parce que dans un pays qui est un symbole pour la Côte d’Ivoire : la France, l’ancien colonisateur, Gbagbo avait gagné. J’ai les chiffres et je le dis dans le livre. Non seulement personne n’a enquêté sur ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire pendant le scrutin, où les médias ont simplement suivi ce qui leur a été dit par les canaux officiels, que ce soit le Quai d’Orsay, l’ONU ou l’Elysée, mais surtout, on n’a même pas enquêté au coin de nos pro- pres rues. Que ce soit à Bordeaux, Lyon ou Paris.■
 
Aujourd’hui / N°675 du Mardi 1er Juillet 2014
 
 




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