La CPI à l’épreuve de la vérité

Jeudi 3 Avril 2014 - 05:29


Alors que la détention prolongée du Président Laurent Gbagbo à la Cour Pénale Internationale n’en finit pas de révéler au grand jour toute la mystagogie juridico-politique de cette  institution et par delà, celle non moins scabreuse de la communauté dite internationale, voilà que Charles Blé Goudé y est transféré à son tour, curieusement sous les mêmes chefs d’accusation que son mentor et dans des conditions quasiment similaires. La raison humaine ne peut qu’en être choquée pour la simple raison que, trois années après le transfèrement du Président Gbagbo, ladite cour peine à confirmer les charges. La question qui émerge donc de cet imbroglio juridico-politique est celle de savoir comment une institution aussi importante que la CPI peut-elle poursuivre deux personnalités politiques pour les mêmes charges, alors qu’apparaissent manifestement insuffisantes à ses yeux les preuves à charge brandies par Mme la Procureure à l’encontre du premier. Le bon sens ne commande t-il pas, en raison de la similitude des charges, que la CPI prît d’abord la peine de s’accorder sur leur validité et que parvenue ensuite au terme des audiences de confirmation qui ouvrirait éventuellement la voie à un procès, elle se saisît enfin du cas Charles Blé Goudé et de tous les autres pro-Gbagbo à l’encontre desquels sont émis des mandats d’arrêt ? Ayant donc agi en violation des règles de bon sens en ouvrant une procédure  contre Charles Blé Goudé, la CPI vient de jeter le discrédit sur son fonctionnement et conforte définitivement l’opinion internationale dans sa conviction qu’elle s’acharne sur un seul camp.
Avec ces deux procès en perspective, le monde entier assiste à une grande première dans l’histoire de la justice. C’est aussi un cas inédit au regard du délai pro- batoire accordé à Mme la Procureure là où le bon sens aurait purement et simplement voulu qu’on prononçât un non lieu après avoir dûment constaté qu’une des vidéo brandies par l’adversaire n’était manifestement que du faux puisque relative aux événements du Kenya.
Si ce n’est que nous sommes dans un pro- cès politique depuis le début, comment ne pas trouver scandaleux et déraisonnable l’attitude de la CPI. Gageons que Thémis doit certainement pleurer de son incapacité à sortir de sa tombe, suite à ces atermoiements de la Chambre préliminaire 1, pour venir chasser de son temple tous ces prédateurs à col blanc, le profanant et l’érigeant en un lieu de corruption et de compromission au mépris du Droit, comme Jésus le fit naguère à Jérusalem, dans la maison de son père transformée en un lieu de négoce. En dépit de ce que cette situation d’injus- tice flagrante nous laisse le cœur broyé par la douleur et le dégoût d’un monde hideux et machiavélique, elle a ceci d’éminemment positif qu’elle résonne d’un message divin : «Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira» (Jean 8, 32).
En effet, tout porte à croire que, de façon inconsciente, et certainement sous la poussée d’une force divine, la tribune de la CPI a été choisie pour vider un contentieux national né avec le coup d’Etat manqué de 2002. La CPI a été choisie, malgré elle, pour la manifestation de la vérité et pour confondre simultanément tous les acteurs directs et indirects de la crise ivoirienne que sont la communauté internationale pour son acharnement injuste sur le régime du Président Laurent Gbagbo durant son règne, la classe politique française sans exception pour son aversion à l’égard d’un dirigeant souverainiste et les autorités ivoiriennes actuelles, adoubées par une nébuleuse communauté internationale, qui croyaient masquer leur forfaiture en jetant Gbagbo en prison. Mais dans leur précipitation à se débarrasser trop rapidement du «corps encombrant» de la victime pour s’installer au pouvoir et mettre en marche leur noir dessein, ils ont laissé derrière eux une foultitude d’indices qui les relient directement au crime. Ils ont oublié qu’un crime n’est jamais parfait. Et le monde entier redécouvre avec amusement, après l’in- tervention pathétique de Charles Blé Goudé le jeudi 27 mars 2014, non seulement la structure mensongère des thèses surréalistes répandues sur le Président Laurent Gbagbo, mais il réalise de plus en plus que les véritables coupables sont en liberté.
Si et seulement si la Cour pouvait suivre les plaidoyers des conseils des prévenus. D’une part la requête formulée par le conseil du Président Laurent Gbagbo pour connaître  de «Qui a gagné les élections ?», une requête qui demeure par ailleurs la clé de voûte pour la compréhension de la crise et des morts subséquents. D’autre part l’invitation de Me Nicholas Kaufman à la cour d’exiger des observations du Ghana pour avoir refusé de mettre en œuvre ses obligations au titre de l’article 89-1 du Statut de Rome, du temps de l’exil de Charles Blé Goudé  sur son territoire, alors qu’il en est signataire et de la Côte d’Ivoire pour entrave volontaire à une décision de la CPI. Si la cour accepte d’investiguer dans ce sens, il est clair que les procédures en cours connaîtraient un grand coup d’accélérateur et que l’on ne mettrait pas un long temps pour arrêter les vrais coupables. Les indices crèvent les yeux et leur manifestation transparaît aussi bien dans les interventions du Président Laurent Gbagbo lors de ses précédentes comparutions que dans celle plus récente de Charles Blé Goudé et davantage dans le climat sociopolitique qui prévaut en Côte d’Ivoire. En effet, le récit de la détention des deux célèbres prisonniers de La Haye dans les goulags de Korhogo et de la tristement célèbre DST (Direction de la Surveillance du Territoire) donne froid dans le dos. Enfermer une personnalité comme Laurent Gbagbo dans une ‘‘cellule’’ pendant six mois sans possibilité de voir ni le jour ni le soleil ; maintenir Charles Blé Goudé nu dans un violon pendant dix mois, les nourrissant tous les deux médiocrement de surcroît, seuls des individus sans foi ni loi sont capables de réserver de tels traitements à des humains. Cela devrait instruire la Cour et orienter ses investiga- tions pour l’éclatement de la vérité, si tel est que la recherche de la vérité gouverne son action.
De nombreuses personnalités et des éléments des ex-forces de défense et de sécurité croupissent encore en prison sans que leurs proches ne sachent ni le lieu ni les conditions de leur détention. Blé Goudé a parlé du Commandant Jean- Noël Abéhi et de Jean-Yves Digbopieu qui étaient ses voisins à la DST. Mais il y a aussi Simone Gbagbo et bien d’autres per- sonnes qui attendent depuis des lustres d’être jugées. Avec le récit de Charles Blé Goudé, on ne peut que faire le constat que la Côte d’Ivoire n’a jamais autant basculé dans une dérive totalitaire. Des hommes et des femmes sont injustement arrêtés puis jetés en prison en dehors de toute procédure judicaire, les libertés fondamentales sont quotidiennement bafouées sous le regard approbateur de la commu- nauté internationale et des ONG pourtant si volubiles et si virulentes du temps de Gbagbo, des réseaux de faussaires en tout genre se multiplient dans le pays, reproduisant toutes les pièces administratives à bon prix pour les étrangers désireux d’avoir les papiers ivoiriens et des hordes de petits délinquants se faisant appeler «les microbes » essaiment la ville d’Abidjan, agressant systématiquement tout le monde sur leur passage. Les Ivoiriens ont peine à reconnaître leur Côte d’Ivoire et ceux d’entre eux qui ne supportent pas la descente aux enfers de leur beau pays choisissent le chemin de l’aventure.
Laurent Gbagbo n’a pas gouverné ce pays dans la haine, dans l’embastillement des opposants et dans les mises en scène macabres alors qu’il avait plus que quiconque des raisons évidentes de le faire. Pendant dix ans, il s’est échiné à recoller les morceaux d’un pays divisé en deux et rendu ingouvernable par les  tenants du pouvoir actuel. Il a convaincu les Ivoiriens de pardonner à ceux qui ont porté le glaive contre la nation une nuit de 19 Septembre 2002, tuant le ministre Emile Boga Doudou, les Colonels Dagrou Loula, Dali Oblé et Yodé Gnoléba et massacrant gendarmes et policiers dans leur repli sur Bouaké, après leur déroute à Abidjan. Il n’a fait arrêter aucun d’entre eux, quand bien même certains cadres du RDR aient été pris transportant des armes dans leurs véhicules. Laurent Gbagbo a enseigné aux Ivoiriens le dialogue, la réconciliation et à convaincre son adversaire et non le vaincre, comme l’a si bien souligné Blé Goudé lors de sa première comparution. C’est pourquoi la CPI doit savoir qu’elle joue gros avec les procès de Laurent Gbagbo et de Charles Blé Goudé. Elle joue non seulement sa propre  crédibilité, mais elle tient aussi dans ses mains le sort de tout un pays. Si elle accepte de dire la vérité, elle contribuera à la libération de la Côte d’Ivoire et à redorer son blason déjà terni dans la mémoire collective des Africains. Mais si elle cherche à louvoyer en occultant les causes pour emmener l’opinion internationale sur de fausses pistes, elle portera l’entière responsabilité de l’embrasement d’un pays. Dieu bénisse la Côte d’Ivoire et l’Afrique!

Ghotta Yves Otché, Professeur de Lettres
ghottayvesotche@yahoo.fr
www.ghottayvesotche.blogspot.com

Source: Le Nouveau courrier N° 996 Du mercredi 02 Avril 2014




Tags : CPI

Politique | Economie | Société | Vidéo | Agenda | Religion | Culture | Santé | Diaspora | Contact





WWW.ABIDJAN.ME
UN SITE A VISITER ABSOLUMENT !