L'apatridie en Côte d'Ivoire, ou la déraison de la « communauté internationale »

Mardi 7 Octobre 2014 - 05:19


Carte nationale d'Identité
Carte nationale d'Identité
Blé Goudé et CEI. La semaine qui vient de se dérouler a été marquée par l'audience dite de confirmation des charges contre le fondateur du Congrès panafricain des jeunes patriotes (COJEP), qui s'est déroulée à La Haye ; et par le redémarrage du dialogue entre le régime Ouattara, qui a mis dans le pot des négociations une proposition d'élargissement du bureau de l'institution chargée de superviser les élections – dont il est peu probable qu'elle règle les problèmes de fond –  et son opposition. Ces deux feuilletons d'actualité ont mis aux prises trois types d'acteurs : ceux de la nébuleuse RDR, qui est aujourd'hui au pouvoir ; ceux de l'opposition organisée autour du FPI et des mouvements alliés ; et la fameuse « communauté internationale ». Le fait que le président Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé soient en prison alors qu'Alassane Ouattara, Guillaume Soro et leurs comparses sont en liberté et persuadés de leur impunité et le caractère souvent surréaliste des arguments du bureau de Fatou Bensouda, totalement soumis au storytelling ouattariste, ont une fois de plus mis en lumière une sorte d'union sacrée entre ceux qui dirigent actuellement la Côte d'Ivoire et les puissances occidentales qui pilotent les procédures judiciaires en cours. La « maigre » concession du pouvoir sur la CEI, en montrant qu'il pouvait reculer sous la pression en dépit de ses rodomontades, a rappelé que la « communauté interna- tionale » (et nous voulons parler ici des chancelleries, mais également des ONG influentes et des médias « de référence ») restait la maîtresse du théâtre d'ombres qui se déroule à Abidjan. Si elle mettait tout en branle pour obtenir un vrai rééquilibrage politique sur les rives de la lagune Ébrié  les déblocages s'opéreraient, au-delà des effets de com' mensongers dont raffolent les hommes qui nous gouvernent. Mais voilà : elle est structurellement complice du « ouattarisme » depuis trop longtemps. Elle n'a pas seule- ment eu des faiblesses pour l'entreprise politique de l'ancien directeur général adjoint du Fonds monétaire international (FMI). Elle a barboté dans le même bain idéologique souvent mensonger, et dans une dénonciation extrême de « l'ivoirité », de « l'exclusion » et du déni de la nationalité de « trois millions » de personnes. Elle continue, obstinée, dans la torsion des concepts et la solidarité dans le mal avec ses alliés locaux.

Des chiffres qui varient, des concepts détournés de leur sens

La manière dont l'Agence France Presse (AFP) a évoqué la question de « l'apatridie » en Côte d'Ivoire vendredi dernier est assez emblématique de cette réalité. Déjà, il y a manifestement un problème de chiffres. Deux versions de la même dépêche ont été publiées. L'une invoque le chiffre de 80 000 apatrides sur « environ 700 000 » qui ont engagé des démarches pour obtenir la nationalité ivoirienne ; tandis que l'autre s'en tient à un chiffre de 25 000 individus... « Abidjan estime à 700.000 le nombre d'apatrides sur son territoire, un nombre important mais vraisemblablement sous-estimé du fait de la non-régularisation des enfants à l'état-civil sur plusieurs généra- tions », affirme la dépêche. Cela veut dire quoi, la « non-régularisation des enfants à l'état-civil » ? Un enfant qui n'a pas de papiers d'identité est-il un apatride ? Si tel était le cas, l'Afrique compterait plusieurs dizaines de millions d'apatrides, bien plus que les 10 millions recensés dans le monde par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). « Autre catégorie d’apatrides, les descendants de migrants arrivés en Côte d’Ivoire entre l’indépendance en 1960 - quand le droit du sol était appliqué, toute personne née sur le territoire ivoirien devenait de fait ivoirienne - et 1972, quand le pays s’est converti au droit du sang, en vertu duquel naît ivoirien l’enfant d’un Ivoirien. Ils ont perdu toute nationalité si leurs parents n’ont pas fait les démarches nécessaires », écrit l'AFP. Ce n'est pas vrai. Ces personnes avaient accès à la nationalité ivoirienne « par déclaration », c'est-à-dire qu'elles devaient manifester leur volonté de rejoindre le corpus national ivoirien – dans la mesure où les pays voisins de la Côte d'Ivoire dont elles étaient originaires pratiquaient le droit du sol, ce qui faisait d'elles des nationaux de ces pays-là. La phrase de l'AFP est d'autant plus absurde que la nationalité par déclaration existe aussi en France. Affirmer que les descendants de migrants n'ayant pas fait valoir leur droit d'option sont des apatrides de fait revient à prétendre que les enfants de migrants nés dans l'Hexagone et ayant oublié ou refusé de faire les démarches pour devenir français ainsi que les conjoints de français n'ayant pas fait de dossier pour acquérir la nationalité de leurs partenaires sont... des apatrides. Absurde.

Un parallèle inacceptable

 Mohamed Touré, représentant du HCR en Côte d'Ivoire, interrogé par l'AFP, ose un parallèle inacceptable. « Il faut rétablir les gens dans leur droit fondamental, leur nationalité. Après, pour qui ils voteront ou pas, ce n'est pas la question. C'est comme si on n'avait pas donné leurs droits aux Noirs américains après la guerre de sécession en affirmant qu'ils allaient voter pour tel ou tel parti ». Il « glorifie » ainsi indirectement la rébellion qui a défiguré la Côte d'Ivoire et la hisse sur le piédestal des « guerres justes » contre ce qu'il dénonce en creux comme un véritable système d'apartheid, qui aurait commencé sous Félix Houphouët-Boigny et a continué sous Bédié, Guei et Gbagbo. Seulement voilà : nous sommes face à un drôle d'apartheid dont les « victimes » ne sont pas pressées de faire disparaître les effets. Seulement 3,6% ou 11,4% d'entre elles auraient décidé de faire valoir leurs droits un an après la correction d'une « injustice » qui a « justifié » une guerre de 10 ans. C'est un peu comme si après la fin de l'apartheid en Afrique du Sud, les Noirs se faisaient prier pour prendre leurs cartes d'électeur ou aller voter. Et qu'on ne nous dise pas que les « victimes » ne sont pas au courant du bienfait qui leur a été fait. Il faut cesser de prendre les Africains pour des demeurés ! La thèse la plus probable est qu'il y a beaucoup moins d'apatrides en Côte d'Ivoire qu'on le prétend ! Cette histoire confuse sur l'apatridie n'est qu'une allégorie de la « crise du récit » dans laquelle se trouve la Côte d'Ivoire, et qui a des conséquences incalculables sur la situation politique concrète. Si on veut vraiment la normalisation et la démocratisation du pays des Éléphants, il faut que tous prennent de la distance avec les théories alambiquées qui ont servi d'habillage idéologique à ce qui n'était rien d'autre qu'une guerre du RDR et de ses alliés pour le pouvoir et ses prébendes.

Par Théophile Kouamouo


Source: Le Nouveau Courrier N°1124 Du Lundi 6 Octobre 2014





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