La funérailles Bété ou l'appel à une réconciliation véritable

Dimanche 16 Mars 2014 - 06:33


Charles Konan  Banny, président de la Commision Dialogue, Vérité et réconciliation
Charles Konan Banny, président de la Commision Dialogue, Vérité et réconciliation
C’était ce samedi 08-03-2014 et c’était à Tagoura.
 Ç’aurait pu être une journée et une cérémonie tout à fait ordinaires, sans grand intérêt.
Mais, c’était lors des funérailles de GUEDE BEHINA Sébastien, fils de ce village situé à quelques 05 kilomètres de Daloa sur la route de Vavoua.
 GUEDE BEHINA Sébastien, grand cadre du FPI et dernier grand patron de l’ANADER avant les bouleversements socio-politiques de l’après 11 avril 2011.
Vu l’importance du défunt, il est donc tout à fait normal que presque tout le gratin de la haute direction du parti de Laurent Gbagbo soit présent, depuis IVOSEP jusqu’à sa «  dernière demeure du cimetière de Tagoura  ».
Nous ne parlerons donc pas de l’émotion créée par l’arrivée dans ledit village de la forte délégation du FPI conduite par AFFI N’GUESSAN, ce samedi-là et qui est dans l’ordre normal des choses.
Nous saluerons, au passage, les différents responsables administratifs, communaux, commerciaux et politiques des autres partis politiques qui sont venus apporter leur soutien à la famille éplorée.
Nous nous arrêterons sur les propos tenus par les «  chansonniers bété  » pour en retirer un aperçu de l’état d’âme de ce peuple, cible comme ses alliés démocratiques, de toutes les représailles des tenants actuels du pouvoir et des alliés de ces derniers.
C’est que la funéraille en pays bété, comme partout ailleurs, c’est une occasion d’exprimer, pour l’évacuer, la douleur de la déchirure, de la séparation.
Mais, elle est aussi et surtout une occasion «  pour parler les gbè  » afin de situer les responsabilités et de mettre chacun des protagonistes d’une situation devant ses responsabilités,  pour mieux pouvoir trouver les voies et moyens de se réconcilier avec l’auteur de nos maux.
Alors, le bété, en pleurant, retrace l’origine du mal qui a emporté le défunt; il décrit les conditions de la mort de son parent défunt. Il parle de la situation socio-politique  de son pays «  qu’il ne reconnait plus  » depuis que les «  hommes nouveaux  » au pouvoir y ont été installés par les «  hommes blancs  ».
Ces hommes qui ont pris les armes pour arriver au pouvoir et qui se sont employés à éliminer méthodiquement, l’un après l’autre, les cadres de la région qui suivaient Laurent GBAGBO.
Oui, écoutons la complainte  des «  chansonniers bété  » de Tagoura:   «  GBAGBO, déjà en ta présence, ils avaient tué: BOGA Doudou, DAGROU Loula, DALY Oblé  ; ils avaient tué Marcellin YACE, TAGRO Désiré, et j’en passe  ; en  ton absence, ils ont tué BOHOUN Bouabré et le maire FPI de Cocody; ils ont envoyé dans l’au-delà, Basile MAHAN Gahié et j’en passe; ils sont en train de conduire à la mort, le peuple Wê, sans oublier la chasse impitoyable à tes collaborateurs qui se sont retrouvés en exil pour fuir leurs hordes d’égorgeurs!»
«  GBAGBO, tu n’es plus là, toi qui défendais le faible, toi qui portais la parole qui libère, qu’allons-nous devenir, puisque les hommes qu’ils ont choisis pour nous réconcilier de force, ont pris visiblement fait et cause pour eux  ?  » 
 Ils parlent aussi, les «  chansonniers bété  », des «  alliés de circonstance  » des hommes sans cœur qui dirigent le pays; ils parlent de «  cette partie du peuple baoulé  » qui est aussi aux commandes de notre pays en tant que co-gérant du pouvoir et qui, le vent en poupe pour sa félonie , sa prise de position politique contre le bon sens, est actuellement en train de «  rire aux éclats  »  ; signe de satisfaction pour les récompenses obtenues pour avoir pris «  position contre la volonté du peuple ivoirien  ».
Quand ils décrivent, nos «  chansonniers bété  », les relations conflictuelles entre Félix HOUPHOUËT-BOIGNY, le père de la nation ivoirienne et son principal opposant politique d’alors -Laurent GBAGBO-  c’est pour relever  que tout le temps qu’a duré leur opposition, «  KOUDOU GBAGBO Laurent, jamais, au grand jamais, n’a eu recours aux armes  ; alors que les hommes politiques actuels dans leur opposition à cet homme-là, ceux qui se réclament de HOUPHOUËT, ce grand  homme politique qui avait fait de la paix son crédo, ils n’ont pas hésité à se servir des armes pour accéder au pouvoir!  »
 Ils parlent également de certains hommes politiques, opposants, inhumains, ingrats, «  qui ne connaissent ou ne reconnaissent pas ceux qui leur ont donné à manger  ».

Ils disent que ces derniers s’opposent au peuple ivoirien au côté de ceux qui –«  le couteau entre les dents, la machette sous l’aisselle et le mousquet arabe sous leur djellaba  »- s’attaquent aux partisans d’un homme –Laurent GBAGBO, qui, du temps de sa gouvernance, n’a pas lésiné sur les moyens -aussi bien ceux de l’Etat que les siens propres- pour secourir chaque parent de chacun de ceux qui, aujourd’hui arrivés au pouvoir par l’usage des armes, vivent tranquillement au sommet de l’Etat, dans la quiétude et l’insouciance des bienheureux, alors qu’ils continuent de maintenir en prison Laurent GBAGBO leur bienfaiteur et la génitrice nonagénaire de celui-ci.
Ils disent encore qu’«  on peut faire la politique autrement qu’en tuant ses opposants, qu’en les tenant éloignés, dans un exil intérieur et/ou extérieur, de la gestion des affaires de l’Etat, qu’en les conduisant à une mort rendue inéluctable par le gel de leurs avoirs bancaires qui les empêche d’avoir le minimum pour se nourrir et pour se soigner.  »
Oui, lance l’un d’entre «  les chansonniers bété  »  :   «  dites du mal de moi, complotez contre moi, mais, ne me tuez pas  !  ».
Ils parlent ensuite de ce qu’est devenue la société sous le règne des guerriers qui nous gouvernent:
Non, «  à cause des braqueurs, des voleurs, des coupeurs de route, l’insécurité règne  ; on ne peut plus respirer dans ce pays nôtre qui n’est plus à nous et dont ils sont en train de nous arracher les terres et les plantations qui sont notre seule richesse. Partout, des hommes en armes qui n’hésitent pas à défier l’autorité des gouvernants impuissants puisqu’ils ont contribué à les faire rois.»
Tous ces faits défilent, au rythme de l’inspiration personnelle, individuelle de chacun des «  chansonniers bété  », montant le degré de l’émotion des plus sensibles, les conduisant au bord des larmes,  à l’évocation de ce qu’ils ont perdu, pour la plupart  : terre, forêts, identité, fortunes amassée à la sueur des bras et du cerveau; décrivant les comportements arrogants de «  ces nouveaux riches inhumains avec lesquels nous partagions tout  : nos enfants, nos terres, notre hospitalité, notre bonhomie, notre fraternité  »  ; dévalant avec eux, les pentes de la méchanceté humaine, gratuite, inutile, injustifiée  ; mais, jamais, à aucun moment n’appelant à la prise des armes pour mettre un terme à la souffrance d’un peuple et de ses alliés martyrisés, «  génocidés  » du fait de leur choix politique!
Ils disent également qu’est passée la période de cacher leur appartenance au parti créé par GBAGBO; oui, ils disent avoir , au fil du temps, vaincu leurs peurs initiales  ; ils se réclament avec fierté de lui, de ses idées, de sa conception de la lutte politique faite du respect de toute opinion contraire à la sienne, de l’acceptation de l’autre, de la redistribution des richesses nationales à tous les nationaux et à leurs étrangers, de sa permanente préoccupation de donner à ses opposants les moyens de vivre décemment et de s’opposer de façon républicaine  !
Oui, «  KOUDOU GBAGBO LAURENT ET MOI, ON EST AU KOÏ  !»
Ce refrain monte dans le ciel de Tagoura comme une invitation à refuser de se laisser mourir, un appel à s’armer de la force nécessaire pour vaincre l’adversité, une invite à lutter là où le FPI a toujours été le plus fort  : c’est-à-dire dans les urnes, au cours d’un scrutin transparent, démocratique et sans armes tenues par les toujours rebelles qui dirigent le pays.
 Et, l’auditoire, transporté de joie, se met à vibrer à l’unisson de la percussion des instruments de musique martyrisés par les doigts calleux de ces musiciens-cultivateurs pour la plupart d’entre eux, sans terre. Ils frappent les seuls instruments qu’ils peuvent battre pour exprimer ainsi leur malheur, sans attenter à la vie de personne.
 Et ils appliquent ainsi un conseil de sagesse de feue ma mère LOGBO KODJEHI à ses filles  pour continuer de vivre harmonieusement dans leurs foyers: «  au plus fort d’une injustice de ton homme à tes dépens, au plus fort de ta révolte contre ton mari en réponse à cette injustice, sache résister à ton désir de te venger de lui ou de le regarder en face pour lui dire son fait  ; déchaîne-toi, si tu le veux, contre les ustensiles de ta cuisine  ; et même reporte une partie bien maîtrisée de ta colère contre un de tes enfants dont tu trouveras inexplicablement trop lente l’exécution de la tâche que tu lui as confiée  ; ne t’en prends jamais directement à ton homme!  Cela préservera ton foyer  des remous qui pourraient le fragiliser, le déstabiliser, le détruire!»
Ils parlent encore, «  les chansonniers bété  », des hauts faits de générosité, d’humanisme et d’abnégation du défunt  :
«  Maintenant que tu t’en vas, à qui nous laisses-tu  ? A qui laisses-tu la jeunesse de ton village  ? A qui confies-tu les femmes du village  ? Oui, qui va désormais s’occuper des personnes âgées, des sportifs et de nous les chanteurs, toi qui t’occupais, sans relâche, de tout ton village  ? Regarde toi-même combien nous sommes, pourquoi nous sommes venus si nombreux et tu comprendras l’immensité du chagrin de t’avoir perdu. Nous nous sentons maintenant orphelins. Oui, toi qui étais le grenier du village, qui veux-tu qu’il nous entretienne, maintenant que tu n’es plus  »?        
Ils n’omettent pas, les maîtres de la parole bété, de parler du pied de nez que Dame Nature (Gbabouo ou Téti Gazoua-la faucheuse) avec son arme (Zéhi Mawoula)  a l’habitude de faire aux humains en les conduisant quand elle veut chez elle à Gbabouo ou Gbabre  ; c’est-à-dire dans son antre, sous terre:
«  Tu emportes l’enfant qui s’occupait de la mère  ; qui va continuer de la nourrir, elle qui est maintenant si âgée  et que tu rends si fragile en lui retirant son soutien? Oui, qui va l’enterrer à son tour, elle? Qui va s’occuper de la veuve et de ses enfants  ? Gbabouo-la mort, tu es méchante (gnani n’kla)  ; quand nous faisons un enfant, c’est pour nos vieux jours  ; c’est pour qu’il s’occupe de nous, c’est pour qu’il nous enterre dignement, nous qui sommes plus vieux que lui et qui devrions être les premiers à mourir. Ce n’est pas, oh, Gbabouo, non, ce n’est surement pas, Digbé Téti Gazoua, pour que nous les vieux, tu nous transformes en croque-mort de nos propres enfants  ; ce n’est pas, «  gnani kla  Zido Gbabre  » à nous qu’il doit incomber la tâche de les inhumer  !  »  
Oui, vraiment la funéraille bété est l’occasion donnée à chacune des victimes de dire ce dont elle souffre, d’où vient son mal.
Mais, j’ai aussi compris qu’elle est également l’opportunité que se donne la société bété d’exprimer sa vision de la réconciliation.
 Nulle part, dans aucun propos, je n’ai noté de place pour la haine, nulle allusion à une revanche ou plutôt une vengeance dans les cœurs de ces hommes et de ces femmes meurtris, non seulement par la douleur de la perte d’un être cher, mais aussi et surtout, hélas,  par les actions combinées des génocidaires ivoiriens, des mercenaires étrangers dont la plupart se trouvent être des hommes et des femmes, à qui pourtant, ils avaient offert gîte et couvert, et de ces «  Blancs  » d’une race bien particulière qui ont une conception bien étrange du «  rétablissement de la démocratie  ».
   C’est qu’ils savent, nos «  chansonniers bété  », que «Y’A RIEN DANS PALABRE, Y’A RIEN DANS VENGEANCE, comme  Y’A RIEN DANS JALOUSIE  !»
C’est une conviction qu’ils ont, forgée par leur expérience de la vie et par leur culture de peuple hospitalier de nature qui les caractérise.
Maintenant qu’ils ont pris la mesure du Mal qui a ravagé leur peuple et ses alliés  sur le chemin de la démocratie; maintenant qu’ils savent l’origine antidémocratique de leur bourreaux, ils se sont, contre les oppresseurs, armés de ce courage et de cette témérité qui déplacent les montagnes.
    Mais, rassurez-vous  ! Ils aspirent à la paix: pour reprendre les chantiers du développement de leurs régions; pour revivre cette fraternité, cette hospitalité que certains de leurs hôtes paient si mal en retour.
Ils savent que s’ils menaient une guerre à l’image de celle qui a mené les rebelles du MPCI, du MJP, du MPIGO et leurs nombreux mercenaires de la CEDEAO au pouvoir, ils seraient en train d’ouvrir la boîte de Pandore et ce serait, pour eux et leurs alliés, aller de CHARYBDE en SCYLLA; ils sont, eux, conscients de ce que cette situation de belligérance perpétuelle laisserait plus démuni et plus divisé, non seulement le peuple bété et ses alliés pour la démocratie, mais aussi tout le peuple ivoirien et les étrangers qui sont venus chez nous demander notre hospitalité.
       Cette funéraille en pays bété montre un des chemins possibles  de la réconciliation.
Elle devrait pouvoir inspirer plus d’un, dans son exposition claire et nette des faits qui ont entraîné la situation conflictuelle dans laquelle nous sommes tous plongés.
Surtout nos «  réconciliateurs-désignés  », qui se comportent plus en politiciens et diplomates voulant absolument arrondir les angles pour ne se mettre personne à dos, qu’en personnes responsables chargées de ressouder le tissu politico-socio-économique d’un pays aspirant à vivre dans l’union vraie de tous ses fils.
 Naturellement, après le nécessaire grand déballage qui nous purifiera tous, après nous avoir montré les écueils de nos errements passés, étape indispensable avant de nous unir en nous engageant de façon solidaire à ne plus recommencer les gestes et actes par lesquels nous avons tous pêché  !
   
                                         
                            Libre opinion, une contribution de :       GUIPIGOU KRIBLOS
 






Politique | Economie | Société | Vidéo | Agenda | Religion | Culture | Santé | Diaspora | Contact





WWW.ABIDJAN.ME
UN SITE A VISITER ABSOLUMENT !