La Côte d’Ivoire a rendez-vous avec «Gbangban»

Les élections à venir peuvent-elles nous mener à la réconciliation nationale et la sécurité des populations vivant en Côte d’Ivoire ? C’est le débat du jour pour lequel nous publions la contribution de Fero Bally, journaliste et ancien rédacteur en chef de Fraternité matin.

Samedi 6 Juin 2015 - 04:00


Les Ivoiriens se préparent, de nouveau, à des affrontements. 2015 est une année électorale et tout le monde retient son souffle, au fur et à mesure que la date du scrutin présidentiel approche. Chez nous, comme on le dit trivialement, y a pas petite élection. Une élection ne représente pas un jeu sous nos tropiques, mais bel et bien un casus belli, une déclaration de guerre. Et comme si l’adage «Jamais deux sans trois» devait se vérifier, même les aveugles voient que les ingrédients de consultations électorales calamiteuses sont, de nouveau, réunis. Comme en 2000. Comme en 2010. Les conditions générales de gouvernance politique (sécurité des électeurs – dont nombre sont ou en exil, ou en prison ou privés de leurs droits civiques – et du processus électoral, transparence du scrutin et crédibilité des résultats) peuvent faire pâlir de jalousie les pires régimes autocratiques. Aussi, recevant, le 2 juin, le secrétaire général adjoint de l’ONU, Edmond Mulet, le président du FPI a-t-il stigmatisé les «conditions peu rassurantes» d’organisation du prochain scrutin présidentiel. Circonstance aggravante, la construction mentale des principaux candidats.

Sur un baril de poudre.

Chez nous, la règle est simple et immuable: chaque candidat est convaincu, transformant par la même occasion ses supporters en hooligans chauffés à blanc, que le seul vainqueur du scrutin ne peut être que lui, et lui seul et personne d’autre. Reconnaître sa défaite n’est ni une nécessité morale, ni une exigence politique pour nos candidats, de sorte que depuis l’indépendance de la Côte d’Ivoire le 7 août 1960, il n’y a jamais eu de passation des charges entre l’entrant et le sortant. Ainsi va la Côte d’Ivoire. Alassane Dramane Ouattara et Pascal Affi N’Guessan ont donné le ton et planté, de nouveau, le décor. «Je suis sûr de gagner les élections parce que le PDCI, le RDR, l’UDPCI, l’UPCI et le MFA sont 90% des régions (du pays)», triomphe, sans rire, le chef de l’Etat sortant, candidat à sa succession. «On peut voler notre victoire, mais on ne peut pas nous battre à une élection,» répond, là aussi sérieusement, le président du FPI, candidat à la magistrature suprême. La Côte d’Ivoire est, de nouveau, assise sur un baril de poudre et attend l’étincelle de la présidentielle pour exploser. Comme en 2000. Comme en 2010. Alors, Affi essaie de prendre les devants pour calmer le jeu. Le 1er juin, il a proposé un code de bonne conduite. C’est-à-dire «un code de déontologie entre les candidats pour s’assurer que tous les candidats vont respecter les résultats des élections». Violence électorale dans l’ADN. Ce pathétique appel à l’apaisement et au fair-play, qui ne s’impose nullement dans les pays de grande démocratie, est la traduction que d’un, nous sommes en démocratie marron, et de deux, la violence électorale, consécutive au rejet du verdict des urnes, est l’ADN des Ivoiriens nourris à la sève de l’intolérance et des passions aveugles. Suivant la Côte d’Ivoire comme son ombre, cette violence, exacerbée par le fanatisme régiono-religieux, perturbe gravement et chroniquement toutes les élections, occasionne des milliers de morts et fissure le tissu social. Comme en 2000. Comme en 2010. Et Affi veut vaincre le signe indien en reprenant le chemin escarpé d’une expérience avortée. Le samedi 27 novembre 2010, veille du second de la dernière et tragique présidentielle, Laurent Gbagbo et Alassane Dramane Ouattara signaient un «code de déontologie» en présence du président burkinabé Blaise Compaoré, facilitateur du dialogue direct inter-ivoirien. Voici cet engagement écrit: «Nous, Monsieur Gbagbo Laurent et Monsieur Ouattara Alassane, candidats respectifs de LMP et du RHDP, nous engageons solennellement à accepter le verdict des urnes tel que proclamé, à l’issue du scrutin, par la Commission électorale indépendante (CEI) et le Conseil constitutionnel. Nous demandons aux électeurs d’accepter les résultats issus des urnes qui seront proclamés par la CEI et le Conseil constitutionnel.» La montagne a accouché d’une souris, car l’accord a vécu seulement le temps de sa signature. Si Laurent Gbagbo, président sortant et candidat à sa succession, respectait les procédures en vigueur en s’en référant au Conseil constitutionnel, seul juge électoral, pour dénoncer des fraudes constatées, Alassane D. Ouattara, lui, reniait sa propre signature et se mettait sous le parapluie de l’ONU et de sa certification pour débouter les institutions ivoiriennes. Tout comme le général Guéi Robert, chef de la junte militaire, qui avait dissous, en octobre 2000, la Commission nationale électorale (CNE) pour s’autoproclamer président, Ouattara ne reconnaissait plus le Conseil constitutionnel. Et alors, il jetait dans la rue partisans et combattants de la rébellion armée, soutenus par les forces internationale (Casques bleus et militaires français de La Licorne) pour refuser, à partir de décembre 2010, de se plier à l’arrêt, insusceptible de recours, du juge des élections le donnant perdant.

De mauvais présages.

Le 24 mai 2011, à la prestation de serment de Mamadou Koné, président de la Cour suprême, Alassane Dramane Ouattara, installé par la force cinq mois après l’investiture de Laurent Gbagbo comme président, célébrait, d’une part, ses mérites de horsla-loi et de chef bandit, fêtait, d’autre part, l’insurrection et le déni de justice de ses alliés. «La seconde leçon (de la présidentielle de 2010), se réjouissait-il, c’est que nos compatriotes ont découvert qu’il était possible de s’opposer à une décision de justice, même rendue en dernier ressort, lorsqu’on l’estime inique ou injuste.» C’est dire que nous ne sommes pas sortis de l’auberge de l’instabilité. Ouattara a ouvert grandement la boîte de Pandore. Si celui qui préside aux destinées de l’Etat donne ainsi le feu vert à n’importe qui de semer la chienlit pour s’opposer «à une décision de justice, même rendue en dernier ressort», qu’il «estime inique ou injuste», c’est la porte ouverte au désordre. Et Ouattara nous conduit à tourner le dos à l’État de droit (dura lex sed lex, la loi est dure mais c’est la loi) pour l’Etat de nature (la loi de la jungle) qui l’a porté au pouvoir. Et au moment où le principal bénéficiaire, en 2010-2011, des actions déstabilisatrices de l’Opération des Nations Unies en Côte d’Ivoire (ONUCI) et de Young-jin Choi, représentant spécial du SG de l’ONU en Côte d’Ivoire, est à la manœuvre pour réduire, à défaut de neutraliser, l’impact de l’implication de ce démembrement de l’ONU dans tout le processus électoral et sécuritaire, l’année 2015 annonce de mauvais présages avec son lot d’opacité, de contestation du verdict des urnes et de violence. Malgré et surtout à cause des opérations de cosmétique politique de dernière minute (financement de certains partis, rencontre prochaine entre Ouattara et l’opposition…) et de toutes les promesses en trompe-l’œil, pour faire diversion. Comme en 2010.

Par F.B

Aujourd’hui / N°903
 




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