La géopolitique du chaos : Vers un nouvel esclavage

Lundi 11 Février 2013 - 00:05


La géopolitique du chaos : Vers un nouvel esclavage
Dirigés par des potentats offshores, c’est-à-dire à la loyauté nomade et centrifuge, surfant sur deux, trois ou quatre passeports, entourés de ministres incompétents et arrogants, les peuples africains ont tout à craindre du siècle qui vient de s’ouvrir. Ils doivent savoir que dépourvu de leader- ship compétent et dévoué à l’Afrique, le continent se trouve sous la menace directe d’un nouvel asservissement. A travers les évènements en cours au Congo, en Somalie, au Soudan, en Libye, au Nigéria et au Mali, se dessine une stratégie qui rappelle étrangement le XIXe siècle. C’est ici qu’il faut entendre, et surtout comprendre ces mots du Pr Alain Berthoz, professeur honoraire de la Chaire de physiologie de la perception et de l’action au Collège de France, « La mémoire du passé n’est pas faite pour se souvenir du passé, elle est faite pour prévenir le futur. La mémoire est un instrument de prédiction. » Mais c’est pourtant ici que pèchent les sociétés africaines actuelles, et parti- culièrement leurs élites, par une ignorance coupable de leur histoire et de celle de l’Europe et des Etats-Unis. Il s’agit ici des vraies élites, pas des collabos de l’ordre esclavagiste qui ont transformé nos écoles en fabriques de serfs. L’histoire est la vraie matrice de l’intelligence prospec- tive. Aussi, pour avoir la mémoire courte, les Africains de ce temps sont-ils de piè- tres joueurs d’échec. Face à la crise actuelle du capitalisme qui accélère leur entrée en décadence, les Etats d’Occident ont décidé de reconduire en Afrique et en Asie de l’ouest, régions qui monopolisent la quasi-totalité des res- sources naturelles, une stratégie qui leur avait été particulièrement bénéfique au XIXe siècle, la désorganisation généralisée. En effet, le boom démographique, le boom éducatif et la prise de conscience des peuples sont les forces qui, conjuguées avec des Etats solides, risquent de rendre à ces deux régions, leur indépendance globale. C’est cette « menace » que l’Occident entend contrer par la géopoli- tique du chaos, aidé en cela par les forces les plus rétrogrades de ces deux régions : les primitifs djihadistes et les zombies offshores. Cette manœuvre par le chaos, guerre fourbe menée sous le masque de Tartuffe, se décline en deux pratiques : la destruction des Etats et la razzia des res- sources. La poursuite par l’Occident d’une existence de gaspillage est à ce prix.  

Nouvelle donne.

Unique acteur sur l’échiquier africain de- puis la chute du mur de Berlin, l’Occident pouvait se reposer sur les plans d’ajuste- ment structurel, les putschs et les trucages électoraux pour tenir en laisse les Etats africains afin de spolier les richesses des peuples. L’émergence des BRIC, qui a in- troduit de nouveaux acteurs dans la par- tie, et la crise de 2008 ont changé la donne. Ces deux faits sont des tendances lourdes dont il faut compendieusement indiquer les implications. Le pic du prix du baril à 147$ en juillet 2008 et le krach boursier des subprime deux mois plus tard n’étaient pas les symptômes d’une crise conjoncturelle mais les révélateurs d’un déclin structurel. Depuis quatre ans, en Europe comme aux Etats-Unis, la désindustrialisation s’est étendue, la pauvreté s’est accrue, le recul de la part du PIB en parité de pouvoir d’achat s’est poursuivi, la sécession des rentiers de la finance s’est consolidée et le nombre de per- sonnes en grand âge a continué de croître. Ce sont là autant de constantes de longue durée qui indique que les pays du Nord sont, pour ce siècle qui va, lourdement engagé dans une décadence.  L’essor de la Chine, du Brésil et le retour de la Russie, sont désormais un fait établi. Depuis 2009, la Chine est le premier partenaire commercial de l’Afrique. Les Occidentaux découvrent les délices de la concurrence. On rirait presque de lire un rapport officiel où les autorités françaises se gendarment pour «en finir avec la mondialisation déloyale ». Ah, bon ? Il y a de la déloyauté dans la mondialisation ? Pourtant on nous avait assuré du contraire. Mais ce qui est plus important, c’est que ces nouveaux acteurs présentent une approche différente des échanges qui diversifie effectivement l’offre sur le marché mondial. La concurrence de ces acteurs a ouvert aux Etats africains une marge de manœuvre. La géopolitique du chaos est l’antidote à cette nouvelle conjoncture mondiale. La colonisation sur le modèle du XIXe siècle étant impossible, aucun peuple n’accepte aujourd’hui d’être dirigé par des étrangers, les impérialistes d’Occident, désormais affranchis du contrôle démocratique de leurs peuples et en complicité avec des pays-commandites tels le Qatar, ont opté pour la dislocation des Etats existants sur les territoires dont ils convoitent les ressources. Cette destruction devant leur offrir comme unique interlocuteur dans ces espaces, des potentats offshores conduisant en contremaîtres des Etats-zombies ou des war lords incultes, cupides et violents terrorisant des zones de non-droit. Cette tactique de la dislocation s’appuie sur un triptyque : éliminer les chefs charismatiques et non malléables, fomenter des « révolutions », rébellions et autres prin- temps, ou les subvertir s’ils sont autonomes,  et émietter les territoires des pays convoités.

...Pratiques anciennes

Sommes-nous à l’aube d’un nouvel es- clavage ? Cette question n’est plus d’ac- tualité. Quand M. Zadi Kessy dit à ses filleuls de l’ENSEA que pour les ques- tions de revalorisation salariale dans l’en- treprise, ses pairs et lui ont les mains liés, car les décideurs sont à Paris, Londres ou New-York, elle est dépassée. Sommes- nous encore libres ? Telle est la seule question qui vaille aujourd’hui. Suis-je alarmiste ? Répondront par l’affirmative ceux qui ont manqué, sur l’écran de l’his- toire, l’épisode de la colonisation. Je les invite à aller lire Le roi de Kahel de Tierno Monénembo, hymne colonial qui, simple hasard, a été couronné du prix Re- naudot en 2008. En attendant, servons- nous de la tragédie du Mali pour débusquer les esclavagistes et leurs com- plices, les mêmes qui ont assassiné Lumumba, en projetant sur les évènements les lumières de l’histoire. C’est à la suite et à l’instigation des grandes compagnies capitalistes que les Etats européens ont de tout temps attaqué l’Afrique. Que ce soit la Compagnies des Indes et du Sénégal, ou la Lloyds autrefois, ou Areva, Monsanto, Nestlé, Shell et Goldman Sachs aujourd’hui, c’est la même logique qui est en jeu. Bonnet blanc et blanc bonnet. Le capitaine d’in- dustrie est l’ex-futur ministre des affaires étrangères ou du département du commerce ; et vice-versa. Vous en doutez ? Lisez les CV. Pas ceux de George W. Bush ou de Condoleezza Rice, trop cari- catural, regardez pour les autres. Par exemple celui de Christine Lagarde, qui a fait la leçon à nos députés. Pendant que vous y serez, profitez pour consulter la liste du conseil d’administration de la multinationale qui sévit près de chez vous ; vous serez surpris du nombre de veilles connaissances. Donc, il paraît que les Touareg, discrimi- nés, ont attaqué le Mali pour réclamer leur autonomie. C’est alors une guerre d’indépendance ? Menée par 2% de la population ? Que nous répond l’histoire ? Des mots d’une limpidité troublante : « Kayor appartient au Damel dont je suis sûr, nous sommes entièrement liés d’in- térêt… Pour celui de Djollof dont le roi se nomme Bourba-Ouolof, je ne sçay s’il me fera quelques difficultés, mais s’il ne veut pas s’arranger avec moy, je luy ferai faire la guerre par Damel. Je leur ferai assez bien sentir leur intérêt et je donnerai à Damel des présents de poudre et de balles afin de l’engager à attaquer Bourba-Ouolof, je pourrois même lui fournir un détachement et du canon de campagne ». Que l’histoire parle à travers la plume de M. Charles Poncet, gouver- neur de Gorée, informant en mai 1764, le ministre du commerce français de son in- tention de susciter une guerre entre le Djollof et le Kayor ne fait qu’apporter un surcroît d’éclairage. « Entièrement liés d’intérêt » dit Poncet. Ah, oui ! C’est pour cela que les communiqués du MNLA, pardon du Damel, sont donnés depuis… Paris, sur France 24 ? « Rien à voir, s’in- digne l’universitaire collabo offshore, inculte en histoire, la France a volé au secours du Mali contre AQMI. » La bonne affaire ! Que disait déjà La Fon- taine au sujet des voleurs, de l’âne et de maître Aliboron le troisième larron ? Ignorants aussi en histoire et en littéra- ture, ces larrons d’AQMI, pardon du GSPC, pardon du GIA, pardon du DRS, pardon… enfin ces larrons de rebelles du Nord, qui ont cru pouvoir escamoter tran- quillement l’âne. Comment !? Vous dites… Tous ces sigles ne renvoient pas aux mêmes acteurs ? Ah, bon ! Vous n’avez jamais entendu parler de poupée russe, alors…   Et vous avez cru à cette hénaurme farce hollywoodienne du Glo- bal War on Terror ? Ou au fait que le MNLA, ce groupuscule de trafiquants in- cultes convertis en rebelles, décide tout seul comme un grand, d’avoir une « république » en plein cœur du désert, alors que rien de tel ne s’est vu depuis le temps de Sounjata ? Hum… Il faut alors être admiratif devant votre capacité de tolérance aux absurdités. Dans ce cas lisez The Dark Sahara du Pr Jeremy Keenan. Et pourquoi, selon vous, l’armée malienne n’accompagne-t-elle pas Serval à Kidal ? Parce que le MNLA doit légitimer la future Monusco, pardon Monusma. La mé- moire sert à prédire, on vous dit… Mais Poncet parle aussi d’autres choses. Il entend lancer sa guerre préventive parce qu’il soupçonne le roi Bourba-Ouo- lof de pouvoir lui faire « quelque difficul- tés » dans ses pillages, rapts et rapines. Eh bien, l’histoire sans pitié, dessille les yeux des plus naïfs. Diocounda Traoré –ou Haya Sanogo– n’est pas le descendant de Bourba-Ouolof. Le Mali ne peut faire la moindre difficulté à quiconque veut s’emparer des richesses des Maliens ou les réduire en esclavage. Les femmes transformées en esclaves sexuelles et quotidiennement violées à Gao ou les mains coupées à Tombouctou sont triste- ment exemplaires de cet état de fait. Cruelle, l’histoire poursuit qu’il en est de même, du Sénégal, de la Guinée, de la Côte d’Ivoire, du Burkina, du Togo ou du Niger. A quoi servent alors ces « armées » pléthoriques et obèses qui obèrent nos budgets, interrogent les peuples africains inquiets ? La réponse se trouve dans une dépêche publiée à Ouagadougou, l’autre jour : « La gendarmerie française vient d’achever la formation d’une force spéciale chargée de lutter contre toute forme d’insurrection. » L’insurrection, c’est l’action, pour un peuple, de se révolter contre un pouvoir tyrannique. Ces « armées » ne sont donc pas destinées à nous protéger contre des envahisseurs mais à nous empêcher de « faire quelque diffi- cultés » si l’on veut nous soumettre et nous exploiter. Elles ne sont que les héritières de ces troupes de tirailleurs qui ra- vageaient villes et hameaux durant la colonisation. Pour rendre la chose plus limpide, regardons en Côte d’Ivoire où l’AFD (Agence Française du Développe- ment), entre deux accaparements de terres, aide le Damel à réhabilité et à construire des prisons. Cheikh Anta Diop nous avait prévenu, la sécurité précède le développement, et sans intégration régio- nale, nous serons toujours à la merci du premier aventurier venu.

Les dividendes du désordre


La géopolitique du chaos a pour projet de perpétuer « les accords inégaux » et d’empêcher la Chine de pratiquer « une mondialisation déloyale » en achetant les matières premières africaines à des prix moins indécents. Je vois d’ici le sceptique ricaner : il n’y a aucun profit pour qui que ce soit dans le désordre. Voilà un qui ne connaît pas l’adage fran- çais qui dit que de la confusion naît l’opportunité. Mais, donnons un exemple plus probant. Depuis que l’Onu, les Etats- Unis et les Européens ont installé le chaos en Somalie, les thoniers espagnols, français, italiens et autres, peuvent piller pour des millions d’Euro les ressources halieutiques de ce pays. Bon, il faut être juste. Ces pays veulent bien payer les droits de pêche, malheureusement il n’y a plus d’Etat. Comme c’est commode…  « Mais c’est différent ici, il n’y a aucun intérêt au Mali, un des pays les plus pauvre du monde, éructe, sur les plateaux de médias complaisants, le même universitaire à gages. » Voici encore un qui, comme l’autre (vous savez bien, l’anticancre) a raté une belle occasion de se taire. C’est sans doute par téléportation que l’uranium d’Arlit se retrouve en Alsace. Notre universitaire pédant ne sait pas ce qu’on appelle la sécurité des voies d’approvisionnement. Il n’a jamais appris que Kidal est plus proche de Niamey que de Bamako. Comment… ? Ce n’est plus de l’histoire, c’est de la géographie ? C’est exact, mais Elisée Reclus nous a enseigné qu’il n’y a pas trop de différence. Pour lui, l’histoire c’est de la géographie dans le temps et la géographie de l’histoire dans l’espace. Dans géopolitique, il y a donc géographie, vous savez, la science qui sert, d’abord, à faire la guerre (si l’on en croit Yves Lacoste), et les géographes dressent des cartes, et tout le monde sait que les cartes sont très bavardes, surtout les cartes géologiques. Ainsi, celles de l’Azawad racontent qu’en dessous du désert il y a de l’uranium, et aussi beaucoup d’or, et un peu de pétrole. D’autres cartes murmurent même que plus bas encore se trouvent une gigantesque nappe d’eau fossile qui semble s’étendre sous tout le sahel, jusqu’en Somalie. Et voilà pourquoi votre fille est muette, Madame !   Laissons le Mali, où la géopolitique du chaos, toujours en cours, est pour l’instant trop éblouissante pour la majorité des experts autoproclamés, et où des populations floués acclament de Tombouctou à Bamako des pompier-pyromanes, et parlons du Libéria, où les projecteurs ont été éteints. Vous savez bien, le Libéria, ce pays qui à connu une sanglante « guerre civile », et dont on a déporté l’ancien dirigeant à la Haye pour qu’il y endosse le rôle de premier président déféré devant la CPI. Le Libéria où séjourne depuis plus d’une décennie une force étrangère qui transforme le pays en protectorat. Que dit l’histoire à ce sujet ? Pour être éclairé, parcourons quelques centaines de kilo- mètres vers l’Est, allons dans le royaume d’Abomey, dans les années 1815. Le prince Gankpé, qui prendra le nom de règne de Gézo, excédé d’attendre son sur le trône, lance une rébellion contre le roi Adandozan, « monarque jugé tiède au sujet de la Traite négrière ». En 1818, à l’issue d’une guerre brutale, Gankpé renverse le souverain légitime et prend le pouvoir, aidé par le Portugais Francisco Félix da Souza alias Cha-Cha dont le titre officiel est « pro- tecteur des intérêts économiques liés au commerce atlantique ». Cela a le mérite d’être clair. Ceux du XIXe siècle ne se cachaient pas derrière d’hypocrites « Haut représentant du… » ou « Média- teur spécial de… ». Victorieux, Gézo lance une lutte « sanglante contre les fils d’Adandozan dont la plupart furent pourchassés et exécutés. Les fameuses amazones, guerrières restées fidèles au roi, sont décimées. Les annales royales sont manipulées pour présenter Adandozan comme un souverain déchu pour incompétence, et de ce fait, gommé de la généalogie royale. » Voici comment on livre un pays à la colonisation.     Mais revenons au présent, revenons au Libéria. N’est-ce pas là que des diri- geants offshores ont vendu le quart des terres du pays à des multinationales vampires, lesquelles ont créent de gigantesques plantations d’hévéa et de palmiers à huile, comme au bon vieux temps de St-Domingue, où triment les nègres descendants de ceux ayant accueillis des esclaves affranchis, sous la féroce garde de milices privées dénommée en novlangue sociétés de sécurité ? D’ailleurs, pourquoi je parle de la paille qui est dans l’œil du voisin ? Sans doute à cause de la douleur causée par la poutre dans le mien. Il paraît que ce sont les propriétaires de l’Olympique de Marseille qui vont nous apprendre à cultiver le riz maintenant. Quelle injure à la mémoire d’Houphouët ! Nous n’avons pas attendu la bande à Dreyfus pour savoir comment être autosuffisant. Mais qui a dissout la SORIZCI ? Et puis, quelle ineptie que de transformer toute la savane allant de Boundiali à Odienné en rizière. Sauf si l’on veut provoquer un écocide. Que les négriers d’autrefois se parent aujourd’hui du label d’investisseurs change-t-il le mal qu’ils causent ? Donc, nous disons ici solennellement à tous ceux qui sont en train de s’accaparer ainsi nos terres, quels que soient les contrats que vous signerez avec les autorités du moment, Assemblée comprise ou pas, le peuple ivoirien ne reconnaîtra jamais ces accords.

 Dr Abdoulaye Sylla, Université de Cocody

Source: L’éléphant déchaîné N°127 du vendredi 8 au lundi 11 février 2013




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