L’Europe fédérale, un grand projet?

Dimanche 24 Juin 2012 - 21:06


L’Europe fédérale, un grand projet?
Sans surprise, la crise monétaire s’approfondit. Le diagnostic «économique» posé est juste: «fédéralisme ou fin de l’euro».Mais la conclusion «politique»est erronée: non, le«fédéralisme» n’est pas la bonne solution, car c’est une utopie. Au bout de dix ans, la zone euro se retrouve face à sa contradiction originelle: est-elle une réunion de 17 pays concurrents, ou est-elle un seul pays, avec 17 régions? Le drame est que le choix de réaliser une monnaie unique implique obligatoirement la seconde solution, alors que dix ans de réalité démontrent que tous les pays ont choisi la première.
Illustrons par la politique choisie par l’Allemagne. Par analogie, il s’y est passé la même chose que si la région Alsace avait choisi de fixer son salaire minimum à 800 euros par mois. Ainsi, les coûts de production y baissent, les entreprises y deviennent plus compétitives, le chômage baisse, la consommation aussi mais les excédents de sa balance commerciale compensent. C’est positif pour l’Alsace –même si ça l’est moins pour les Alsaciens les plus pauvres. Cependant, aucune magie : la conséquence de cette politique est une hausse du chômage dans le reste du pays. Un tel«modèle alsacien», fondamentalement parasitaire, ne marche qu’à la condition de ne pas être dupliqué. Si le reste de la France baissait son Smic à 800 euros, il n’y aurait plus aucun effet positif nulle part, ne subsisterait qu’une colossale récession. L’Alsace aura simplement «aspiré» une partie du PIB du reste du pays et y aura exporté son chômage. C’est ce qui s’est passé en Allemagne. Le problème est que cela n’est pas compatible avec une monnaie unique. Ne blâmons pas les Allemands –chaque pays utilise au mieux ses avantages compétitifs, et disposer d’une population besogneuse et soumise en est un. Cette stratégie n’a rien de nouveau; ce qui l’est, c’est qu’a disparu à cause de l’euro le frein naturel de ces déséquilibres : l’épuisement des réserves de change qui conduisait à une dévaluation. Tout comme on n’imaginerait pas avoir pour la France un Smic à 800 euros en Alsace ou les quarante heures en Aquitaine, une«Europe fédérale», c’est en gros un seul Smic, un seul temps de travail, une seule protection sociale –bref, un seul pays. Et bien entendu, comme en France, pour compenser les inévitables écarts locaux, un seul vrai budget et des transferts entre régions. Pour situer, le budget européen, c’est 1%du PIB, le budget américain, 25%.
Le rêve secret de beaucoup de «fédéralistes» pour l’Europe, c’est évidemment, au nom de la«compétitivité », le Smic slovaque, le temps de travail anglais et la protection sociale polonaise. On comprend que les peuples, échaudés et plus lucides que leurs «élites », refusent ce fédéralisme-là, voie royale vers la misère. Est alors rabâché le mantra «Pas d’autre choix que le fédéralisme» –façon El socialismo o lamuerte– illustrant la faillite intellectuelle d’une génération qui n’a produit aucun grand penseur. Car des solutions, il y en a des dizaines, avec des coûts et conséquences différents, qu’on se garde bien de présenter et de débattre. Aucune des promesses de Maastricht n’a été tenue? Peu importe, on ne change rien et on refait actuellement les mêmes, avec la lucidité d’un intellectuel communiste des années 80. Non seulement le projet est irréaliste politiquement et digne de la «pensée magique»,mais les discours européistes, quasi-religieux, sont schizophrènes. L’Europe c’est notre avenir ? Nous avons nommé Herman Van Rompuy et JoséManuel Barroso pour la diriger. L’euro doit absolument être sauvé? Nous n’avons pas donné (mais seulement prêté) un euro à la Grèce qui agonise. Bref, nous sommes très solidaires –mais à condition que cela ne nous coûte rien…Nous avions d’ailleurs vu en Yougoslavie à quel point nos actes étaient éloignés de nos discours. Aller vers une Europe plus fédérale est un grand projet, gage de notre prospérité future. Mais cela prendra des décennies de petits pas prudents, de graines semées pour que d’autres récoltent. Le premier devoir d’un fédéraliste est de s’assurer qu’il est suivi par le peuple, et le peuple suivra si le projet est juste. Faut-il être atteint d’une étrange pathologie mentale pour s’imaginer construire un pays alors que les citoyens n’en veulent pas ! Au lieu d’écouter les peuples en 2005, de répondre à leurs attentes, de construire une Europe démocratique, sociale, solidaire, une Europe de la recherche ou de la justice, on s’obstine à ne construire qu’un ersatz d’Europe économique, simple espace ouvert unilatéralement aux vents violents de la mondialisation, du financiarisme et de la concurrence non libre et faussée.
N’abandonnons pas l’idée d’une construction européenne durable aux intégristes faillis. Ne les laissons plus pérorer avec leur «seule solution», négation de la politique, qui aboutit rapidement à indiquer que«le temps des marchés financiers n’est pas celui de la démocratie »–sous-entendant qu’ils s’attaqueront plutôt à la deuxième qu’aux premiers. L’euro a été une erreur –largement prévisible. Au lieu de continuer vers un échec absolu, cataclysmique et à peu près certain, réfléchissons aux solutions possibles, se devant de mêler un retour partiel en arrière sur la monnaie avec une avancée parallèle, d’espoir, dans d’autres domaines. Revenons au bon sens, empêchons le rêve européen de virer au cauchemar que nous pressentons en voyant les tensions monter entre pays, il est encore temps. Bref, ne laissons pas les technocrates de Bruxelles continuer de jouer à leur roulette belge: identique à la roulette russe, mais où on doit jouer sept fois de suite…
 
 
Par OLIVIER BERRUYER
Actuaire (spécialiste de la gestion des risques à long terme)
Source: Libération du vendredi 22 JUIN 2012
 
 
 




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