La Françafrique: un système géopolitique particulier dans un monde poly-systémique

Jeudi 2 Mai 2013 - 08:07


La Françafrique: un système géopolitique particulier dans un monde poly-systémique
La Françafrique c’est quoi ? Des mallettes qui circulent du sud au nord vers des comptes privés ? Des cadeaux et des marchés complaisamment octroyés? Des élections gagnées à 99% ? Des destitutions organisées lors de coups d’état décidés et mis en œuvre par les soins des « Services » français ? Des messages véhiculés par l’intermédiaire d’émissaires spéciaux style " Papa m’a dit " ou " l’Elysée veut " ? Il y a de tout cela. Mais, en même temps, la Françafrique c’est tout autre chose.
Tous ces clichés, pourtant réels, c’est pour la galerie. Une façade qui lui en donne une image pittoresque mais faussée. La Françafrique est avant tout un système. Un système géopolitique particulier, ne ressemblant à aucun autre dans ce monde pourtant poly-systémique. Comme pour tous les systèmes tous ceux qui sont en son sein sont réduits à n’en être que de simples acteurs.

De la Françafrique à l’Afr’ance

Bref rappel historique. La Françafrique, c’est l’œuvre de De Gaulle. Je dirai même que c’est l’une des deux seules œuvres, avec la Vème République, qui lui subsistent encore. Gageons qu’elle sera toujours là, bien après que la Vème République aura disparu. Pour bien mesurer l’importance de l’Afrique pour la France, il faut se rappeler qui est vraiment De Gaulle.
En fuite en Angleterre en 1940 (aujourd’hui on dirait exfiltré par les anglais), De Gaulle arrive à Londres, les mains dans les poches, sans rien, ne représentant personne, avec comme projet d’organiser la résistance contre les Allemands. Tout ce qu’il fera alors, lui l’obscur, l’inconnu, ne sera compris qu’à travers les vrais desseins de Churchill qui le tiendra à bout de bras et le soutiendra contre vents et marées pour réaliser sa propre politique. Avec une France vaincue, humiliée, et bientôt soumise, et une armée anglaise réembarquée en catastrophe des côtes françaises, Churchill devait réorganiser ses forces. Pour cela, il avait besoin de la France, et surtout de son empire. Dans son esprit, une fois réorganisé et mobilisé pour la résistance, l’empire français et l’empire britannique ensembles seraient imbattables. Dès l’arrivée de De Gaulle à Londres, tout fut fait dans ce sens. Donner une figure représentative à la Résistance, lui construire une légitimité, appeler à fédérer autour de lui tous ceux qui refusaient la défaite (appel du 18 Juin), mettre à disposition une mini infrastructure qui ressemblerait à un gouvernement en exil et tout faire pour le faire accepter par ses alliés. Les deux rivales d’hier pour le partage du monde, la France et l’Angleterre, se retrouve main dans la main pour assurer leur survie. Ainsi, De Gaulle sillonna les possessions françaises d’outre-mer, mobilisant les énergies et les ressources, faisant de Brazzaville la capitale de la France Libre. Cette résistance qui façonna l’Histoire de notre pays et qui symbolise encore aujourd’hui son honneur retrouvé, est partie d’un concept : La France n’est pas que l’hexagone. C’est un empire. Ce concept France-Empire qui sortit De Gaulle de l’ombre et fit de lui cet Homme que nous connaissons, fut son compagnon tout au long de sa vie. Par idéologie ou par nécessité, il ne pouvait concevoir la France sans ses colonies.

De Gaulle à Brazzaville, capitale de la France Libre

À son retour au pouvoir en 1958, le monde avait changé. La guerre avait redistribué les cartes avec l’émergence de deux blocs ouvertement antagonistes. Les puissances coloniales se trouvaient devant un problème nouveau : la montée des nationalismes et des revendications d’autonomie et d’indépendance, dont certaines allèrent jusqu’à la confrontation armée. Avec déjà une Indochine perdue et une Algérie sur le point de l’être, De Gaulle " se fit appeler " pour tenter de sauver ce qui pouvait encore l’être. Le choix qui se présenta à lui était fort simple : soit résister à la débandade, avec le risque de tout perdre, soit l’organiser de manière intelligente et ainsi tout garder. La France n’avait pas encore soigné ses plaies dues à la guerre de 39-45. Economiquement, elle commençait à peine à repartir. Politiquement, elle cherchait à encore exister en tant que puissance, puissance basée sur son passé colonial, mais en partie atténuée par l’humiliante défaite de 1940. La perte de l’Indochine et l’aventure malheureuse de Suez n’avaient fait qu’aggraver cette perte de prestige. Il était donc hors de question de courir des risques supplémentaires qui seraient mortels pour la grandeur de la France. La deuxième solution s’imposait : mieux valait aller dans le sens de l’Histoire tout en essayant d’en garder le contrôle. La France ne pouvait pas, du jour au lendemain, s’amputer d’une grande partie de son vaste empire, compromettant ainsi les bases de son économie, son prestige et sa puissance, dans un monde où la course à la suprématie faisait rage. Libérer les peuples oui, mais pas les pays.
Pour ce faire, De Gaulle va s’appuyer sur les élites de ses colonies, élites qu’elle a formées et qui sont viscéralement attachées à la France, " patrie " que leurs pères ou eux-mêmes avaient contribuée à défendre. Dans un premier temps, il tente de créer une Communauté regroupant, autour de la France, tous ces pays (sauf la Guinée) devenus autonomes. Une sorte de régionalisation avant l’heure. Véritable ancêtre de ce qui est devenu la Françafrique, la Communauté Française unissait intimement les anciennes colonies à la métropole. En dehors de sa présidence assurée par le chef de l’Etat français, tous les rapports entre ses membres étaient horizontaux et garantis par la constitution de la Vème République. Mais la complexité de sa mise en œuvre et la dynamique de l’indépendance des nations finit par en avoir raison.
Dans la période qui suivit, l’un après l’autre, les pays africains accédèrent à l’indépendance, indépendance assortie d’accords de coopération garantissant, côté français, la sauvegarde de ses intérêts et une mise sous tutelle de fait de ces nouveaux états. En mettant en place ces accords de coopération, non seulement De Gaulle garantissait à la France des ressources énergétiques et minières illimitées, mais aussi il permettait à son pays de rester dans la Cour des Grands dans les instances Internationales et de faire entendre sa voix. Du joli travail. Pas une goutte de sang ne fut versée pour cela. Tout Français ne peut qu’en être fier et reconnaissant à l’Homme qui en fut l’artisan. Grand Homme en effet dans l’Histoire de France. Mais pour l’Africain ?
Pour l’Africain, les choses sont plus complexes. Conscient de ce marché de dupe, il sait aussi que la Françafrique est née par nécessité. Il sait également que tout est rapport de force et que l’Afrique subit la loi du plus fort. Que ce soit par les Chinois, les Américains ou les Français, la place sera toujours prise. Alors, tant qu’à choisir, autant rester avec celui que l’on connait le mieux et avec lequel on partage une culture à travers une langue commune. Tout cela, l’Africain, bien que révolté, n’a d’autre choix que de l’accepter. Ses dirigeants, tous mis en place par le système Françafrique, font tout pour l’aider (l’obliger) à accepter.
Mais le monde change. Les intérêts aussi. Avec la mondialisation, les africains prennent la mesure de ce que leur sol et leur sous-sol représentent pour le monde. Cela d’autant plus que la surenchère a tendance à éclipser la position privilégiée de la France. Au lieu de réagir à la concurrence, celle-ci utilise tous les leviers que permet la Françafrique qui, dans ce nouveau contexte, tend à devenir un anachronisme. Mais la bataille est rude. La Françafrique ne suffit plus. Tous les discours humanitaires et de fraternité deviennent dissonants et mettent en exergue tous les mensonges cachés depuis 50 ans. Le cynisme, l’arrogance et le mépris condescendant de l’ancien colonisateur apparaissent au grand jour. Remplacement des équipes dirigeantes, déstabilisations, menaces, interventions militaires, rien n’y fait. Tout l’édifice gaullien est menacé. L’acharnement de la France à garder ses prérogatives suscite de plus en plus le rejet. Pire. La reprise de la rhétorique anglo-américaine pour justifier ses interventions (terrorisme, leadership, démocratie…) achèvent de la discréditer. Comment ce grand frère qu’on admirait tant, a-t-il pu descendre aussi bas dans le cynisme et le machiavélisme ? Comment prendre pour modèle un voyou ?
Si certains se posaient encore des questions sur l’intervention en Côte d’Ivoire, le doute n’était plus permis avec le Mali. La France est de retour, prête à reprendre " son bien " par la force. Partie par la grande porte, la voici pointant son nez par la fenêtre. La Françafrique est toujours là, mais elle ne se cache plus. Ce serait plutôt l’Afr’ance. Elle redevient ce qu’elle a toujours été : la France + l’Afrique.
Mais gare ! Les mentalités ont changé. L’Afrique a de quoi acheter les influences. Nombreux sont ceux qui attendent leur tour pour fournir ces influences. Ce n’est qu’une question de temps. Les agents de l’Afr’ance nommés à la tête des états disparaîtront tôt ou tard. Les générations nouvelles n’ont rien à avoir avec ça. Si, jusqu’ici l’attention du monde était retenue ailleurs, l’Afrique est en train de focaliser tous les regards. Les foyers d’incendies s’allument un peu partout sur le continent, parfois simultanément. Et partout, on retrouve l’Afr’ance. Les mensonges qui entourent ses interventions n’ont même pas le temps d’être muris et bien ficelés. Attention France. On peut berner, spolier, occuper par la force, mais en y mettant les formes. Prendre les peuples pour des imbéciles c’est s’exposer à des réactions certaines. Les africains se réveillent déjà. Quand ils commenceront à réagir, n’en déplaise aux nostalgiques qui pourront toujours crier " Vive l’Afr’ance ", l’Afr’ance aura vécu.

Source : Afrique Démocratie




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