L’heure de libérer notre pays a sonné

Jeudi 23 Avril 2015 - 06:08


 L’heure de libérer notre pays a sonné

Mon cher Diabaté,

C’est toujours, pour moi, un plaisir de te lire car, bien que ressortissant du Nord et musulman, tu n’a jamais été un fanatique de Dramane Ouattara. Dans ta dernière lettre, tu commences par dire que la ville où tu résides est plus pauvre qu’avant et que rien n’a encore été fait au Nord et pour le Nord bien que ceux qui ont pris les armes en 2002 clament et proclament avoir fait la guerre pour développer enfin le Nord. Et pourtant, ils construisent ou achètent des villas au Burkina, au Mali et en France. Il est heureux que toi et d’autres fils du Nord commenciez à comprendre qu’on vous a menti et trompés.

Ta lettre soulève plusieurs questions de fond aussi intéressantes les unes que les autres. Tu te demandes, par exemple, si V. K. a raison de souhaiter que soient arrêtées et durement sanctionnées les personnes qui ont tué Traoré Mamadou alias Zama, le chef des microbes qui continuent de terroriser les populations d’Adjamé et d’Attécoubé. Pendant longtemps, je ne savais pas pourquoi certaines personnes traitaient V. K. de vendu. C’est récemment que j’ai appris que, considérant qu’il a vendu son âme à l’autre pour diriger enfin le journal de tous les Ivoiriens et se rappelant qu’il est de ceux qui le vilipendèrent et l’injurièrent le plus sous le règne de Bédié, ces personnes traduisent le “V” de son prénom par “vendu”. Pour répondre à ta question, je dirais que V.K. est à côté de la plaque. Autrement dit, il pose de fausses questions. La vraie ou la bonne question est celle de savoir pour qui travaillait Zama, qui profitait de ses rackets et pourquoi le CCDO ne l’inquiéta jamais, tout comme ne sont pas inquiétés jusqu’ici Koné Zakaria, Issiaka Ouattara dit Wattao, Soro Kigbafori, Chérif Ousmane, Ben Laden, Morou Ouattara et d’autres coupables de crimes de sang et de crimes contre l’humanité, quoique Dramane ait juré, devant des médias français, que tous les crimes de la crise post-électorale ne resteraient pas impunis. Si V.K. lit ou relit l’interview de Diaby Almamy, imam de la mosquée Ifpg du Plateau (Abidjan), il trouvera aisément une réponse à ces questions. Il se dit opposé à la “mob justice” (justice populaire) mais s’est-il aussi demandé ce qui pousse la population à se faire justice, si la justice et la police sous Ouattara sont corrompues ou non, aux ordres ou non, crédibles ou non car, en général, quand les gens décident de se venger eux-mêmes dans les quartiers, c’est parce qu’ils ont attendu en vain la protection de l’État. Les habitants d’Adjamé et d’Attécoubé ne sont donc pas à blâmer. La seule personne qui mérite blâme et sanction, c’est Ouattara car c’est lui qui a cassé les prisons et armé les bandits qui y étaient détenus; c’est lui qui interdit à la justice et à la police d’arrêter et de sanctionner des voyous qui, depuis 2002, travaillent pour lui et attendent toujours de recevoir ce qu’il leur a promis.

S’agissant du dernier papier de V. K., mentionné dans le second paragraphe de ta missive, il a ceci d’intéressant qu’il nous rappelle le traitement infligé aux Français qui se joignirent à l’Allemagne nazie après la libération de la France. V. K. est-il en train de nous indiquer comment lui, Bédié, Dramane, Soro, Adjoumani et d’autres indignes collabos de la France devront être traités après que notre pays sera libéré (ce qui ne saurait plus tarder) de l’occupation et de l’exploitation françaises?

Dans ton 3e paragraphe, consacré à la messe d’action de grâces du cardinal Jean Pierre Kutwã, tu cherches à savoir si on est créé cardinal parce qu’on a plus de mérites que les autres évêques catholiques et si un cardinal peut être ami et conseiller d’un “dictateur” (le mot est de toi). C’est par pure grâce et non parce qu’on est plus intelligent et plus vertueux que les autres qu’on devient pape, cardinal, évêque ou prêtre, même si, dans l’Histoire, le pape éleva certains prêtres et évêques à la dignité cardinalice pour saluer ou récompenser leur résistance à un régime dictatorial ou tyrannique. Tel est le cas de Mgr Jules-Géraud Saliège (1870-1956) de Toulouse qui s’opposa à la déportation des Juifs pendant l’occupation de la France et aux exactions nazies. Dans un épiscopat majoritairement pétainiste, cela s’appelle avoir de l’audace et du cran. Sa lettre pastorale, “Et clamor Jerusalem ascendit”, fut lue dans toutes les paroisses de Toulouse le 23 août 1942 malgré l’interdiction du préfet Pierre Bertaux, Quelques Toulousains s’en souviennent encore en raison de cette question essentielle qui y était posée: “Pourquoi sommes-nous des vaincus?” Quand la France fut libérée, Saliège fut nommé cardinal par le pape Pie XII et, comme il ne pouvait pas se déplacer, c’est le nonce apostolique d’alors, Mgr Angelo-Giuseppe Roncalli (le futur Jean XXIII) qui se rendit à Toulouse pour lui remettre son chapeau de cardinal. Un autre évêque qui devint cardinal pour avoir fait montre de courage est Stefan Wyszyński (1901-1981). Beaucoup de Polonais le considèrent comme un héros national parce qu’il fut emprisonné puis assigné à résidence, de 1949 à 1956, par le régime communiste dont il dénonçait les abus et dérives. Je pense également au Tchèque Joseph Beran (1888-1969) arrêté le 6 juin 1942 par la Gestapo, puis déporté au camp de concentration de Dachau (Allemagne). Il y séjourna de 1950 à 1963. C’est sa capacité à dire “non” à l’oppression que subissait son peuple qui valut à Mgr Beran d’entrer dans le collège cardinalice. Et son courage était d’autant plus remarquable que l’opportunisme et la collaboration étaient monnaie courante dans la Tchécoslovaquie de cette époque. Mgr Bernard Yago n’est pas resté silencieux quand il y eut les faux complots d’Houphouët et qu’Ernest Boka fut assassiné dans la sinistre prison d’Assabou; il ne fut pas inactif quand des étudiants furent injustement retenus en 1990 au commissariat central d’Abidjan. En 1992, il était présent au palais de justice d’Abidjan quand les leaders du FPI, de la LIDHO y étaient jugés après avoir été faussement accusés de violences par Dramane Ouattara. C’est ce refus de l’injustice et de la dictature, me semble-t-il, qui poussa les autorités vaticanes à faire de Yago le premier cardinal ivoirien. Rien ne pouvait faire taire les hommes que je viens de citer; ils étaient prêts à verser leur sang pour que triomphent la vérité et la justice et c’est ici que nous retrouvons le symbolisme de la couleur des ornements cardinalices. Les cardinaux s’habillent en rouge en souvenir du sang versé par amour par le Christ. C’est pourquoi les nouveaux élus sont invités par le pape, le jour de leur élevation, à résister jusqu’au sang (usque ad sanguinem) aux dictateurs et oppresseurs de tout poil. Aujourd’hui, dans notre pays, l’opposition n’est pas autorisée à manifester pacifiquement ou à organiser des meetings ; elle ne peut même pas se réunir dans son propre QG. Ne parlons pas des médias d’État caporalisés par la coalition au pouvoir qui s’est arrogé le droit de discuter avec tel opposant/tel parti politique plutôt qu’avec tel autre, une coalition qui n’a jamais pris de mesures à l’encontre de ceux qui ont enlevé et assassiné des enfants il y a quelques mois. Au sortir de la messe du 18 avril 2015, Dramane Ouattara a affirmé que le cardinal Kutwã est “un grand homme, son ami et conseiller”. Possible que Kutwã ait rendu des services à Dramane et que, pour cela, il soit considéré par lui comme “un grand homme” mais qu’a-t-il fait de si important pour les Ivoiriens pour recevoir un tel compliment? A-t-il contribué à ce que la Côte d’Ivoire soit plus juste, plus humaine et plus pacifique? Si oui, de quelle manière? Est-ce lui qui a conseillé à Dramane de décréter la fermeture des banques et l’embargo sur les médicaments en 2010-2011, d’envoyer Laurent Gbagbo et Blé Goudé à la Haye, de garder environ 800 pro-Gbagbo en prison pendant 3 ans et demi sans jugement, de traquer et de trucider tous ceux qui ne pensent pas comme Ouattara? Que Dramane et Kutwã soient des amis est leur droit mais l’amitié empêche-t-elle deux personnes de se dire la vérité, surtout si l’on prétend être serviteur de Jésus qui s’est présenté comme “le chemin, la vérité et la vie”? Tout “homme de Dieu”, à mon avis, devrait être au service de la vérité, être amoureux de la vérité, être attaché au principe selon lequel la vraie amitié se nourrit de vérité. En disant cela, je ne peux pas ne pas penser à deux hommes: l’ancien cardinal sénégalais, feu Hyacinthe Thiandoum, et l’archevêque anglican sud-africain, Desmond Tutu. Le premier n’était pas seulement Serrer et catholique comme Senghor; il était aussi son ami. Pourtant, lorsque Mamadou Dia fut injustement accusé par Senghor de tentative de coup d’État, puis condamné à perpétuité et détenu dans d’effroyables conditions à Kédougou pendant 12 ans, Thiandoum refusa de soutenir son ami Senghor; il protesta énergiquement et publiquement contre l’arrestation et l’emprisonnement de Dia (cf. Chérif Elvalid Sèye, “Mgr H. Thiandoum. À force de foi”, Paris, L’Harmattan, 2007). Desmond Tutu et Nelson Mandela étaient, eux aussi, des amis. Une amitié forgée dans la lutte contre l’odieux système d’apartheid. En 1994, Mandela et l’ANC accédèrent au pouvoir. Quand certains ministres noirs percevaient de gros salaires et roulaient dans des voitures rutilantes pendant que la majorité des Noirs était confrontée à la misère et à l’insalubrité dans les townships, Mgr Tutu rencontra son ami Mandela, lui fit part de son indignation et l’invita à mettre fin à ce scandale. Fort heureusement, Mandela l’écouta. L’autre fois où Desmond Tutu interpella Mandela, c’est quand ce dernier vivait en concubinage avec Graça Machel. Tutu fit remarquer à son ami que ce n’était pas un bon exemple pour la jeunesse et lui conseilla de régulariser sa situation matrimoniale le plus tôt possible. Et Madiba ne tarda pas à appliquer le conseil de son ami. C’est cela, la vraie grandeur d’un homme: elle n’est pas d’abord dans les titres, dans les parchemins, encore moins dans les accoutrements mais dans cette capacité à chérir la vérité et la justice et à les défendre quoi qu’il advienne. Tutu et Mandela sont de grands hommes parce que leur amitié ne les empêcha jamais de se parler franchement et de s’écouter, parce qu’ils étaient persuadés que “vient un moment où le silence devient trahison” (Martin Luther King) et que seules la vérité et la justice sont à même d’élever et de faire progresser une nation. J’ignore quels conseils Kutwã a déjà donnés à Dramane Ouattara pour le bien de la Côte d’Ivoire. Ce que je sais, c’est que certaines villes sont devenues des sièges cardinalices. Paris, Milan, Madrid, Berlin, New York, Kinshasa, Ouagadougou, Nairobi, Abidjan peuvent être rangées dans cette catégorie. Cela veut dire que, quand l’évêque de la ville est nommé cardinal, c’est moins pour honorer un individu que pour pourvoir un siège laissé vacant par la disparition de l’ancien “prince de l’Église”.

À la fin de ta lettre, tu qualifies la justice ivoirienne de “justice des vainqueurs”. Cette expression ne fait pas partie de mon vocabulaire pour la simple raison que Bédié, Ouattara, Mabri et Anaky (qui découvre, maintenant seulement, que Dramane est dictateur et violent) n’ont pas vaincu Laurent Gbagbo dans les urnes et sur le terrain militaire. S’ils avaient gagné, ils n’auraient pas refusé le recomptage des voix par une commission internationale et Youssouf Bakayoko ne serait pas allé proclamer, tout seul et après délai, des résultats provisoires à l’hôtel du Golf, quartier général du RHDP. Secondement, c’est la coalition franco-onusienne qui a fait le sale boulot (bombarder les camps militaires, la RTI et la résidence du chef de l’État) après avoir armé et transporté les rebelles dans ses hélicoptères. Je préfère que tu parles désormais de justice aux ordres ou de justice sous influence comme les médias français sont à la remorque du gouvernement français.

Tu dis ne pas savoir si notre pays pourra un jour renouer avec la liberté de manifester, de s’exprimer et de circuler partout. Je te répondrai que cela est possible et que cela dépend de toi, de moi et de tous ceux qui sont épris de souveraineté et de liberté. Ce que nous subissons depuis 1960 (pillage de nos richesses par la France avec la complicité d’une minorité d’Ivoiriens corrompus et égoïstes) n’est pas une fatalité. Il n’est écrit nulle part que nous sommes voués à être la vache à lait de la France et de ses pantins ivoiriens. Comme le peuple burkinabè qui chassa fin octobre 2014 le sanguinaire et criminel Blaise Compaoré, les Ivoiriens, organisés et galvanisés par des leaders déterminés et unis, peuvent à tout moment balayer ce régime dictatorial, incompétent et violent. Quand tu seras invité à descendre dans la rue pour des marches pacifiques, tu ne devras pas te poser mille questions. Tu vois donc que prier ne suffit pas. Il faut agir aussi. Même saint Benoît l’a gravé dans sa règle: Ora et labora (prie et travaille)! A sonné l’heure de travailler à la libération de notre pays.

Jean-Claude DJEREKE

Chercheur associé au Cerclecad, Ottawa (Canada)





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