L’affaire Ouattara (1990-1993) et la crise de l’houphoueto-foccartisme

Jeudi 14 Juin 2012 - 08:47


L’affaire Ouattara (1990-1993) et la crise de l’houphoueto-foccartisme
Première partie : un mariage arrangé ?

« "On s'est servi d'elle comme d'une courtisane pour amadouer le roi", estime un acteur du dossier. A-t-elle été manipulée ? (…). Là réside tout le mystère de cette femme, sorte de Rastignac en jupons, peut-être plus rouée qu'il n'y paraît. » D. Demonpion, J.-L. Reverier, J.-P. Amette (« Qui est donc Christine Deviers-Joncour ? » - Le Point 25/01/2007)

 

 
PREMIERE DAME

Elle est partout. Elle sait tout faire et elle le peut, et elle en a les moyens : fonder des écoles, des hôpitaux, des marchés ; les équiper, les doter et parfois même les baptiser de son propre nom ; couronner et complimenter les reines de beauté ; donner audience à une directrice générale de l’Unesco éperdue d’admiration, quelques jours après avoir reçu l’illustrissime et versatile Elie Hallassou dans son nouveau rôle d’« opérateur économique » dispensateur de conseils de bonne gouvernance… C’est, chez notre héroïne, comme qui dirait une seconde nature. Et ce n’est pas parce qu’elle est la femme de qui vous savez qu’elle le peut et qu’elle le fait. Non. Même sans cela elle aurait été cette femme entreprenante et généreuse à qui tout réussi ; qui, telle les fées et les génies des contes pour enfants, sème le bonheur autour d’elle partout où elle apparaît… Par exemple, elle seule pouvait s’offrir, pour le banquet annuel de sa fondation, des extras de luxe nommés Alain Delon, MC Solar, Adriana Karembeu…
Elle, vous l’avez deviné, c’est Dominique Nouvian, épouse Ouattara, la Première dame… Ce rôle et cette fonction, aucune autre épouse de nos précédents chefs de l’Etat ne l’a joué ni exercé avec autant de zèle et autant de jubilation qu’elle. Malgré les efforts actuels, d’ailleurs méritoires, d’Henriette Bédié pour rester dans la course, aucune autre qu’elle n’aura été aussi activement présente sur le devant de la scène politique. Et il est à craindre qu’après elle aucune autre épouse de chef de l’Etat ivoirien ne s’y trouve jamais aussi à son aise qu’elle. Mais il est vrai qu’elle en rêvait depuis si longtemps, et qu’elle a donc eu tout le temps de s’y préparer de son mieux.

 

UNE HEUREUSE MEPRISE

La toute première fois que le nom de l’actuelle Mme Ouattara apparut dans la grande presse, du moins en France, elle s’appelait encore Dominique Folloroux, du nom de son premier mari, Jean Folloroux, dont elle était devenue veuve en 1984. C’était en 1991. Déjà femme d’affaires distinguée, Dame Folloroux avait accordé un entretien au quotidien parisien Le Figaro, et cela lui avait valu l’honneur supplémentaire de la mention suivante dans l’officieuse Lettre du continent (N°137, 28 mars 1991) paraissant aussi à Paris : « Dominique Follereaux (Côte d’Ivoire). Pdg de l’Agence internationale de commercialisation immobilière (Aici) depuis douze ans, cette femme d’affaires bien introduite dans le sérail de la présidence ivoirienne, va développer ses activités aux Etats-Unis après avoir ouvert en 1988 une agence à Paris. Dans un récent entretien accordé au Figaro, Dominique Follereau… etc. »
Dans cette notule, la graphie du nom du premier mari de l’actuelle Mme Ouattara est doublement fautive. En réalité il s’appelait Folloroux. Quant à Follereau, sans "x", c’était le fameux apôtre des lépreux prénommé Raoul, un ami de longue date d’Houphouët. Raoul Follereau était mort depuis une bonne dizaine d’années quand, en 1986, Houphouët confiait à la jeune et accorte veuve Folloroux la gestion « de tout le patrimoine immobilier de sa famille en Côte d’Ivoire et à l’étranger », bientôt imité en cela par « d’autres personnalités, notamment des ministres ». Cette erreur sur le nom de l’égérie du vieil autocrate – qu’on retrouve aussi dans le magazine Africa International (N° 239, juin 1991), ainsi que dans un livre du fameux capitaine Paul Barril, lequel la croyait même carrément « née Folleraux » (L’enquête explosive, Flammarion 2000 ; page 47) – appelle une question : quelque habile magouilleur n’aurait-il pas profité de la ressemblance des deux patronymes pour persuader à un Houphouët déjà très diminué à cette époque, qu’il s’agissait du même nom de famille, et que cette Dominique était une proche parente de son regretté Raoul ? La chose n’est pas impossible, quand on sait que « [Depuis 1986-87,] le leader ivoirien ne [lisait] pratiquement plus rien qu’il s’agisse des documents officiels qu’il signe, de rapports confidentiels, de livres ou de journaux. Pour son information, il [était] tributaire des comptes rendus oraux de ses collaborateurs ou des lectures plus ou moins résumées que lui [faisait] son entourage. Les visiteurs [étaient] frappés par [sa tendance] à ne plus écouter que les flatteurs et les courtisans. » (Siradiou Diallo in Jeune Afrique Plus N° 2, sept.-oct. 1989). Suprême ironie de l’histoire, le 26 mai 2008, jour où elle recevait, en sa qualité de présidente de la Fondation « Children of Africa », « le prix de la meilleure présidente de structure de bienfaisance de la Côte d’Ivoire » décerné par « l’Interafricaine de communication et de sondage (ICS) », Dominique Ouattara s’est d’elle-même placée sous le signe de l’illustre quasi homonyme de son premier époux : « D’Abidjan à Dakar, en passant par Ouagadougou, Libreville, Madagascar ou Bamako, depuis 10 ans, la Fondation donne un peu de joie à des milliers d’enfants et de femmes en difficulté. A ce propos, l’humaniste Raoul Follereau disait : "Nul n’a le droit d’être heureux seul". » (Fraternité Matin 26 mai 2008). Magnifique acte manqué au sens freudien, qui renforce le soupçon d’une probable duperie à l’origine de la lucrative carrière de la future madame Ouattara dans l’intimité d’Houphouët…

 

UN VRAI CONTE DE FEES


Les débuts de cette carrière ressemblent à un vrai conte de fées, avec ses malheurs et ses bonheurs aussi inexplicables les uns que les autres. Arrivée très jeune en 1975 avec son premier mari, elle se lie très vite à Vamoussa Bamba, alors proviseur du lycée où son époux enseigne. Elle a à peine 21 ans et elle est déjà mère d’un premier enfant… 21 ans ! Même la bachelière la plus brillante, si elle a arrêté ses études à cet âge-là pour fonder une famille, on ne dira jamais d’elle que c’est une femme très instruite. Mais, apparemment, cela ne s’applique pas à notre héroïne puisque son peu de bagage intellectuel ne l’empêche pas d’être employée – (« un temps », dit la chronique) – comme professeur d’allemand dans le même établissement que son époux… Puis, en 1979, V. Bamba étant devenu ministre de la Construction, elle devient PDG de l’Agence ivoirienne de commercialisation immobilière (Aici) qu’il a créée, tout en exerçant, semble-t-il, d’autres métiers. En effet, avant son veuvage survenu en 1984, on « la retrouve, dit encore la chronique, à [la représentation de] l’Onu comme chargée d’administration auprès des experts », puis à « l’ambassade du Canada comme chef de bureau administratif » (Afrique magazine N° 85, octobre 1991 ; p.45). Deux places qu’elle aurait également dues à la protection de V. Bamba… Selon la même source, c’est encore V. Bamba qui l’aurait introduite auprès de son parent Abdoulaye Fadiga, l’ancien gouverneur de la Bceao auquel Alassane Ouattara succédera après son décès en 1988. A son tour, A. Fadiga l’aurait repassée à Houphouët lors d’un séjour de celui-ci à Touba, sa ville natale…
Ainsi, dès le milieu des années 80, Dominique Folloroux possédait un entregent considérable et des mieux logés. Une réussite aussi remarquable ne pouvait pas manquer d’alimenter la rumeur. L’entreprenante et chanceuse femme d’affaires était, d’après la même chronique, regardée « comme une intrigante ayant ses entrées au palais présidentiel ; comme une égérie du régime d’Houphouët abusant de son influence sur les hommes au pouvoir, et dont la villa donnait l’impression, certains jours, d’accueillir au grand complet le conseil des ministres de la République. » Tout dans ces rumeurs n’était sans doute pas des inventions d’imaginations malveillantes. Investie de la confiance du chef de l’Etat et ayant sous son contrôle des biens considérables parmi lesquels, vu le caractère « patrimonial » du régime, il eût été bien malaisé de distinguer les biens propres d’Houphouët et de sa famille de ceux de l’Etat et de la nation, Dominique Folloroux était effectivement un personnage très important, quoique non officiel, une sorte de La Vallière ou de Pompadour à l’ivoirienne. Elle jouissait pleinement du pouvoir, de ses avantages et de ses privilèges. Toutes choses dont les turbulences de la charnière des années 80 et 90 menaçaient de tarir définitivement la source. Dès lors, n’était-il pas normal qu’elle s’employât à les conserver en inventant à cet effet quelque moyen imparable…
Une première invention, géniale, fut, début 1990, dès la première alerte, le déménagement du siège social de sa société de commercialisation immobilière d’Abidjan à Paris, et la transformation de l’Agence ivoirienne en une Agence internationale. Ainsi elle ne perdait rien, pas même le premier « i » de son sigle « Aici » ; et puis au cas où, à Abidjan, quelque magistrat vétilleux aurait eu l’idée d’y regarder de trop près, sa société était à l’abri du droit ivoirien… Et l’autre invention, quelle fut-elle ? Ce fut peut-être le remariage avec Alassane Ouattara, qui fit de ce dernier, par défaut si je puis dire, à la fois le seul héritier et l’exécuteur testamentaire d’un Houphouët étrangement mort intestat. C’est ce que semble suggérer un ancien ambassadeur de France en Côte d’Ivoire lorsqu’il remarque, à propos de la nomination par Houphouët d’Alassane Ouattara comme Premier ministre, que « Les raisons de ce choix furent multiples, la compétence de ce dernier se doublant d’une vraisemblable intrigue de sérail. » (Christian Dutheil de La Rochère, Marchés tropicaux et méditerranéens, 5 janvier 2001). Quand l’idylle entre celle qui était déjà si solidement installée dans le système et le nouveau venu auquel une succession d’étonnants hasards venaient d’offrir l’opportunité d’y pénétrer à son tour s’est-elle nouée ? Mystère ! Mais qu’importe ? Du point de vue de nos deux tourtereaux, l’essentiel était sans doute que cela advint au moment le plus opportun, c’est-à-dire juste la veille où la succession de l’opulent autocrate allait s’ouvrir. Quoi d’étonnant à ce qu’une personne qui avait si bien fait son nid au plus confortable du « grand baobab », désirât continuer d’y percher tant que l’arbre hospitalier restait debout ? Alors, le deuxième mariage de la veuve Folloroux est peut-être un authentique mariage d’amour ; mais son deuxième mari, alors Premier ministre et déjà favori de la fameuse « communauté internationale » dans l’ordre de succession à la tête de l’Etat ivoirien, était aussi l’homme le plus à même de la maintenir ou de la réintégrer dans la position qu’elle occupait pendant les dernières années de règne de son ancien protecteur.



LE RÊVE FOU DE GHOULEM BERRAH



Dans le sérail, avant l’arrivée de Ouattara, la future Mme Ouattara a forcément côtoyé Ghoulem Berrah, qui, à cette époque, caressait aussi l’espoir de s’emparer de l’héritage d’Houphouët. Berrah était officiellement le « représentant personnel » d’Houphouët et son « conseiller pour les relations avec les pays islamiques ». Lors du congrès de 1990 où le Pdci devait pourvoir au poste de secrétaire général nouvellement rétabli, il poussa un certain Ahmed Bassam, son protégé, à se porter candidat à ce poste, au grand scandale des vétérans de l’ancien parti unique. L’épisode aurait donné lieu à cette délicieuse scène de genre entre ledit représentant personnel d’Houphouët et Jean Konan Banny, l’un des prétendants indigènes à la charge de secrétaire général du Pdci :
Banny (s’adressant à Berrah) – Je ne suis pas du tout content de vous.
Berrah – Si c’est une affaire personnelle, cela peut se régler, mais si c’est politique…
Banny – Parce que maintenant vous faites de la politique ! (La Lettre du continent N° 136, 11mars 1991)
Cette charmante saynète montre l’insondable candeur d’un ministre en exercice qui, apparemment, ignorait comment le régime dont il était l’un des plus hauts dignitaires fonctionnait dans la réalité… Car dans le système Houphouët tel qu’il fonctionnait, un Ghoulem Berrah était autrement important qu’un Jean Konan Banny. Je ne saurais dire si l’un et l’autre faisaient de la politique, mais si tel était le cas, la part du premier y était certainement plus effective que celle du deuxième. Et on pourrait dire la même chose de tous les Ivoiriens de la même catégorie. Citoyens frustrés et d’autant plus jaloux de leurs droits en tant que naturels du pays, ils aspiraient réellement à y être les seuls à y « faire de la politique ». Mais, en même temps, ils reconnaissaient à Houphouët tous les pouvoirs exorbitants qu’il s’était arrogés, comme par exemple de ne s’entourer que d'étrangers. Dès lors, bon gré mal gré, ils devaient subir les conséquences de cette servitude volontaire, l’une d’elles étant la suprématie de fait dont jouissaient, par rapport aux nationaux quelle que fût la position de ceux-ci dans l’Etat ou dans la société, les collaborateurs étrangers du chef de l’Etat. Bref, ils rêvaient sans cesse de vivre pleinement leur citoyenneté et, en même temps, par leur acceptation inconditionnelle des caprices d’Houphouët, ils s’ôtaient toute possibilité de réaliser leur rêve.
Alors que le mot n’existait pas encore, la scène drolatique à laquelle le raid avorté de G. Berrah sur le secrétariat général du Pdci aurait donné lieu entre lui et J. Konan Banny, apparaît comme une préfiguration les vaines gesticulations auxquelles le président Bédié et ses théoriciens de l’ivoirité, se livreront lorsqu’ils seront confrontés aux premières offensives des Ouattara.*



NOUS AVONS BEAUCOUP DE CHOSES A FAIRE ENSEMBLE
 

Qui donc était Berrah ? Comment est-il arrivé en Côte d’Ivoire ? Et comment est-il devenu le confident exclusif d’Houphouët ? Dans ce qui nous est donné pour ses Mémoires (posthumes, à paraître), l’intéressé répond lui-même à ces questions : « Tout en poursuivant ses études aux Etats-Unis, Dr Ghoulem Berrah continue son activité militante pour défendre la cause de l’Algérie et se rend régulièrement aux Nations Unies pour suivre l’évolution des débats sur la guerre d’Algérie et s’informer de la situation internationale. En mai 1962, le président Houphouët et son épouse, en visite officielle aux USA sont les hôtes d’honneur du couple présidentiel Kennedy à un dîner d’Etat (State dinner). Le président ivoirien, par l’intermédiaire de son ambassadeur Usher Assouan, représentant permanent de la Côte d’Ivoire aux Nations-Unies (ami de Ghoulem Berrah depuis Bordeaux), l’a invité à lui rendre visite à son hôtel Le Waldorf Astoria à New-York et, au cours de leur entretien dans une atmosphère tout à fait familiale, lui a posé des questions sur ses études, la révolution algérienne, ses projets et lui a dit sans détours, "l’Amérique n’a pas autant besoin de vous que l’Afrique, nous sommes en pleine construction, venez nous aider et lorsque vous serez fatigué, vous serez libre d’aller où vous le souhaitez. Nous avons beaucoup de choses à faire ensemble". Après cette entrevue, il retourne achever sa thèse et conserve des contacts avec le président Houphouët. Après l’indépendance, il est retourné dans son Algérie natale où il a rêvé de vivre. Fortement déçu par l’orientation prise par le président Ben Bella, son séjour ne dure que dix jours, il repart pour Yale (USA). Tout en poursuivant son enseignement et la recherche, il est décidé à œuvrer pour un monde meilleur en aidant au développement de l’Afrique, convaincu qu’un niveau égal de développement reste le seul chemin pour la paix et la compréhension entre les hommes. En 1965, il répond à l’appel du président Houphouët. » (D’après Alley Djouka. Source : http://www.docteurberrah.com/). Ainsi la rencontre de cet autre natif d’Algérie et la Côte d’Ivoire aurait été aussi féerique, aussi truffée de mystères, que celle de la Constantinoise Dominique Nouvian.
Par comparaison, le cas d’Ahmed Bassam est, si j’ose dire, d’une navrante banalité… Citoyen ivoirien d’origine malienne, Ahmadou Traoré (de son vrai nom) aurait été présenté à Houphouët par G. Berrah. L’histoire ne précise pas l’année de cette présentation. Le personnage fit son apparition sur la scène publique vers le milieu de l’année 1990. Au plus fort du « Printemps ivoirien », il créa le club de soutien « J’aime le Pdci » ; c’est ainsi qu’il aurait gagné la confiance d’Houphouët. Puis, fort du soutien financier de la « présidence », il multiplia ses activités sur le terrain et dans les médias. Pour le récompenser de son zèle, Houphouët lui offrit l’exclusivité du marché du ramassage des ordures ménagères à Abidjan, et sa société, Ash International, remplaça la Sitaf dissoute en raison de son incapacité à assurer le service.
Les noms d’A. Bassam et de Berrah n’apparurent qu’assez tardivement dans le long feuilleton de l’affaire Ouattara proprement dite. Après l’échec de sa tentative de s’emparer de la direction du Pdci, Berrah lui-même semblait avoir totalement disparu du paysage ivoirien comme Alain Belkiri ou Antoine Césaréo, emportés l’un et l’autre par la bourrasque de 1990. Il est vrai que lui n’était pas aussi exposé que ces deux-là, tout en étant l’un des personnages les plus proches d’Houphouët ; « l’un de ceux, écrit un chroniqueur, qui restaient tard chez le Vieux, pour faire la conversation avec lui ou l’écouter. » (Jeune Afrique économique N° 175, janvier 1994 ; p. 30). Après la disparition de celui dont il était le représentant personnel – soit dit à propos, G. Berrah fut le seul à porter ce titre et à remplir cette fonction –, lui aussi était devenu orphelin. Or, un tel homme, s’il fut capable d’imaginer qu’il pouvait placer son protégé à la tête du Pdci comme secrétaire général, il peut très bien avoir aussi caressé le projet de pousser ou, au moins, d’aider un personnage plus présentable, tel que Ouattara par exemple, à s’emparer du pays afin de conserver, voire d’augmenter grâce à lui ce qu’il s’était déjà acquis par les services rendus à Houphouët. Ce n’est là, évidemment, qu’une hypothèse, mais c’est une hypothèse très plausible quand on considère le fil d’Ariane qui, partant d’Ahmed Bassam, celui qu’il a mis en selle en le présentant à Houphouët, nous conduit d’une part jusqu’à lui, et d’autre part jusqu’au couple Alassane et Dominique Ouattara… Dans sa livraison du 29 mars 2001 (N° 373), La Lettre du continent rapporte qu’après la fuite précipitée des Ouattara lors des tragiques événements d’octobre 2000, leurs meubles furent récupérés et mis à l’abri par Ahmed Bassam dans l’ancienne villa de G. Berrah qu’il avait rachetée.



UN DROIT D’AUBAINE A L’ENVERS


Cette première tentative de captation de l’héritage d’Houphouët révèle l’état d’esprit qui dominait, à la charnière 1980-1990, chez les familiers d’Houphouët, tous des étrangers comme G. Berrah, qui exerçaient sur le vieil homme malade une influence d’autant plus grande qu’ils étaient pratiquement les seuls à pouvoir l’approcher vraiment. C’est à leur propos qu’un chroniqueur écrivait : « Il y a dans l’entourage du chef de l’Etat trop de gens qui n’ont pas intérêt à ce qu’il raccroche, et qui sont disposés à tout faire pour le dissuader de prendre une retraite largement méritée. Le pays est leur otage… Ils préfèrent sauvegarder leurs privilèges plutôt que de voir la Côte d’Ivoire redécoller. Le président aussi est leur otage puisque nous ne pouvons plus l’approcher sans passer par eux. » (Jeune Afrique N° 1522. P. 23). L’idée qu’ils avaient de la Côte d’Ivoire découlait de la manière dont ils voyaient Houphouët gouverner en s’appuyant de préférence sur des étrangers – c’était justement le cas d’Alassane Ouattara dont, aux dires de l’ancien ambassadeur C. Dutheil de La Rochère, « [la] nomination [comme Premier ministre] tenait aussi au fait que [sa] nationalité, élément qui indifférait à Houphouët, ne lui permettait pas d’intervenir dans la succession organisée par l’article 11 de la constitution, qui désignait le président de l’Assemblée Nationale. » (Marchés tropicaux du 5 janvier 2001) –, et en tenant les Ivoiriens naturels à l’écart de toutes les positions de vraie responsabilité. Aux yeux d’une Dominique Folloroux, d’un Ghoulem Berrah, d’un Ahmed Bassam ou d’un Alassane Ouattara, que la seule fantaisie d’Houphouët avait hissés d’un seul coup très au-dessus de tous ses compatriotes, la Côte d’Ivoire ne devait certes pas apparaître comme un vrai pays, c’est-à-dire un territoire aux frontières définies, avec son peuple et ses lois, mais tout juste comme un riche domaine agricole et forestier dont Houphouët était le seul et unique propriétaire, et qu’il administrait selon son bon plaisir. De sorte que Houphouët venant à disparaître un jour, le pays tout entier, ses ressources, ses habitants même, deviendraient autant de biens en déshérence que le premier venu, se prévalant d’une sorte de droit d’aubaine inversé, pourrait s’approprier en s’armant seulement d’un peu d’audace. C’est ce dont Ghoulem Berrah ne put que rêver. Et c’est ce que, plus chanceux, Alassane et Dominique Ouattara réussiront.

Marcel Amondji






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