La Palabre africaine face à la démocratie occidentale

Dimanche 22 Avril 2012 - 01:29


T.J ABLE
T.J ABLE
Nous, Africains, appelons tous, de tous nos vœux, l’avènement de cette nouvelle prise de conscience qui fournira à notre continent son viatique pour la procession vers ‘‘le rendez-vous du donner et du recevoir’’ comme le dirait Senghor. Pour ce faire, il est donc temps que les Africains, que certains Africains dont l’on attend beaucoup, pourtant, cessent de renier les catégories de pensée issues de leur propre culture; car, et selon eux, elles ne peuvent, au besoin, satisfaire qu’à l’ethnologie.
Toujours, selon eux, l’élaboration d’une réflexion philosophique ou d’une tradition politique, par exemple, est forcément incompatible avec les réalités africaines. Et, à l’heure actuelle, l’une des erreurs les plus flagrantes de certains, tient, au plan politique, au mépris de la pratique ancestrale de la Palabre africaine. Toujours enclin à commenter brillamment Rousseau, Aristote, Machiavel, Lock ou Hobbes, ils disent de la Palabre de leurs pères qu’elle n’est que verbiage creux et gesticulation stérile. Ils se comportent ainsi, parce que, dans leur imaginaire, une théorie n’est crédible que lorsqu’elle est suggérée, uniquement, par Malinowsky, Gurvitch, Aron, Taylor ou Bourdieu.
Or, en Afrique, je pense que c’est sur les bases de la Palabre africaine que pourra se construire une véritable compréhension et une réelle assimilation de la démocratie...
En effet, la Palabre, au sens le plus trivial que retiennent, malheureusement, les Occidentaux, indique effectivement ce bavardage insignifiant. Dans ce contexte, ‘‘faire des palabres’’, signifierait, ‘‘faire des histoires’’. Et sur la place du marché ou au café de la gare, ‘‘dire que Pierre ou Paul cherche palabres’’, revient à dire que ‘‘Zahui ou Bohui, cherche des histoires’’.
La deuxième acception de ce concept veut qu’il soit utilisé au singulier. Et, ici, le substantif et l’adjectif devront être intimement liés : Palabre africaine, dit-on, dans ce cas.
C’est à ce niveau que l’on en retrouve la vraie signification. Car elle dépasse la verbosité démesurée des soirées maudites. Et je pense que, dès lors, ce concept n’a rien en commun avec les vulgaires querelles des esprits mal réveillés d’un matin. Qui serait aussi insensé pour aller se disputer avec ses compatriotes, sous l’Arbre à Palabre, au mépris de son travail ? La Palabre africaine fait l’objet des assemblées villageoises où se réunissent les sages et le conseil des anciens lorsqu’une situation critique est en présence. Dans ces conditions, elle remplit une fonction pluridimensionnelle.
La Palabre africaine, c’est la concertation sur plusieurs plans :

sur le plan humain en général, elle est revendication de la liberté.
Sur le plan philosophique, elle est identification de la vérité.
Sur le plan sociologique, elle est ouverture de tous-à-tous.
Sur le plan politique, elle est porteuse de démocratie.

C’est pour cette raison que je pense que les dirigeants africains, au lieu de se contenter d’une connaissance livresque de la démocratie grecque, devront d’abord acquérir l’exercice de la Palabre africaine, telle que je viens d’en suggérer les contours. Autrement, ils auront beau afficher de bonnes apparences, grâce à leurs costumes italiens et leurs cravates anglaises, bien que bardés de diplômes comme ils le sont déjà, la démocratie sera toujours une véritable épreuve pour eux ; en tout cas dans le contexte actuel.
Dans les assemblées villageoises, au Mali, au Burkina, au Sénégal, au Gabon, au Soudan, au Congo, etc… le paysan a toute la liberté de dire : ‘‘je pense que’’, sans rien risquer. Mais au sein de certains parlements africains, au contraire, le député a tout à craindre de ses prises de position. Au dehors, le journaliste-démocrate risque sa liberté physique ou même sa vie, et l’opposant est constamment en danger de mort. Comment expliquez-vous, alors, que sur un même territoire, la pratique du fait politique, soit si fondamentalement contradictoire ; si ce n’est par le mépris de la Palabre africaine qui offre les prémices de la démocratie moderne ? Si les souverains africains continuent de mépriser la Palabre africaine qui est pourtant issue de leur propre culture, comment arriveront-ils à ne pas massacrer la démocratie occidentale ? Mais, pour un dirigeant africain, refuser de s’asseoir sous l’Arbre à Palabre, revient en réalité, à mépriser le peuple, comme cela se constate souvent.
En effet, le pouvoir ne s’exerce jamais debout. La meilleure position pour exercer le pouvoir, c’est la position-assise. Un chef qui est debout, est un chef qui quitte son fauteuil, un chef qui ne gouverne plus. Le chef doit donc apprendre à s’asseoir. Et en Afrique, c’est dans la position-assise que le pouvoir s’exerce parce que c’est la meilleure position pour écouter l’Autre. Haut lieu de la négociation et de la recherche du compromis politique, c’est sous l’Arbre à Palabre que s’apprend l’exercice du pouvoir et en y allant, le chef se ressource dans la parole, se met en permanence au contact des vertus du Dialogue et de la réflexion-concertée. N’a-t-on pas déjà vu des souverains africains chassés du pouvoir comme des malfrats, seulement parce qu’ils refusaient l’exercice da la Palabre de leurs pères ?

T . J. ABLE
Philosophe
Théoricien de la Palabre africaine





Tags : Ablé

Dans la même rubrique :
< >

Vendredi 13 Avril 2012 - 10:22 ARISTOTE: Une typologie des démocraties

 

Résistance patriotique | Pensées politiques | Droit/Justice | Historique





WWW.ABIDJAN.ME
UN SITE A VISITER ABSOLUMENT !