La danse indansable de l’opposition ivoirienne. Par Théophile Kouamouo

Mardi 19 Août 2014 - 09:52


Ces dernières semaines, la crise interne au Front populaire ivoirien (FPI) a largement occupé les esprits et par conséquent la « Une » des journaux. Les camps en présence se sont violemment affrontés, ne lésinant pas sur les attaques personnelles, le maniement de rumeurs invérifiables et les déchaînements d’animosité. Maintenant que la médiation et le Comité central du principal parti de l’opposition ivoirienne ont imposé une « trêve » (en effet, nombre de questions conflictuelles ont été tout simplement repoussées à plus tard) aux « belligérants », n’est-il pas temps de prendre un peu de recul pour analyser en profondeur ce qui vient de se passer ? Nous devons admettre que la politique contemporaine, dès lors que s’en mêlent les grandes puissances et leurs divers experts en stratégie, est un « sport collectif » assez complexe dont le « storytelling » (l’art de raconter des histoires, vraies ou fausses, pour se légitimer) et le « jeu de rôle » (conçu comme une manière d’anticiper les attitudes possibles d’un grand nombre d’acteurs politiques soumis à des contraintes préalablement pensées comme telles) sont les principaux leviers. Dès lors que nous intégrons ce facteur à notre réflexion, nous en arrivons à la conclusion que ceux qui s’affrontent sur le devant de la scène sont sans doute des acteurs préprogrammés qui exécutent à leur insu une chorégraphie conçue à l’avance.

« Eclatement territorial » et contradictions structurelles

 La crise que vit le FPI était inéluctable dès lors que la violence consécutive à la prise de pouvoir sanglante d’Alassane Ouattara l’a poussé à ce que l’on pourrait appeler un « éclatement territorial » et l’a exposé à des contradictions structurelles. Dès le 11 avril, les cadres du parti cofondé par Laurent Gbagbo ont été, par la force des choses, subdivisés en plusieurs catégories : les exilés, qui ne faisaient que réagir par la fuite au caractère insensé de la traque préméditée dont ils étaient les cibles ; les emprisonnés, partis de l’hôtel du Golf et de la Pergola pour La Haye ou les différends « goulags » du Nord de la Côte d’Ivoire ; et les « maintenus en liberté », tenus en respect par les kalachnikovs des dozos et autres nervis armés. Une telle configuration pousse forcément les uns et les autres à des interrogations portant en elles le germe de méfiances réciproques et de sourdes rancœurs. Pourquoi X a été arrêté et Y ne l’a-t-il pas été ? Pourquoi A a- t-il été libéré dans la première vague et pas B ? Pourquoi C est-il rentré d’exil sans être inquiété alors que D a failli se faire extrader alors qu’il séjournait dans un autre pays africain ? A chaque fois que s’exprime l’arbitraire du régime, il fissure forcément le « mur » de l’opposition. Les récents soucis judiciaires de Laurent Akoun, notamment, pousseront forcément les uns et les autres à soupçonner le « camp » Affi. D’une pierre deux coups : on effraye l’un et on affaiblit l’autre. Le fait que les différentes figures de l’opposition vivent des contraintes différentes, toutes imposées par le pouvoir et ses parrains étrangers, les pousse à des analyses et à des postures différentes. Ceux qui se trouvent en exil ou en prison regardent naturellement toute participation de ceux qui sont au pays à une normalisation certes faussée de la vie politique comme une sorte de « trahison ». Absents, ils ne peuvent pas peser sur le cours des choses, y compris au sein de leur propre parti, une absence prolongée les exposant à être « remplacés » par d’autres, voire purement ou simplement « oubliés ».

Analyser les choses sous le prisme du « jeu de rôle »

 Quant à ceux qui sont sur le terrain, et qui se trouvent en première ligne, ils sont d’une manière ou d’une autre obligés d’admettre les règles du jeu de ceux qui ont le pouvoir. Ce sont eux qui doivent « discuter », « négocier », tenter de forger des alliances même hypocrites avec des acteurs qui cachent mal leur statut de faux alliés et de vrais étrangleurs, mais dont la pseudo-bienveillance peut aider à survivre au quotidien. Ce sont eux qui risquent le plus d’être arrêtés, torturés et humiliés dans l’indifférence internationale. Ils en veulent naturellement à ceux qui, en exil, critiquent leur « mollesse », « sans rien proposer ». Le fait est qu’en s’écharpant sans ménagement, les prétendus « modérés » et « radicaux » sont dans les rôles que les maîtres du « Grand Jeu » leur ont assignés. Les uns comme les autres sont soumis, comme hier le président Gbagbo face aux rebelles, à une danse indansable. Leur dilemme est à mer- veille résumée par la sagesse malinké et sa symbolique du « Doni Dongoma » : si tu fais un pas en avant ton père meurt ; si tu fais un pas en arrière ta mère meurt ; et si tu ne fais ni l’un l’autre, tu passes de vie à trépas. Analyser les choses sous le prisme du « jeu de rôle » auquel les acteurs se plient consciemment ou inconsciemment peut être particulièrement troublant. Une telle lecture peut nous pousser à considérer rétrospectivement Youssouf Bakayoko, président de la Commission électorale indépendante (CEI) et Paul Yao N’Dré, président du Conseil constitutionnel au moment de l’élection présidentielle de 2010 en Côte d’Ivoire, comme les « marionnettes » consentantes ou non de scénaristes tapis dans l’ombre et qui avaient prévu les différents cas de figure possibles. L’auteur de ces lignes se souvient qu’alors qu’il interviewait Christian Preda, président de la Mission de l’Union d’observation électorale de l’Union européenne entre les deux tours, pour le compte d’un hebdomadaire international, son interlocuteur lui avait dit très clairement qu’il « redoutait » (traduire par « anticipait ») un schéma dans lequel les deux institutions proclameraient chacune un  des deux candidats victorieux. Un « Confidentiel » publié dans le dernier Jeune Afrique avant le premier tour du scrutin, et dont le titre était, fort à propos, « Choi scénarise l’élection », indiquait que l’ONUCI planifiait « les moyens d’intervention » à mettre en œuvre « si par exemple, le Conseil constitutionnel refuse de confirmer les résultats de la Commission électorale indépendante ». Le Coréen, nous disait Jeune Afrique, étudiait « les parades à d’éventuelles contestations s’appuyant sur de subtils arguments juridiques ». Quand les maîtres du « jeu de rôle » n’ont aucun doute sur l’aveuglement de ceux qu’ils se préparent à piéger, ils peuvent même se permettre d’annoncer les couleurs, sans craindre la moindre conséquence…

Guerre cognitive

 Il s’agit donc avant toute chose d’une « guerre cognitive ». Il s’agit avant tout de surprendre l’adversaire en évitant de réagir conformément à ses prévisions, qui sont fondées sur l’anticipation de nos réactions et l’exploitation de nos passions conspirant souvent contre notre intérêt Il s’agit aussi d’imposer son récit et de le « scénariser » pour le mettre en concurrence avec celui de l’autre. Mais pour cela, il faut une discipline militante impossible à atteindre tant que ce que le blogueur Claudus Kouadio, à la suite de Martin Luther King, appelle « l’instinct du tambour-major » continue d’alimenter de grotesques divisions en une infinité de clans dérisoires. Il faut aussi se doter d’instruments idéologiques puissants et crédibles, notamment de médias, qu’il s’agit de soutenir bien au-delà de ce qui se fait aujourd’hui afin d’avoir une voix qui porte et qui porte vraiment. Vaste programme !

Par Théophile Kouamouo

Le Nouveau Courrier  N°1091 Du Lundi 18 Août 2014




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