La Côte d’Ivoire, comme si de rien n’était ?

Mercredi 27 Mars 2013 - 08:06


La Côte d’Ivoire, comme si de rien n’était ?
Sous nos yeux, il s’est déroulé dans ce pays, la Côte d’Ivoire, une période d’horreur et d’inhumanité, pendant laquelle des dizaines de milliers de personnes : hommes, femmes, enfants, ont brutalement croisé le chemin de la mort. Souvent dans des circonstances aussi atroces qu’indescriptibles. Face à ce drame, nous avons failli. Tous autant que nous sommes. Nous qui avons encore la chance d’être restés                     en vie après les tueries effroyables de la guerre post-électorale. Nous avons failli, parce que nous nous taisons, comme se taisent les bourreaux de ces victimes et leurs commanditaires. Comme se sont tus les médias occidentaux sur la tragédie de ceux qui, supposés appartenir au «mauvais camp», celui de l’homme à abattre – Laurent Gbagbo –devraient être systématiquement éliminés. Mais pourquoi donc…? Pourquoi nous taisons-nous et restons-nous là, comme le font leurs impitoyables bourreaux aux cœurs de pierre ? Serions-nous soudainement frappés de troubles de mémoire au point de faire comme si de rien n’était ? Pensons-nous pouvoir ainsi sauver nos propres «âmes» en oubliant ou en ignorant tous ces êtres injustement massacrés parce qu’ils étaient simplement là au mauvais moment, au mauvais endroit, quelque - fois et souvent même, prétendument du côté de celui qui n’était pas soutenu par «la com - munauté internationale» ? Cette «communauté internationale», pilotée par la France, a ouvertement soutenu Alassane Ouattara contre Laurent Gbagbo. Un soutien aveugle qui s’est traduit sur les plans financier, diplomatique, militaire mais aussi et surtout médiatique.

Le silence coupable des média occidentaux


Les média occidentaux, notamment français, appelés en renfort au chevet d’un Alassane Ouattara en difficulté, ont volontairement perdu la vue sur les crimes perpétrés en Côte d’Ivoire par les partisans de ce dernier. Mais, oh miracle ! Ils ont subitement recouvré la vue pour ceux présumés - du camp de Laurent Gbagbo. N’est-ce pas là aussi, ce qui justifie sa présence - à lui seule - dans les geôles de la CPI ? Avec acharnement, «la communauté internationale», à travers ses média, s’est investie dans la crise postélectorale ivoirienne. S’efforçant de présenter – à l’opinion nationale et internationale – Alassane Ouattara comme «le bon» et Laurent Gbagbo comme «l’affreux dictateur qui massacre son peuple». Un acharnement tel qu’ils ont cautionné l’assaut meurtrier des hommes des hommes de Ouattara sur la partie sud du pays. La marche de ce cortège de la mort sera même qualifiée de «chevau - chée fantastique des libérateurs».

La vraie réalité cachée au reste du monde

Ces média étaient là, en Côte d’Ivoire, lors des crimes de masse commis au cours de la guerre post-électorale par les (ex-) rebelles rebaptisées Forces républicaines de Côte d’Ivoire par Ouattara. Ils savaient tout, ils voyaient tout. Mais ils n’ont pas tout dit, sauf pour les crimes – supposés - du camp Gbagbo. Délibérément. Parce que la France, les Etats-Unis et leurs alliés, mouillés jusqu’au cou par le sang des victimes de la barbarie orchestrée pour l’avènement de Ouattara au pouvoir, ont voulu que «leur réalité» soit ainsi présentée au reste du monde. Et pourtant, il y a eu des dizaines de milliers de morts, résultat des crimes perpétrés par la horde de combattants à la solde d’Alassane Ouattara. Sur la question, les bilans officiels ne sont que distraction. Dans un article de presse, Wikileaks, une association spécialisée dans la publication de documents «sensibles», on peut lire les révélations d’un «observateur» sur place en Côte d’Ivoire, pendant que les armes crépitaient. Il décrit ce qui s’est déroulé dans la seule ville d’Abidjan : «Des bandes armées de criminels en maraude libérés des prisons pour rejoindre son armée (plus de 30000 au dernier compte) par les hommes de Ouattara tuent au hasard à travers tout Abidjan. Ils pillent, tuent, violent, pénètrent dans les habitations et prennent ce qu’ils veulent, volent des voitures et des 4×4. Les hommes de Ouattara vont de maison en maison en prenant les jeunes hommes de plus de 15 ans et en les tuant sur place ou les emmenant quelque part d’où ils ne sont jamais revus». Pour ce qui s’est passé autour de la rési- dence de Laurent Gbagbo, pendant l’occupation du périmètre par l’armée française, il affirme : «Les Français et l’ONU ont tué des milliers de jeunes qui ont offert leurs vies pour protéger leur président sans armes, quand ils ont encerclé sa résidence et le palais présidentiel». Ensuite, à propos d’Akouédo, la plus grande base militaire de Côte d’Ivoire, il rapporte : «(…) Saviez-vous que les Français et l’ONU ont tué beaucoup de civils à la base militaire d’Akouedo. Cette base était la résidence de centaines de familles de soldats. (…) Hommes, femmes et enfants y ont perdu la vie.» Durant l’embargo sur les médicaments, décrété par l’Union Européenne, il raconte : «Beaucoup de personnes sont en train de mourir parce qu’ils n’ont pas accès aux médicaments. Des enfants et des personnes âgées qui meurent du paludisme sans le remède simple ». Enfin, il revient sur le drame des populations «génocidées» du grand ouest, en affirmant : «Au long de tout le conflit, Paris et Washington ont fermé les yeux sur des mas - sacres de civils significatifs par les supporters de Ouattara – comprenant un de jusqu’à 1000 personnes dans un seul village (Duékoué, ndlr).» Ce n’est pas pour les Ivoiriens eux-mêmes qu’il révèle tout ceci. Car tous autant qu’ils sont, de quelque obédience politique qu’ils soient, ne savent pertinemment pas toutes ces choses. Parce que c’est leur propre histoire. Là n’est donc pas le problème. C’est plutôt leur passivité, leur propension à ignorer leur propre drame, en donnant ainsi une caution «légitime» à ceux qui sont venus mettre leur pays à feu et à sang, qui donne encore plus à la crise ivoirienne, son caractère tragique. Et c’est cela que nous mettons en cause ici. Face à tant de désolation, tant de morts, devant tout ce bain de sang inutile, tous ces êtres humains sauvagement assassinés et plongés dans l’anonymat le plus cruel, le régime Ouattara, tout en niant sa part de responsabilité, a déjà prévu un cynique plan «d’urgence», pour une belle fuite en avant. Pour ce régime maculé de sang, «les enquêtes sont en cours» et bon débarras ! Certainement, elles le resteront encore longtemps, tant que l’on fermera les yeux sur cette sauvagerie bestiale de l’homme.

Ces morts volontairement ignorés

 Ainsi va la Côte d’Ivoire. Où les bourreaux sont tout autant responsables pour leurs crimes que leurs commanditaires damnés, où les parents de ces pauvres victimes le sont autant pour leur mutisme, et nous autres, à cause de notre inaction. Tous, ensemble, nous le sommes, avec notre pasivité, notre propension à faire comme si de rien n’était, comme si tous ces morts n’étaient pas morts, comme s’ils n’avaient jamais – un jour - existé ! Pourquoi n’entend-t-on parler que des morts d’un seul camp, celui d’Alassane Ouattara, des sept femmes d’Abobo, de ceux que Laurent Gbagbo aurait fait assassiner…? Auraient-ils plus de «valeur», ces disparus, que les morts de Duékoué, de Yopougon, de Nahibly…, supposés proches de Laurent Gbagbo? Ces hommes, ces enfants, tués, ces femmes violées puis assassinés, qui sont-ils ? Qui étaient-ils ? Tous ces jeunes abattus autour de la résidence du président Laurent Gbagbo à Cocody par l’armée française, toutes ces familles massacrées à Akouédo, tous ces jeunes égorgés à Yopougon Gesco, tous ces gens  tués à Duékoué, à Nahibly, dans un camp de déplacés, par les «seigneurs de guerre»  aujourd’hui  à la tête de l’armée, ces personnes dont les corps ont été ensevelis précipitamment dans le plus grand secret, sinon brulées ou jetées dans des fosses communes sans que leurs familles ni personne ne le sache ? Pourquoi leurs bourreaux ne sont-ils pas inquiétés? Savons- nous seulement qui ils étaient ? Pouvons- nous faire comme si de rien n’était ? Pourquoi ne leur rendons-nous pas leur dignité? Voulons-nous faire passer leur tragédie par pure pertes et profits…?

Un devoir de mémoire

 Non, nous n’avons pas ce droit. Nous ne le devons-pas, au risque d’être confronté à leur colère, «la colère des morts». Une colère dont parle l’écrivaine ivoirienne Véronique Tadjo dans son œuvre intitulée : «L’ombre d’Imana», qui revient – un tant soi peu – sur les péripéties du génocide rwandais. Cet épi- sode du livre raconte comment ceux qui sont décédés de façon violente viennent crier, dans leur errance, aux oreilles des vivants leur solitude. Puissions-nous méditer sur ces quelques lignes de la tragédie au Rwanda : «(…) Véronique Tadjo (…) ne se contente pas de réhabiliter la tradition africaine qui croit à la survie de l'âme des morts : elle demande aux morts de pardonner aux vivants leur inhumanité. "Nous supplions les morts de ne pas accroître la misère dans laquelle le pays se morfond, de ne pas venir tourmenter les vivants même s'ils ne méritent pas leur pardon. Nous leur demandons de reconnaître notre humanité même si nous sommes faibles et cruels. Nous avons sali la terre, saccagé le soleil. Nous avons piétiné l'espoir. Néanmoins, nous demandons aux morts de ne point se venger. De ne point nous maltraiter en envoyant un essaim de démons sur nos têtes.» Profondément humain et poignant, à la fois incisif et pudique, son texte tente de porter un regard humain sur une des pires inhumanités de l’Histoire. C’est en écrivain, et non en historienne ou en journaliste, qu’elle réagit à ce drame qui la touche dans son identité d’africaine et d’ivoirienne. Tout en soulignant la dimension collective des responsabilités dans le déclenchement de l’horreur, elle ne porte nul jugement : sa seule revendication est celle d’un devoir de mémoire. Osant briser le silence pour perpétuer le souvenir du génocide, son texte est un acte de foi dans la capacité de la littérature à guérir les gens et à réconcilier les peuples. Pour terminer, l’auteur du résumé de l’œuvre souligne : «Ce n'était pas uniquement l'affaire d'un peuple perdu dans le cœur noir de l'Afrique. Oublier le Rwanda après le bruit et la fureur signifiait devenir borgne, aphone, handicapée. C'était marcher dans l'obscurité, en tendant les bras pour ne pas entrer en collision avec le futur». En Côte d’Ivoire, la lueur d’espoir suscitée par la Commission Dialogue Vérité et Réconciliation (CDVR) a fait long feu dans le cœur des Ivoiriens. C’est donc avec résignation qu’ils regardent désormais cette institution patauger dans la boue déversée sur son chemin par Ouattara et ses lieutenants. Car eux préfèrent, de toute évidence, perpétuer l’impunité, la justice des vainqueurs, le terrorisme et le gangstérisme d’Etat, pour continuer, non pas à gouverner, mais à régner sans vergogne sur le peuple ivoirien. Notre futur, le futur de la Côte d’Ivoire, dépendra des actes que nous aurons posés d’aujourd’hui. Le devoir de mémoire pour la dignité de tous ces morts, la reconnaissance de la cruauté perpétrée contre eux et leurs familles endeuillées, la reconnaissance de la nation ivoirienne toute entière, à l’égard de leur tragédie, notre tragédie commune, est un passage obligé. Nous devons – absolument – le traverser, transcender toutes nos peurs et toutes nos angoisses, face à la dictature, si féroce soit-elle. Sinon comment pourrions-nous, avec toutes ces douleurs, toutes ces rancœurs, toutes ces haines, toutes ces rages et colères, étouffées, dissimulées et contenues - par ceux qui sont morts, comme par nous qui sommes encore vivants - augurer de lendemains radieux pour notre pays, la Côte d’Ivoire ? Alassane Ouattara et sa «communauté internationale» gagneraient aussi à y réfléchir sérieusement, avant que le spectre du génocide rwandais ne dépose ses bagages dans notre si cher pays, la Côte d’Ivoire.

Marc Micael


Zemami1er@yahoo.fr

Source: Le Nouveau Courrier N° 760 Du Mardi 26 mars 2013




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