L’hommage du monde à Nelson Mandela ou la leçon de la réconciliation

Samedi 14 Décembre 2013 - 03:15


Décédé le jeudi 5 décembre 2013 à Johannesburg à l’âge de 95 ans, Nelson Mandela, premier Président de l’Afrique du Sud post Apartheid, a réuni plus de 100 Chefs d’Etat et de gouvernement à travers le monde, le mardi 10 décembre au Stade de Soweto,  à l’occasion de ses funérailles. Pour l’Africain et l’Ivoirien que je suis, ayant suivi l’évènement depuis le petit écran, c’est un évè- nement pathétique riche en enseignements. Le caractère pathétique et émouvant de l’hommage international rendu à Nelson Mandela réside dans la situation politique qui fut celle de l’illustre disparu, et qui amène les dirigeants du monde entier à converger en Afrique du Sud. Les dirigeants africains en ont-ils tiré des leçons d’humanité ?

I- La situation de Nelson Mandela Nelson

Mandela luttait pour la fin du système de ségrégation raciale (apartheid) dans son pays, l’Afrique du Sud. Il voulait que les Blancs, les Noirs et tous ceux qui vivent sur la terre d’Afrique du Sud aient les mêmes des droits, qu’ils forment un seul et unique peuple et qu’ils puissent vivre sur des bases égalitaires. Pour avoir défendu la dignité de la personne humaine et l’égalité des droits des Sud- Africains, il a été arrêté le 5 août 1962 par la police sud-africaine sur indication des services secrets américains, puis condamné à la prison et aux travaux forcés à perpétuité au procès de Rivonia (octobre 1963- juin 1964). Il a été déporté dans une prison, sur l’île de Robben Island, dans la région de Cape Town  où il a subi toutes sortes d’humiliations inima- ginables durant 27 ans, et réduit à un moins que rien par la minorité blanche au pouvoir. Il faut rappeler que les eaux qui entourent cette île sont remplies de phoques et de requins. Quiconque tente de se soustraire de la prison par la nage est sûr de finir dans l’estomac des nom- breux requins qui y pullulent. En 2008, profitant d’un voyage à Cape Town, j’ai eu le privilège de me rendre sur l’île de Robben Island pour visiter le lieu d’incarcération du célèbre prisonnier. Sur le quai de l’embarcation qui mène vers l’île, mon regard a été attiré par la foule des tou- ristes à destination de l’île, en majorité constitués de Blancs. Les Africains, diri- geants ou simples citoyens, devraient pourtant se rendre souvent à Robben Island pour se ressourcer et méditer sur leurs actes. Après la traversée, un bus amène les touristes vers la prison, un lieu sinistre et triste. Aux abords de la route menant vers la prison, la végétation est sèche et pauvre, reposant sur un substrat sableux. On aperçoit également des vestiges d’armements entreposés sur cette île par les grandes puissances, lors de la seconde guerre mondiale. Les bus transportant les touristes traversent les sépultures de prisonniers morts en détention. A la prison, des instructions sont données dans une grande salle, puis un guide accompagne les visiteurs vers les cellules. J’ai vu la cellule de Nelson Mandela, un espace mesurant à peine 2 m sur 1,5 m, sans toilette. J’ai vu aussi une petite cour entre les compartiments de la prison, dont on dit qu’elle servait de terrain de basket-ball aux détenus. J’ai visité la carrière où Nelson Mandela cassait les pierres, sa principale activité durant un quart de siècle. Nelson Mandela n’était pas qu’emprisonné dans son pays, il l’était aussi dans le monde. Les dirigeants des grands pays qui comptent, notamment Margaret Thatcher (Grande Bretagne) et Ronald Reggan (USA) le trai- taient de terroriste au point où après sa libération intervenue en 11 février 1990, il lui a fallu un visa spécial pour voyager aux Etats Unis. Un être humain ne peut pas sortir vivant d’un tel milieu carcéral. Non seulement Nelson Mandela en est sorti mais, il a eu 95 ans, un âge canonique, avant de mourir. C’est à cet homme exceptionnel que les dirigeants du monde sont venus rendre hommage dans le township de Soweto.


II- La réconciliation, thème majeur de l’hommage rendu à Nelson Mandela

Les dirigeants des grands pays étaient présents à Soweto pour rendre un dernier hommage à Nelson Mandela notamment les présidents ou Chefs de gouvernement des Etats-Unis, la Chine, le Brésil, la France, l’Inde, le Royaume Uni, etc. L’image donnée sur le sol de l’Afrique du Sud par Barack Obama, Président des Etats Unis et Raoul Castro, Président de Cuba est pathétique et impressionnante. La guéguerre entre les deux pays est déjà sortie de l’histoire pour entrer dans la légende. Pourtant, le Président américain a serré la main au premier des Cubains au stade de Soweto. Les deux Chefs d’Etat ont été désignés par le protocole des funérailles, pour délivrer chacun un message de compassion au peuple sud-africain. Il faut noter aussi que le Président Barack Obama a fait le déplacement en Afrique du Sud, accompagné de ses pré- décesseurs notamment le démocrate Bill Clinton et le républicain Georges W. Bush. C’est une belle leçon d’humanité ! Cet esprit de réconciliation apparaît égale- ment dans la composition de la délégation française conduite par  le Président en exercice François Hollande et comprenant, entre autres, l’ancien président Nicolas Sarkozy. Bien qu’ayant voyagé dans des avions séparés, les présidents Hollande et Sarkozy sont arrivés ensemble sur le lieu de la cérémonie et installés dans le même carré où ils prenaient du plaisir à se parler. Je suis convaincu que si Ronald Reggan et Margaret Thatcher étaient encore vivants et en état de voya- ger, ils auraient accompagné leur Chef d’Etat respectif pour rendre un hommage à celui qu’ils ont longtemps qualifié de terroriste. L’autre fait important dans le rassemblement mondial du 10 décembre dernier, au stade de Soweto, réside dans la présence du Président Robert Mugabé, celui que les dirigeants occidentaux continuent de boycotter, parce qu’il défend les intérêts des Zimbabwéens. Si  l’Apartheid a été vaincu, c’est parce qu’il y a Robert Mugabé dont le pays a hébergé la plupart des leaders sud-africains de l’ANC. Le soutien et l’appui du Président Robert Mugabé ont été déterminants dans la lutte contre le système injuste et inhumain institué en Afrique du Sud.  Assurément, l’hommage international rendu à Nelson Mandela est aussi un hommage adressé au Président Robert Mugabé et ça, tous les dirigeants présents dans le stade de Soweto le savent bien. En définitive, tous ceux qui sont opposés sur la planète pour diverses raisons, se sont retrouvés autour de la dépouille de Nelson Mandela pour se réconcilier et pour faire la paix. C’est la voie que le Président Barack Obama a si bien indiqué, en serrant la main au Président Cubain Raul Castro. Que retenir d’un tel spectacle?


III- Nelson Mandela et Laurent Gbagbo, un même combat, mais victimes de la même injustice internationale

 Finalement, quand on observe toute cette agitation internationale autour de Nelson Mandela dans le quartier pauvre de Soweto, la question qu’autorise le bon sens en direction de la communauté inter- nationale est contenue dans les propos de Frederik De Klerk, dernier dirigeant du système Apartheid et co-Nobel avec l’illustre disparu. Ce dernier disait à peu près ceci, dans une interview récemment diffusée sur la chaîne de télévision France 2 : « Nelson Mandela était un humaniste, il faisait attention à tout ce qui était autour de lui, il était bon ». Alors pourquoi avoir fait d’un tel monsieur un pestiféré mondial pendant plus d’un quart de siècle, alors qu’il ne faisait que mener un combat dont vous reconnaissez tous la justesse et la légitimité, au point de venir rechercher la paix et la réconciliation autour de sa dépouille ? On me dira oui, mais ceux qui ont fait souffrir Nelson Mandela ne sont plus au pouvoir, et que les dirigeants du monde présents à ses obsèques n’ont rien à avoir avec l’apartheid. C’est exact, puisque Margaret Thatcher, Ronald Reggan, François Mitterand, Houphouet- Boigny, et bien d’autres dirigeants ne sont plus de ce monde. Cependant, les compo- santes de la communauté internationale, le Secrétaire Général de l’ONU, Ban Ki- moon en tête, ont quand même sous leurs yeux le cas de l’ex-président ivoirien Laurent Gbagbo injustement détenu à la Cour Pénale Internationale. Laurent Gbagbo a consacré toute sa vie à lutter pour l’instauration du multipartisme et la démocratie en Côte d’Ivoire. Il n’a jamais utilisé la voie de la violence armée. Sa seule arme a toujours été la force de ses arguments. Parvenu au pou- voir d’Etat à la suite d’élections démocratiques en 2000, il s’est employé à l’enra- cinement de la démocratie dans son pays à travers le respect des institutions ivoi- riennes. De 2002 à 2010, une guerre de rébellion lui a été imposée par des acteurs bien connus de la communauté internationale. Les élections présidentielles de fin de crise organisées en novembre 2010 dans le pays ont été remportées par lui, ainsi en a décidé le Conseil Constitutionnel, la seule juridiction ivoi- rienne habilitée à désigner le vainqueur d’une élection présidentielle en Côte d’Ivoire. Malheureusement pour la Côte d’Ivoire, le Président français d’alors, Nicolas Sarkozy et ses amis de l’ONU dont Youn-Jin Choi, Représentant Spécial du Secrétaire général de cette organisation supra nationale, ont décidé que c’est Alassane Ouattara qui a gagné les élec- tions. Alors que le contentieux électoral est vif, Laurent Gbagbo propose le recomptage des voix, une solution simple et non violente mais, Nicolas Sarkozy et ses amis écartent du revers de la main cette solution pacifique et optent pour une solution militaire. M. Ban Ki-moon, le Secrétaire général de l’Onu trouvera même que le recomptage, que la commu- nauté internationale a pourtant accepté en République d’Haïti dans la même période, serait une injustice pour Alassane Ouattara. Après plusieurs jours d’intenses bombardements et de destructions de la Résidence officielle du Chef de l’Etat ivoirien, le Président Laurent Gbagbo a été arrêté par les forces françaises qui l’ont remis aux hommes de son adversaire. Accusé de crimes contre l’humanité, Laurent Gbagbo a été traduit devant la Cour Pénale Internationale à La Haye par Alassane Ouattara, non sans l’avoir fait torturer pendant 8 mois auparavant dans une prison du Nord ivoirien. Le 3 juin 2013, suite à l’audience de confirmation des charges, la Chambre préliminaire 1 de la CPI a jugé insuffisantes les preuves pré- sentées par le Procureur, en appui du document de charges. Malgré ce verdict, le Président Laurent Gbagbo est toujours détenu et ne peut recouvrer la liberté. Pour toutes ces raisons, le discours et les actes du Président américain Barack Obama interpellent la conscience des diri- geants du monde, réunis autour de la dépouille de Nelson Mandela, afin qu’ils se penchent sur la situation du Président Laurent Gbagbo, un homme d’Etat qui mérite d’être purement et simplement libéré car, victime de la conspiration internationale. Que dit le Président Barack Obama dans l’hommage qu’il a rendu à Nelson Mandela ?


a/- Le Président Américain a d’abord sou- ligné les qualités exceptionnelles de Nelson Mandela : - Nelson Mandela était un combattant pour la liberté et la justice : « à l’instar de Gandhi, il a crée un mouvement de résis- tance et donné une voix à ceux qui étaient opprimés » ; - Nelson Mandela n’était pas le chef d’un clan mais, il était au service de tous les Sud-Africains, y compris ses ennemis : « Il n'était pas seulement le chef d'un mou- vement, c'était un homme politique adroit. Fidèle à sa vision de lois qui protè- gent les minorités ainsi que les Sud- Africains… Il a su comprendre ce qui unissait les hommes… c’est la reconnaissance de liens qui unissent les hommes, qui créent une intégrité humaine. C'est en partageant et en s'adonnant aux autres que l'on devient soi-même. » - Nelson Mandela s’est réconcilié avec ses pires ennemis en s’inspirant de sa tradition, il a prôné l’amour et la paix aussi bien pour son pays, son peuple et pour le monde : « il a su mettre en pra- tique en invitant à sa table ses geôliers. Il a su faire d'une tragédie de famille une arme contre le Sida, il était l'incarnation de cet Ubuntu. C'est Madiba et cette notion qui ont permis de libérer les opprimés et les oppresseurs. La réconciliation n'est pas l'ignorance d'un passé mais l'in- clusion, la compréhension du passé, de la vérité »… Il a changé les faits, il a égale- ment changé les cœurs. Pour le peuple de l’Afrique du Sud, pour ceux qu’il a inspi- rés… »
b/- Le Président Barack Obama a ensuite fait un constat des comportements des hommes et des dirigeants, au regard de l’état du monde : «Trop d'entre nous se réfugient encore dans l'indifférence… Beaucoup ont assumé cet héritage de Madiba, beaucoup prétendent être solidaires de sa lutte mais ne tolèrent pourtant pas le changement. Et pourtant, « aujourd'hui dans le monde entier, il y a encore des gens qui sont persécutés, pour leur affection, pour leur apparence, pour leurs croyances. Cela se passe encore aujourd'hui.»   
c/- Enfin, le Président américain a appelé les hommes et les dirigeants à s’inspirer de l’exemple de Nelson Mandela : « Inspirons-nous de sa force, cherchons à avoir la même largesse d'esprit que lui… Aujourd'hui, nous devons nous poser la question : comment promouvoir la liberté, la justice, les droits humains, comment faire cesser les guerres, les conflits ? Nous aussi devons agir au nom de la justice, pour la paix. » La question est de savoir si les dirigeants  africains, présents en grand nombre à cette cérémonie, ont intégré la portée du discours du Président Américain Barack Obama.


IV- Les dirigeants africains ont-ils entendu le message de la réconciliation?

Plusieurs Chefs d’Etats Africains étaient présents au stade de Soweto parmi les- quels, l’Ivoirien Alassane Ouattara et le Burkinabé Blaise Compaoré, deux chefs d’Etat qui se sont coalisés contre l’ex- président ivoirien Laurent Gbagbo, en entretenant dix ans de rébellion en Côte d’Ivoire. Ont-ils capté le message du Président Barack Obama. Rien n’est moins sûr, à l’examen des faits qu’il nous est donné d’observer. Ce qui frappe dans le comportement des dirigeants africains francophones, c’est qu’aucun parmi eux n’a eu la sagesse de se faire accompagner par son prédécesseur. La raison est sim- ple, ils sont habitués à régner sans par- tage et à vouloir bénéficier seuls des honneurs. Certes, certains dirigeants anglo- phones ont fait la différence, puisque les anciens Présidents Ghanéen et Nigerian, Jerry John Rawling et Olusegun Obasanjo étaient aux côtés de leurs Chefs d’Etat respectifs. Mais, il ne faut pas attendre une telle attitude de la part d’Alassane Ouattara, lui qui s’enorgueillit d’avoir livré son bienfaiteur Laurent Gbagbo à la Cour Pénale Internationale dans les médias français. Son soutien inconditionnel, Henri Konan Bédié, ancien Chef d’Etat ivoirien est pourtant bien vivant en Côte d’Ivoire et serait certainement honoré de se rendre aussi aux funérailles de Nelson Mandela. Mais, il ne l’a pas invité. D’ailleurs, il y a quelques jours, le 6 décembre 2013 à Paris, à l’occasion du Sommet de l’Elysée sur la paix et la sécurité en Afrique, Alassane Ouattara a encore édifié l’opinion sur son état d’esprit, réagissant à un rapport des Experts de l’ONU sur la situation au Liberia, qui accuse son régime de vouloir faire assassiner des cadres ivoiriens exilés au Ghana. S’adressant aux Ivoiriens devant la presse française qui l’interrogeait, le Chef de l’Etat ivoirien a traité les experts onusiens de tous les qualificatifs dévalorisants, exigeant qu’ils soient « foutus dehors », et promis « d’en parler à Ban Ki Moon ce soir ». Pourtant c’est grâce à l’action de ces mêmes personnes de l’ONU qu’il a été installé à la tête de la Côte d’Ivoire. En définitive, face à l’immaturité politique doublée d’un manque d’humilité et d’hu- manité qui caractérise le comportement de la plupart de nos gouvernants afri- cains, le rassemblement de Soweto a-t-il vraiment un sens pour eux ? Nous pensons que oui, il a un sens malgré tout car, Nelson Mandela vient justement rappeler à la conscience humaine qu’aucune position politique n’est immuable et que tout est dans le temps.

Bertin Kadet Ancien Ministre

Source: Le Nouveau Courrier N° 950 Du Vendredi 13 Décembre 2013




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