L'Afrique de l'Ouest dans l'oeil du cyclone: La Côte d'Ivoire

Jeudi 17 Septembre 2015 - 01:08


Partie I : La Côte d'Ivoire

En octobre 2015, trois pays d’Afrique de l’Ouest organisent des élections présidentielles : le Burkina Faso, la Guinée Conakry et la Côte d’Ivoire. Les Maliens devraient également se rendre aux urnes pour élire leurs maires. Si tous ces rendez-vous sont potentiellement à risques, c’est sans conteste en Côte d’Ivoire, où les présidentielles se tiendront le 25 octobre, que la situation est la plus délétère. Une nouvelle déflagration dans ce pays pourrait embraser toute la sous-région.

 

Toutes les élections en Côte d’Ivoire, depuis la mort d’Houphouët Boigny en 1994, se sont mal passées. En 1995, Henri Konan-Bédié, son  dauphin constitutionnel arrive au pouvoir, il est élu avec 95% des voix, mais avec une forte abstention puisqu’il est massivement boycotté par l’opposition. Quatre années plus tard, en 1999, il est balayé par un coup d’Etat. En 2000, Laurent Gbagbo est, selon ses propres termes, « mal élu ». Des troubles suivent le vote avec leur cortège de victimes. En 2002, la rébellion du Nord du pays réalise un nouveau coup d’Etat. Elle coupe le pays en deux, le Sud est sous la coupe de Laurent Gbagbo, le Nord sous celle de Guillaume Soro. Cette situation empêche la tenue des élections présidentielles de 2005 systématiquement reportées. Elles auront finalement lieu en 2010, alors que le pays n’est pas désarmé. Les résultats sont contestés, Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo se déclarent tous les deux vainqueurs. Ce désaccord électoral entraine une guerre, menée par la France, l’ONU et les US. Le 11 avril 2011, Alassane Ouattara devient Président de la Côte d’Ivoire, Laurent Gbagbo est arrêté, emprisonné dans le Nord du pays, puis transféré en novembre 2011 à la Cour Pénale Internationale de la Haye.  

Etat des lieux en Côte d’Ivoire à la veille des élections présidentielles...

Si la Côte d’Ivoire n’est plus géographiquement coupée en deux par la rébellion de Guillaume Soro, allié d’Alassane Ouattara et Président de l’Assemblée Nationale, elle reste profondément divisée. La guerre de 2011 avec ses milliers de victimes, a laissé des traces, les Ivoiriens portent encore les blessures de ce conflit. Depuis son arrivée au pouvoir en avril 2011, le Président de Côte d’Ivoire s’est enorgueilli de ses résultats économiques et de ses taux de croissance frôlant les deux chiffres. Pourtant, en 2013, ce pays, premier producteur de cacao au monde, exportateur de pétrole et d’autres matières premières, était classé 171ème sur 187 dans les indices de développement humain. Il se place ainsi derrière des pays comme l’Afghanistan ou Haïti ! La raison de ce désastre social ? La corruption qui atteint des sommets inégalés[i]. Sur le front de la réconciliation, non seulement Alassane Ouattara a échoué, mais sa politique de « rattrapage ethnique » a exacerbé les tensions. Aucune personne de son camp n’a été arrêtée ou jugée pour les crimes commis en 2011. Certes, pour donner des gages aux ONG et en finir avec l’accusation de  « justice des vainqueurs », la justice ivoirienne a procédé à quelques inculpations de chefs de guerre, mais elles sont « cosmétiques » et sans conséquence puisque ces inculpés occupent toujours leurs fonctions. Dans l’indifférence générale, des milliers de réfugiés, qui ont fui pendant la guerre de 2011, vivent encore dans des camps au Ghana, au Togo et au Libéria. Selon l’opposition, près de 400 prisonniers politiques croupissent dans les geôles ivoiriennes et plus de 250 personnes sont portées disparues. Côté sécuritaire, la situation n’est pas meilleure, des milliers d’ex combattants sont dans la nature, le désarmement n’a pas eu lieu. A la veille des élections présidentielles, les mêmes ingrédients qui ont conduit à la guerre de 2011 couvent sous la braise.

Les soutiens du Président

Malgré tous ces signes alarmants les Etats-Unis, la France et l’ONU continuent d’apporter leur soutien au Président en place. Il y a une quinzaine de jours, alors que la situation était déjà très tendue entre le pouvoir et l’opposition, l’ambassadeur américain de Côte d’Ivoire, Terrence McCulley déclarait : « L'élection présidentielle d’octobre représente un test important pour la Côte d'Ivoire.  Le pays a fait des progrès remarquables depuis la crise qui a suivi l’élection présidentielle de 2010. La normalisation va-t-elle se poursuivre?  La Côte d’Ivoire a-t-elle tourné la page après une longue période d’instabilité et de violence politique ? Le gouvernement des Etats-Unis d’Amérique peut répondre par l’affirmative à ces questions avec beaucoup d’optimisme et se tient aux côtés du peuple ivoirien pour soutenir un processus électoral apaisé, inclusif et crédible.» De son côté, en juin dernier, Aichatou Mindaoudou, représentante de l’ONU en Côte d’Ivoire (ONUCI) alertait le Conseil de Sécurité sur le manque de moyens attribués à la police ivoirienne pour assurer le contrôle des manifestations de l’opposition pendant la campagne électorale ! La France, en panne de politique africaine reste muette et se contente, pour l’instant, d’un soutien passif. Depuis le 1er janvier 2015, la mission de la force française Licorne s’est achevée laissant la place aux Forces Françaises en Côte d’Ivoire (FFCI) composée de 580 hommes. Un choix de nom pour le moins curieux, qui ressemble à s’y méprendre à celui de l’armée ivoirienne : FRCI  (Forces Républicaines de Côte d’Ivoire) à la triste réputation. Malgré la situation dans le pays et après une mandature, les soutiens d’Alassane Ouattara restent donc les mêmes. En 2011, un diplomate du Quai d’Orsay disait très justement : « Ouattara n’est pas l’ami de la France. Il est l’homme des Etats-Unis[II] et l’ami de Nicolas Sarkozy. » En 2015, Alassane Ouattara est toujours l’homme des Etats-Unis et l’ami de Laurent Fabius[Iii].

La campagne de tous les dangers…

C’est  à l’aune de ces soutiens qu’il faut analyser la stratégie de campagne d’Alassane Ouattara. Fort de ses appuis occidentaux, les mêmes qui lui ont permis d’accéder au pouvoir effectif en 2011, il se comporte comme si tout était joué d’avance et ne cache pas son objectif d’être élu au premier tour. Un cas de figure qui serait mathématiquement impossible si l’élection se déroulait, comme l'ont souhaité ses pairs de la CEDEAO dans leur communiqué final du sommet de Dakar, d’une manière : « libre, crédible, transparente et pacifique. » D’une part, parce que le vote ethnique reste encore important dans ce pays et les Malinkés ne sont pas les plus nombreux. D’autre part, certes, Henri Konan Bédié lui a apporté le soutien de son parti, le PDCI composé majoritairement de Baoulés, mais après cette décision le PDCI a volé en éclats. De nombreux cadres de ce parti ont rejoint la CNC (Coalition nationale pour le changement) aux côtés du FPI, le parti de l’ancien Président Laurent Gbagbo toujours emprisonné à la Haye. Pour justifier une victoire au premier tour, Alassane Ouattara met en avant sa candidature unique au sein du RHDP (Rassemblement Houphouëtiste pour la démocratie et la paix). Mais ce rassemblement a vécu, en raison des divisions internes de tous les partis qui le composent[IV], le RHDP n’est plus qu’une force sur le papier. En face de lui, les neuf candidats qui se présentent ont presque tous rejoint La CNC. Entre autres revendications, sur la composition de la commission électorale, le fichier des électeurs, la transparence du vote, cette coalition conteste la validité de la candidature du Président sortant. Elle s’appuie sur l’article 35 de la constitution ivoirienne qui stipule que pour se porter candidat à la magistrature suprême, il faut être né de père ET de mère ivoiriens d’origine. Le vieux débat, qui empoisonne la politique ivoirienne depuis des décennies, sur l’éligibilité d’Alassane Ouattara resurgit. La semaine dernière, le Conseil Constitutionnel a néanmoins validé cette candidature arguant dans des termes juridiques légèrement abscons : « que l’éligibilité dérivée est celle qui s’applique au Président de la République sortant qui, à l’occasion du scrutin l’ayant porté au pouvoir, avait déjà fait la preuve de son éligibilité originelle.» Dès lors, les opposants s’amusent à nommer Alassane Ouattara : « le candidat dérivé. » A la suite de cette décision, la CNC a appelé à manifester et les mots d’ordre ont été suivis. Dans la plupart des villes, les protestataires ont été dispersés à l’aide de gaz lacrymogène et de matraques. -Soit les craintes d’Aichatou Mindaoudou étaient infondées, soit entretemps les policiers ont reçu des dotations de matériel….- Dans d’autres localités, les dozos, ces chasseurs traditionnels, souvent utilisés par les pouvoirs en place comme une milice supplétive aux forces de l’ordre, se sont alliés aux FRCI pour pourchasser les manifestants, des arrestations et de nombreux blessés sont à déplorer. Un village de l’Ouest a été brûlé. Contrairement à une idée qui se propage, ce ne sont pas les seuls fiefs de Laurent Gbagbo qui s’enflamment. Les demandes de respect de la constitution, d’indépendance de la commission électorale, de transparence du vote n’ont rien d’ethnique. Ces derniers événements ne sont pas de bon augure. Pourtant, fort curieusement l’Union Européenne a décidé ne pas envoyer d’observateurs pour s’assurer du bon déroulement des élections. Officiellement, la raison de l’absence de ces observateurs est liée à un problème de ressources, l’UE n’enverra donc que trois experts lors du scrutin. Mais selon des informations recueillies par IVERIS, c’est l'ancien Commissaire européen au développement et à l’aide humanitaire, Louis Michel, aujourd'hui député au parlement européenn, qui a plaidé pour qu'une mission d’observation ne soit pas envoyé. Sans doute, considère-t-il, à l'instar de l'ambassadeur Terrence McCuley, que la longue période d’instabilité et de violence politique est terminée. Pour soutenir son candidat la « communauté internationale » se gargarise d’incantations. Puisque qu’elle dit que  tout va bien, alors tout va bien… Jusqu’où ira le cynisme ? Comme chacun sait, toutes les élections en Côte d’Ivoire se sont toujours bien déroulées…
Or, si la Côte d’Ivoire s’enflamme avec un risque de déflagrations dans tous les Etats qui l’entourent, charriant des drames politiques et humains, personne ne pourra dire : « on ne savait pas. »


Notes:

[i] Un document de la Banque Mondiale note : "Le fait que la croissance n'impacte pas le niveau de vie des populations est essentiellement attribuable à la corruption et à la mal gouvernance, ainsi qu'au fait que la croissance est plutôt capitalistique qu'à forte intensité de main d'oeuvre" Par ailleurs, le même document détaille les indices de corruption en Côte d’Ivoire. En 2014, tous ces indices étaient extrêmement mauvais, classant ce pays derrière le Nigéria et le Cameroun, pays déjà fort réputés pour le niveau élevé de corruption !
[II] Alassane Ouattara a étudié aux Etats-Unis, puis a été en fonction au FMI comme directeur du département Afrique.
[III] L’amitié qui lie Alassane Ouattara avec Laurent Fabius est connue, elle date de 1999. Antoine Glazer l'évoque dans son livre  Africafrance  paru aux éditions Fayard
[IV] PDCI, MFA et PIT

Source: http://www.iveris.eu/list/articles_dactualite/69-lafrique_de_louest_dans_loeil_du_cyclone




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