La Côte d’Ivoire, un pays émergent sous Ouattara : Un grand malentendu ?

Samedi 12 Janvier 2013 - 10:26


La Côte d’Ivoire, un pays émergent sous Ouattara : Un grand malentendu ?
A l’orée de l’année 2025, la Côte d’Ivoire deviendra un pays émergent. C’est une prophétie. Elle n’a pas été faite par un pasteur illumi - né ou un de ces hommes de Dieu moqué par le nouveau pouvoir. Cette prophétie est toute spéciale. Elle a été livrée par le chef d’Etat ivoirien : Ouattara Alassane himself. Dans son camp des ovations nourries ont été entendues pour saluer la prédiction. Un éditorialiste ivoirien, dans son nouveau rôle d’amplificateur des murmures du Prince s’en est extasié dans un papier exal - té. Il s’est félicité de ce que l’é - mergence de notre pays serait effectif dans douze petites années, alors que des confrères siens lui ont révélé que la leur serait atteinte seulement dans quinze ans. Oui, en 2025, notre pays, qui patauge encore dans les liens d’une crise consé - cutive à une guerre haineuse et stupide, va sortir de sa pauvreté pour revêtir la toge des pays émergents. Et cela sous la conduite éclairée de Ouattara, celui dont le noble métier est de «chercher l’argent» . Dans une décennie environ notre pays va rejoindre le Brésil, l’Inde et la Chine. Des esprits grognons et har - gneux sans aucune forme d’ana - lyse ont raillé la prophétie, se moquant même du prince-pro - phète. Pourtant, il ne faut pas se précipiter pour lancer des bois verts au messager-voyant. Tout dépend du sens du mot ou du moins de la charge sémantique qu’il donne à l’ad - jectif «émergent» . Le mot «émergent» a-t-il la même acceptation chez Ouattara que chez les autres Ivoiriens ? Hier le «wari fatchè» était un puis - sant agent des Fmi. Aujourd’hui, il évolue comme un politicien et mieux un chef d’Etat. Cette mutation a certai - nement influé sur le sens qu’il
donne aux mots. Un homme politique doublé d’un chef d’Etat dans un pays blessé, scrutant l’avenir avec amertume n’est pas dans la plupart du temps un homme lucide. Dans la position où il se trouve aujourd’hui, pressé par de par - tenaires exigeants et entouré par des conseillers soucieux de jouir interminablement de leurs privilèges, le prince peut être déconnecté de la réalité et perdre même son latin. Nous croyons sincèrement que Ouattara, notre chef d’Etat, en parlant de faire émerger notre pays, ne faisait pas allusion, à un exploit économique, un progrès extraordinaire à tous les niveaux. Dans le terme «émergent» le prince pensait à «différent» . La prophétie en clair annonce que d’ici 2025, la Côte d’Ivoire serait un pays dif - férent. Maintenant que nous nous sommes entendus sur le sens des mots, qui oserait dire que notre pays n’est pas déjà différent ? Avant même que nous ayons fait la moitié du parcours prophétique, notre pays affirme déjà sa grande dif -
férence. Différent, il est en effet. Différent de la Côte d’Ivoire de notre cœur. Différent de la Côte d’Ivoire que nous avons couvée. Différent de la Côte d’Ivoire de nos rêves, de nos luttes, de
notre passion. Le pays que diri - ge Ouattara depuis quelques années est différent à tous les niveaux de la Côte d’Ivoire d’Houphouët, de la Côte d’Ivoire de Bédié, de la Côte d’Ivoire de Guéi et de la Côte d’Ivoire de Gbagbo. Avant même la date indiquée, notre pays est déjà un pays émergent. Il n’a pas émergé de sa pauvreté. Que non ! Hier il était pauvre, aujourd’hui il est misérable. Une plume de ce pays écrivait que le jardin était en agonie. Aujourd’hui, on aurait bien voulu qu’il ait le courage de reconnaître qu’au - jourd’hui le jardin est mort et enterré. Oui sous Ouattara la Côte d’Ivoire a émergé. Elle a émergé de son havre, de sa gaie - té et son entrain naturels ; dés - ormais c’est un pays gelé, pétri -
fié, incapable de sourire, impuissant et livré comme une marchandise à tous les vautours de ce monde. Elle a émergé de sa cohésion et de sa tradition de bonne cohabitation ; désor - mais c’est un pays où se frottent deux types de citoyens, d’une part ceux qui repus de menson - ges et d’idéologies, aveuglés par les leurs d’un soleil de practice, s’évertuent à applaudir et à se nourrir d’illusions et d’autre part ceux qui, ayant compris, scrutent l’horizon à la recher - che d’une étoile d’espoir. Elle a émergé de sa sérénité ; désor - mais notre pays est la terre d’hommes et de femmes trau - matisés, tétanisés par la force aveugle d’une armée crétinisée, formée pour semer la psychose et semer la mort à tout instant. Oui, notre Côte d’Ivoire est un
pays émergent. Regardez com - ment meurent ses citoyens ! Regardez comment s’éteignent des vies ! La mort est devenue le quotidien, le pain journalier servi par des gouvernants fanfa - rons et médiocres. Ici ce sont des Dozo qui écrasent des bourgeons de vie, qui retirent des souffles de vie à corps humains, là ce sont des indivi - dus qui comme des mouches appâtés tombent et meurent sous l’autel des pactes mys - tiques, des alliances diabo - liques. Oui, la Côte d’Ivoire est un pays émergent. Quel pays afri - cain oserait se mesurer à nous en matière d’opposants incarcé - rés, de militaires écroués pour des raisons farfelues ? Quel pays oserait se mesurer au nôtre dans le domaine de la violation des droits de l’homme ? Quel pays oserait nous tenir tête en matière de prestidigitation, de mirage, de fanfaronnade ? L’émergence passe-t-elle par le sacrifice des fils de ce pays au profit des nouveaux colons, venus pour distraire leurs vies faméliques ? L’émergence est- elle conditionnée par le triom - phe de la pensée unique, la dia - bolisation de l’opposition signi - ficative, la traque de ceux qui pensent autrement ? Le prix du gaz butane a pris l’ascenseur ! Le prix du gasoil à la pompe a pris du volume ! La pauvreté a fait place à la misère ! Voilà le cadeau du prince-pro - phète a fait à sa population pour commencer la nouvelle année. Mais avant de saisir la «bonne nouvelle» , cette popu - lation a vu une partie d’elle- même amputée dans une bous - culade inexplicable à l’occasion d’une cérémonie de chimère et de mirage comme le nouveau pouvoir en raffole. Abobo pleurent encore ses enfants grillés par les luminaires, pen - dant qu’un ministre avec un mépris souverain, nargue la nation, se croyant le pilier sans qui tout l’édifice va s’écrouler. Yopougon pleure ses enfants disparus dans la gueule du monstre. Ces enfants dont on ne sait où ils sont écroués, ces enfants dont les cris de dou - leurs sont étouffés par les cris de forfanterie d’une classe de dirigeants particulièrement orgueilleux et arrogants. Ouattara a annoncé officielle - ment que notre pays va émer - ger en 2025. Nous n’avons pas le droit de ne pas croire en la prophétie. Au contraire, il faut y croire. Seulement, entendons- nous sur le sens du mot pour ne pas nous leurrer. Nous pou - vons par nous-mêmes lever le malentendu pour ne pas s’abî - mer dans des débats stériles.

Par Salomon Akonda
Source: LG Infos N° 333 du mercredi 9 janvier 2013




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