Jacob Zuma, un président sud-africain en difficulté à Paris

CIVOX.NET
Mardi 12 Juillet 2016 - 22:07



Le président sud-africain, Jacob Zuma, est arrivé en France, lundi 11 juillet, pour une visite d’Etat. Mardi, en milieu de matinée, il était à Longueval pour participer aux commémorations des combats du Bois Delville, une bataille meurtrière dans laquelle furent engagés des soldats sud-africains lors de l’offensive de la Somme en juillet 1916.

Cette visite d’Etat survient alors que Jacob Zuma est affaibli, menacé - mais ce n’est pas la première fois - , notamment en raison de démêlés judiciaires. Elle était « prévue de longue date », selon une source française, s’inscrivant dans le partenariat stratégique entre la France et l’Afrique du Sud, qui inclut un cycle de visites que se rendent, tous les trois ans en moyenne, les présidents des deux pays.


Une visite avec des enjeux économiques importants

Le président sud-africain est venu accompagné d’une délégation de plusieurs dizaines d’hommes d’affaires, car le pays espère bien muscler ses exportations vers la France, tout en appelant les investisseurs.

Les échanges commerciaux ne sont pas négligeables : l’Afrique du Sud est même, en réalité, le premier client de la France (1,8 milliard d’euros d’exportations, contre 841 millions d’euros d’importations) à l’échelle de l’Afrique et de l’océan Indien.

Toutefois, juste avant de prendre l’avion pour Paris, et d’assister à la finale de l’Euro, Jacob Zuma avait accueilli à Pretoria le premier ministre indien, Narendra Modi. La taille des échanges avec l’Inde, qui pourraient atteindre 18 milliards de dollars en 2018, est d’une ampleur qui fait rêver.

Il y a moyen d’améliorer tout cela. Selon le chiffre de Pretoria, 365 entreprises françaises, très précisément, sont installées en Afrique du Sud, employant plus de 70 000 personnes.

Un contrat virtuel sera l’invité mystère de la visite : Pretoria continue de pousser son projet d’installation d’un parc de centrales nucléaires, capables de produire au total 9 600 mégawatts (MW).

La France n’est pas seule sur ce marché colossal, non encore chiffré, et doit faire face à plusieurs compagnies ou alliances, incluant le russe Rosatom, qui a eu les faveurs du président Zuma après une série de voyages à Moscou, le japonais et l’américain Toshiba-Westinghouse et l’opérateur chinois CNNC.

« Il devrait en être question lors du tête-à-tête, avance prudemment une source française. L’une des questions centrales sera celle du financement. » L’appel d’offres ne devrait être rendu public que vers l’automne (de l’hémisphère Nord).

Un pays en situation de déprime économique

Le pays traverse une crise. Le climat économique sud-africain est à la déprime. Le Fonds monétaire international (FMI) prévoit que la croissance en 2016 ne devrait pas dépasser 0,1 %, le risque de récession n’est pas écarté. Le chômage constitue un drame national avec 500 000 nouveaux chômeurs au dernier trimestre. L’inflation est sérieuse et le climat de contestation a connu des pics de violence qui ont fait déjà quatre morts près de la capitale il y a quelques semaines.

Des relations diplomatiques compliquées

Paris et Pretoria essaient de se convaincre de la solidité de leur partenariat stratégique qui, dans les faits, reste assez théorique. Avec une exception : la parfaite entente sur la COP21 de décembre 2015. Mais pour combien de dossiers qui fâchent : la gestion de la crise en Côte d’Ivoire en 2011, jamais digérée, la guerre en Libye, l’impression d’avoir été victime d’un coup fourré en Centrafrique.

« Dès qu’il s’agit de l’Afrique et de la position française, la théorie du complot resurgit très vite en Afrique du Sud comme dans la région, note un observateur averti. Et la chose qui semble la plus incompréhensible, c’est la proximité avec les chefs d’Etat d’Afrique francophone ».

Ce n’est pas dans le domaine de la diplomatie que le rapprochement risque de faire des étincelles, malgré les politesses échangées. D’une part, les canaux officiels diplomatiques sud-africains sont contournés par des responsables de la présidence ou des services de renseignement dès qu’il s’agit d’affaires sérieuses.

De plus, l’ambition diplomatique sud-africaine a considérablement rétréci depuis que Jacob Zuma est devenu président en 2009, se concentrant sur l’Afrique australe et sur l’Afrique centrale, cœur de la zone d’influence, cœur des affaires aussi.

Pretoria suit donc de très près l’évolution de la situation en République démocratique du Congo (RDC), ne perdant aucune occasion de faire savoir à quel point ses responsables trouvent injustifié qu’on reproche à son allié, le président congolais Joseph Kabila, de vouloir rester au pouvoir en violant sa Constitution. L’argument sud-africain est simple : qu’on le laisse tranquille, les reproches qui lui sont faits sont déplacés compte tenu des précédents dans la région.

igali et Brazzaville, en particulier, où ses pairs ne sont pas gênés pour changer leur Constitution et s’assurer un nouveau mandat, abrités derrière des artifices variables sans pour autant être visés par de sérieuses réprimandes internationales, c’est-à-dire occidentales. Ironie de la situation, une source diplomatique française s’est vu récemment reprocher une forme de complaisance à l’égard du président rwandais, Paul Kagame, lequel entretient des relations glaciales avec Paris. « Un comble, non ? », s’étonne cette source.

C’est là l’une des limites de la compréhension franco-sud-africaine sur les grands dossiers du continent : « Vu de l’Afrique du Sud, il y a encore beaucoup de méfiance dès qu’il s’agit du rôle de la France en Afrique », rappelle Liesl Louw-Vaudran, spécialiste de la politique extérieure sud-africaine à l’Institute for Security Studies (ISS) à Pretoria, et auteure d’un livre récent sur les ambitions continentales de l’Afrique du Sud*.

Parfois, il arrive qu’on dise de Jacob Zuma qu’ils est le « président africain qui a le plus rencontré François Hollande ». En réalité, tempère une source à Johannesburg proche de plusieurs présidences, c’est parce que le Sud-Africain est présent dans de nombreux forums multi-latéraux, et de calculer : « Pour ce qui est des rencontres, il y a un certain nombre de présidents africains francophones qui n’ont pas besoin de visites officielles pour aller à l’Elysée parler avec leur homologue français. »

Un contexte judiciaire chargé pour M. Zuma

Traversant Paris avec son cortège, sans doute la vue depuis la place du Trocadéro aurait de quoi amuser un instant, ou irriter, Sur l’esplanade, drapeaux croisés de la France et de l’Afrique du Sud. En perspective : la tour Eiffel.

Le rapport avec l’irritation ? Il se trouve que, dans la longue suite des démêlés judiciaires de M. Zuma, un nouveau retournement est intervenu récemment : la haute cour de justice de Pretoria a relancé le processus judiciaire accompagné de 783 chefs d’accusation le concernant, dans le cadre d’une affaire de ventes d’armes en provenance de plusieurs pays, dont la France, à la fin des années 1990.

Le montant global du marché était colossal, environ 4,8 milliards de dollars (4,3 milliards d’euros), partagé en plusieurs grands contrats, dont le français Thomson CSF, pour fournir des frégates à la marine. Des informations liant Jacob Zuma, alors vice-président, à un engagement auprès de Thint, filiale locale de la société française Thomson CSF (devenue Thalès en 2000) avaient été annoncées en 2014 dans le Sunday Times, dont les journalistes affirmaient avoir consulté des documents établissant qu’une transaction avait été réalisée entre la société et M. Zuma.

Un versement aurait été garanti au vice-président, ainsi que le règlement de factures somptuaires, en échange d’une protection. Ce dernier, toujours selon le grand hebdomadaire dominical sud-africain, aurait dû signifier son accord en transmettant un mot de passe à un intermédiaire : Eiffel Tower.

Jusqu’ici, le Sunday Times n’a pas dévoilé ces documents. L’ANC, le parti de M. Zuma, a affirmé qu’il s’agissait de « rumeurs », et une commission, dont l’indépendance était discutable, a conclu à l’absence d’implication de Jacob Zuma dans le dossier. Mais la décision récente de la haute cour de Pretoria risque, dans de brefs délais, de reposer la question de façon différente : devant un tribunal.

Une première fois, ces poursuites avaient été abandonnées, c’était trois semaines avant les élections générales qui, en 2009, allaient porter M. Zuma au pouvoir.

Depuis, il est venu une première fois en visite d’Etat en France : c’était 2011, l’Afrique du Sud était encore auréolée par le succès de la Coupe du monde de football, et le début d’un nouvel engouement mondial pour « l’Afrique en marche ».

La période, à présent, est plus complexe. Après une interminable bataille judiciaire, le chef de l’Etat a été finalement contraint de rembourser une partie des travaux engagés dans sa résidence privée de Nkandla.

Une situation politique instable

Jacob Zuma doit affronter des élections municipales problématiques, qui seront organisées le 3 août et exposent l’ANC à la perte de sa majorité dans plusieurs grandes villes, notamment celle de Tshwane, qui englobe la capitale, Pretoria, ou encore Nelson Mandela Bay (autour de Port Elizabeth, grand port industriel du sud).

L’opposition, l’Alliance démocratique (DA) est en train d’opérer une campagne serrée en promettant de résoudre les problèmes de corruption, qui touchent les Sud-Africains modestes par l’intermédiaire des « conseillers », les représentants locaux des municipalités, tout-puissants en raison des services qu’ils ont sous leur contrôle.

Si l’ANC perd du terrain, et une partie de sa superbe, les factions anti-Zuma au sein du parti devraient en profiter pour remettre en marche leur machine à tenter de renverser le président. Le chef de l’Etat, en Afrique du Sud, est élu par les parlementaires, s’ils s’accordent sur une majorité des deux tiers.

Une telle situation semble peu vraisemblable, mais des responsables de l’ANC, sur l’aile gauche, notamment au sein du parti communiste d’Afrique du Sud (SACP), croient encore à la possibilité de mettre Jacob Zuma en danger, en tablant sur le fait que le développement de ses ennuis judiciaires devrait mécaniquement l’affaiblir. C’est peut-être aller un peu vite en besogne.


Par Jean-Philippe Rémy (Johannesburg, correspondant régional)



 




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