Justice internationale/ Des journaux kenyan et sud-africain se révoltent contre la CPI

Alors que les numéros un et deux du Kenya doivent comparaître à La Haye, des éditorialistes de leur pays, mais aussi de la Nation arc-en-ciel, expriment leur colère contre une institution aux réflexes néocolonialistes.

Lundi 16 Septembre 2013 - 02:42


Fatou Bensouda, Procureure de la CPI
Fatou Bensouda, Procureure de la CPI
"Cela n'est jamais arrivé auparavant", constate le site sud-africain The Daily Maverick. Jamais deux hommes d'Etat n'ont été poursuivis par un tribunal international alors qu'ils étaient en exercice. Le président kényan Uhuru Kenyatta et son numéro deux, William Ruto, sont accusés de crimes contre l'humanité pour avoir encouragé les violences post-électorales début 2008. Les violences politiques, exacerbées par les tensions ethniques, avaient fait plus de mille morts et 600 000 déplacés. Mais il y a quelques mois, une autre élection a eu lieu, et les deux hommes ont été élus au suffrage universel. Pendant leurs auditions à La Haye (commencée le 10 septembre pour William Ruto et prévue pour le 12 novembre en ce qui concerne Kenyatta), leurs postes de chefs d'Etat seront vacants. "Un peu comme si Barack Obama et Joe Biden étaient conduits devant les juges pour se justifier de Guantanamo, des attaques de drones, et de la violation de la vie privée dans le monde", poursuit The Daily Maverick. Une remarque qui ne manque pas d'ironie, puisque aucun citoyen américain ne risque d'être pour - suivi par la Cour pénale internationale (CPI) : les Etats-Unis n'ont jamais ratifié le Traité de Rome. Ce double jeu diplomatique est bien "le point faible de la Cour", note le site sud-africain : "Elle ne poursuit que des hommes noirs, des Africains." Charles Taylor, ancien président du Liberia, Laurent Gbagbo, ex-président de la Côte d'Ivoire, sans compter le Soudanais Omar El Béchir ou encore des commandants de guerre congolaises contre qui ont été lancés des mandats d'arrêt… la liste des accusés est longue. Trop longue pour beaucoup d'Africains, qui dénoncent une approche raciste et néocolonialiste de la justice mondiale. Pourquoi ne pas poursuivre Tony Blair pour les crimes de guerre perpétrés en Irak ? Ou même Israël, comme l'avait demandé le juge Goldstone en 2009, pour les crimes commis pendant la guerre de Gaza de 2008-2009 ? Le journaliste sud-africain Simon Allison, du Daily Maverick, apporte la réponse, acerbe : "Parce que la CPI a les pieds et les mains liés [par les relations diplomatiques] et ne peut enquêter que sur des crimes commis dans des pays faibles sur la scène internationale, qui ne soulèveront pas les foules." Autrement dit : en Afrique.

Décrédibilisée

 "Honte sur vous!", s'indigne un éditorialiste de The Star, quotidien de référence au Kenya. Autrefois grand défenseur de cet organisme de justice, le journaliste avoue avoir changé d'avis. "Je pensais naïvement que la CPI avait été créée avec de bonnes intentions. Ils clament une juridiction égale et indépendante, ils se disent fiers d'être au-dessus des intérêts de chaque Etat, mais, dans la pratique, on ne peut que constater son échec. La Haye est décrédibilisée." La majorité des Kényans considère ce procès comme une ingérence dans la politique intérieure du pays. Surtout que les auditions tombent pendant les commémorations du cinquantenaire de l'indépendance. Les deux plus grands hommes du pays n'y assisteront pas. Pour ce journaliste, cet anniversaire est une célébration patriotique, qui pourrait rassembler le pays, encore très divisé depuis les événements de 2008 : "Est- ce un moyen de nous punir? Est-ce qu'ils nous demandent de faire un choix entre la Cour et notre propre pays ?" Ce discours de victimisation fonctionne à merveille, et finalement Kenyatta et son vice-président ont tout à gagner de ce procès. Ils ont déjà fondé leur campagne électorale victorieuse sur des discours anti-Occident, et encouragent de nouvelles relations économiques et diplomatiques avec la Chine et le Moyen-Orient. Le voisin tanzanien, nouveau "chouchou" des Etats-Unis depuis la visite de Barack Obama à Dar es- Salaam en juin dernier, regarde cette saga d'un œil moqueur : "Les Kényans, [avec cette affaire], ont manqué une opportunité en or d'accueillir leur 'fils' de la Maison-Blanche. Une opportunité qui ne se représentera plus jamais."

Source : Courrier International *La titraille est de la rédaction

In le  Nouveau Courrier N° 878 Du Samedi 14 au Dimanche 15 Septembre 2013




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