Indépendance? Un témoin raconte la parodie du 7 août 1960

Mercredi 8 Août 2012 - 05:22


Indépendance? Un témoin raconte la parodie du 7 août 1960
« Dans l’esprit de M. Houphouët-Boigny, les fêtes de l’indépendance ne devaient avoir lieu qu’en 1961, après un an d’exercice et les réalisations qu’il escomptait. Diverses considérations lui forcèrent la main. Il n’en restreignit pas moins ses invitations aux représentants de la France et à ses collègues de l’Entente, (…). »
Paul Mousset
 
La république de M. Houphouët-Boigny à l’heure de l’indépendance 

Sans avoir rien d'un colonialiste, j'avoue mal réussir — qu'on m'en excuse — à retenir des clameurs de joie chaque fois qu'en un des pays de ce qui fut l'empire français je vois amener le drapeau. Or, le mois dernier, nos couleurs ont cessé de flotter sur huit capitales africaines. En certains endroits (pourquoi la presse l'indiqua-t-elle à peine ?), les fêtes de l'indépendance se déroulèrent dans une atmosphère pénible pour les Français présents. Le cas se produisit notamment à Ouagadougou, la Haute-Volta et l’on doit ici rendre hommage à la fermeté de M. Louis Jacquinot qui, envoyé extraordinaire de la République, exigea qu’on pavoisât de tricolore tant le monument aux morts que les bâtiments construits par la France et donnés par elle au nouvel Etat. « Mais, objectèrent des gens de Ouagadougou, votre cathédrale elle-même n'arbore pas le drapeau français... ». Le fait était malheureusement aussi exact que furent virulents, stupéfiants, les propos d'un missionnaire qui ne craignit pas de se féliciter, devant le ministre, d'une indépendance mettant fin, selon lui, « à trente-sept années d'esclavage français ». On se gardera de tout commentaire, heureux qu’on se sent en revanche d'insister sur le caractère des cérémonies qui eurent Abidjan pour décor.
Par paquebot, le voyage entre métropole et Côte d'Ivoire demandait naguère une douzaine de jours. Il ne prend plus, par avion, que quatorze heures, durée que les jets réduiront de plus du tiers. Actuellement, on s'endort au-dessus des Baléares, on se réveille au Sénégal. On survole la mer, la savane. Le soleil monte dans le ciel. Soudain, par une lumière un peu moite, un peu plombée, apparaît une ville, blanche, flanquée au nord d'une épaisse forêt, séparée du Golfe de Guinée, au sud, par un entrelacs d'îles et de lagunes, une grande ville moderne de quelque 180.000 habitants : Abidjan.
En ce mois d'août, sur ce parcours eurafricain, quelqu'un m'accompagnait, un homme encore jeune, non sans culture mais qui, phénomène assez étrange à notre époque, n'était jamais sorti de France. « Un œil neuf », par conséquent. Comme bien on le pense, je guettais les réactions de ce novice. Elles m'étonnèrent. De l'aérodrome au centre de la cité, un assez long trajet, il resta silencieux, pour finalement s'avouer déçu : ce qu'il voyait ne correspondait nullement à « son » Afrique, celle qu'il attendait, une Afrique de forêts vierges et de paillotes, d'autochtones demi-nus, la lance à la main et des haut-de-forme coiffant leurs cheveux crépus. Au lieu de cela, la région de Port-Bouët, les abords de Treichville, Abidjan même proposaient pêle-mêle à son émoi : des routes magnifiques, des agglomérations ordonnées, des immeubles de belle apparence, des avenues tracées au cordeau, fleuries de bougainvillées, flamboyants, hibiscus, des buildings en verre et duralumin voisinant autour de grands squares plantés de manguiers avec des bungalows d'un style périmé mais charmant, un pont splendide à plusieurs révolutions, des magasins où l'on trouvait de tout, des hôtels de classe internationale, etc. On écrirait des pages, assez drôles, sur cette initiation à l'Afrique d'aujourd'hui, ou du moins à cette partie de l'Afrique, d'un Français, d'abord choqué que la réalité réduisît à néant ses imaginations.
Ce premier jour, une auto nous emmena dans le merveilleux « parc national » de Banco. On y déjeuna au restaurant La Chaumière, dont le propriétaire, un Bourguignon chassé de Hanoï par les Viets et y ayant tout perdu, est venu recommencer sa vie en Côte d'Ivoire. S'ensuivit une promenade à Grand-Bassam, l'ancienne capitale, par une route proche de la mer, au milieu de cocoteraies abritant des villages indigènes. A quelques brasses de la côte, les vagues, toujours fortes dans ces parages, achevaient de démantibuler un cargo qui, humour noir, s'appelait Le Sénégal... Quand, les narines encore emplies d'odeurs diverses : celle d'une terre grasse, ferrugineuse, celle du coprah, celle de sardines fumées ou grillées par tonnes dans chaque village de pêcheurs, nous nous retrouvâmes le soir, fatigués, attablés à la terrasse d'un grand café d'Abidjan, devant les manguiers de l'avenue Antonetti, un bouleversement s'était opéré dans l'esprit de mon compagnon. Que, partout où nous avions passé, enfants, jeunes gens et, bien souvent, campagnards plus âgés parlassent français, l'éberluait. Comme assis au milieu de très nombreux blancs, en chemisette, short ou pantalon de toile, nous regardions circuler la foule emplissant les trottoirs, il eut cette parole inattendue : « Somme toute, on pourrait se croire dans une ville d'eaux française...». Or, à l'exception de quelques blancs, ou de leurs femmes, qui s'en allaient faire leurs emplettes au marché du Plateau, la foule dont on parle était noire, et d'un beau noir, exclusivement. Et nombre de mères de famille ivoiriennes portaient leur enfant accroché dans le dos.
Quoique de façon un peu baroque, notre homme exprimait pourtant là une grande, vérité. En Extrême-Orient, un Français n'oublie pas, ne peut jamais oublier qu'il se trouve au milieu de jaunes. A Abidjan, où les Blancs disparaissent dans la masse, les différences de couleurs s'évanouissent mentalement très vite aux yeux d'un Français normal, l'Africain cesse d'être noir pour devenir avec une rapidité extraordinaire et le plus simplement du monde, un compatriote.
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Non que le pittoresque fasse défaut, un pittoresque qui, le lendemain, premier jour des cérémonies et fêtes destinées à célébrer l'indépendance ivoirienne, s'affirma du meilleur aloi dès qu'aux approches de dix heures nous nous ruâmes à l'aérodrome de Port-Bouët. On y attendait M. Houphouët-Boigny. En compagnie des chefs des trois autres Etats de l'Entente Africaine (Niger, Dahomey, Haute-Volta), de M. Jacquinot et d'autres personnalités, il revenait de Ouagadougou. En retard, l'avion n'arriva qu'à midi. Malgré une chaleur humide assez éprouvante, jamais attente ne parut plus courte. Car, pour saluer le président à sa descente d'avion, quatre catégorie de personnes s'étaient déplacées, en grand, en très grand nombre : gens du peuple (boubous blancs, bleus, verts, jaunes, fez et chéchias, toges bariolées, qu'on appelle là-bas des pagnes, laissant une épaule à découvert, chemisettes ou robes de teintes gaies) ; officiels strictement cravatés, impeccablement vêtus à l'européenne (et combien certains journalistes en voulurent à ceux qui, à Paris, leur avaient juré qu'en Côte d'Ivoire nulle recherche vestimentaire n'est de mise !) ; les super-officiels ; la troupe. Des barrières contenaient les premiers, pressés jusqu'aux extrêmes limites des surfaces cimentées de l'aérodrome. Aux seconds l'ombre et la fraîcheur relative des bâtiments de l'aérogare. Les autres rissolaient sur l'aire de débarquement. Bah ! noirs ou blancs, les soldats en avaient l'habitude, et plus encore ceux que je nomme les superofficiels, autrement dit les Ivoiriens de l'intérieur qu'une pudique terminologie administrative désigne de l'étiquette « chefs coutumiers », autrement dit encore : les roitelets locaux. Si l'un d'eux se bornait à porter sur un calot, du genre bonnet de police, cette inscription brodée : « Roi de l'Indénié », un autre, le prince Adingra, roi des Abrons et « président de l'Association des chefs coutumiers de la Côte d'Ivoire » déployait tout le faste convenant à quelqu'un de son rang.
Non loin d'une fanfare aux cuivres étincelant sous le soleil, d'une compagnie en armes et d'une garde gantée de blanc devant les drapeaux, à quelques dizaines de mètres du bourdonnement des ministres, vice-ministres, hauts fonctionnaires ivoiriens, et de leurs femmes, s'entretenant avec des blancs, des blanches triés sur le volet, on se croyait brusquement reporté à l'époque de Behanzin. Car, dans ce cadre emprunté à l'Occident, le prince Adingra, aussi naturel, aussi sûr de sa puissance qu'il l'eût été sur son territoire, occupait un trône d'or, les pieds appuyés à un tabouret d'or, à l'ombre de parasols bigarrés, ses ministres un peu en retrait, entouré d'une trentaine de gaillards aux proportions athlétiques, en bonnets dorés, en serre-tête de plumes d'aigle, tous en toge et l'épaule nue, portant, qui des cannes de commandement, qui des armes, qui des chasse-mouches, qui, surtout, des olifants et des tam-tams de tous ordres : en forme de diabolo, faits d'une calebasse tendue de peau, ou creusés dans un tronc d'arbre. Les sonorités de cet orchestre, quand soudain il se déchaînait, ébranlaient, taraudaient les nerfs. Mais (pas de temps mort ? à la cour d'Adingra !) à peine joueurs de tam-tam ou d'olifant s'arrêtaient-ils qu'un grand griot, assisté d'un aide chargé de répéter un ton plus bas ses paroles, bondissait, se démenait comme un possédé, hurlait à la face du roi, comme il l'eût injurié, de longues phrases qui étaient en réalité des louanges, celles d'un chef émérite aux vertus immortelles. Sur une pirouette, il s'éclipsait. Des griotes le relayaient : une énorme commère, une jeune femme, une fillette, sanglées dans des pagnes ou perdues dans leurs mousselines, qui chantaient, piaulaient, transposaient sur un mode suraigu cependant que tintaient, pendus à leur cou, des bijoux d'or, en filigrane.
De l'or, je crois bien n'en avoir jamais autant vu que ce matin là, sur l'aérodrome d'Abidjan. Certes les couronnes de roitelets et ministres n'étaient, pour une raison de poids, qu'en bois doré. D'or pur, natif, en revanche, et gros au delà de toute crédibilité, leurs bracelets, anneaux de chevilles, et leurs bagues, au chaton hérissé de longs piquants en étoile !
Le moment vint enfin où, de part et d'autre de notre drapeau et de celui, orange, blanc, vert, de la Côte d'Ivoire, l'on hissa sur le toit de l'aérogare ceux du Niger, du Dahomey et de la Haute-Volta : l'avion était signalé. Mieux valait qu'il ne tardât pas davantage. Excitée par la chaleur, par les tam-tams, la foule des boubous dansait sur place, s'impatientait si bien qu'aussitôt immobilisé le D.C.6 spécial de TU.A.T., une partie d'entre elle renversa les barrières, bouscula le service d'ordre, se rua jusqu'au pied de la passerelle, pour rien, pour le simple plaisir, pour contempler de plus près le président Houphouët-Boigny, les chefs d'Etat africains de l'Entente, dont l'empereur des Mossis, Moro-Naba, éblouissant dans un manteau de velours écarlate brodé et surbrodé d'or, potentat auquel ses sujets s'adressent en l'appelant : « Mon Empereur ! », pour voir aussi cinq gracieuses jeunes filles vêtues aux couleurs de leurs pays respectifs (la France et ceux de l'Entente) qui tentaient de remettre à leurs destinataires les gerbes de fleurs dont elles avaient les bras chargés. Curiosité contraire au protocole. Les policiers et leurs matraques d'entrer alors en jeu, sans douceur, sans altérer non plus la bonne humeur, la joie emplissant l'air, et qui ne cessèrent point, de même que cris, rires, applaudissements dès l'instant où la très longue procession des voitures officielles, escortées par une nuée d'Africains chevauchant scooters, motos, vélomoteurs, — chemisettes bariolées, boubous volant au vent, — traversa Treichville, franchit le pont sur la lagune, pénétra dans Abidjan. Une foule heureuse de son indépendance ? Certes. Plus encore, elle acclamait l'artisan, le promoteur de sa liberté : le président Houphouët-Boigny.
 
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« Câblez de la couleur ! » avait recommandé Paris à ses envoyés spéciaux. De la couleur, les malheureux ! Elle s'affirmait si intense qu'elle leur brouillait la vue. Et ils n'étaient, dans ce domaine, qu'au début de leurs épreuves. Deux jours durant, les teintes les plus folles, les plus douces aussi, se mélangèrent, se fondirent si bien dans la lumière tremblotante de là-bas, avec parfois, des rehauts de tonalités si violentes, si vibrantes que, par instant, la raison vacillait, qu'inconsciemment l'œil cherchait le répit d'un massif de verdure... Foules colorées même la nuit, tant il est vrai que sons et couleurs se répondent. On pense, en écrivant cela, à la saisissante messe pontificale que, le même soir, célébrèrent l'archevêque d'Abidjan, Mgr Yago, deux diacres et deux sous-diacres, aidés de séminaristes, tous africains, « preuve tangible », écrivit le journal Fraternité, « de la maturité de l'Eglise catholique ivoirienne », En plein centre du stade Géo-André, un autel se dressait sur une vaste plate-forme, édifiée peu auparavant, un autel qu'éclairaient des projecteurs selon une formule Son et Lumière. La Cote d'Ivoire, trois millions et demi d'habitants, compte 10 % de catholiques. Ils semblaient tous là tant, noyée dans l'obscurité, était dense la masse des assistants.
On sait la pompe d'un semblable office religieux. Il se déroula lentement, glorieusement, selon les rites, l'archevêque en mitre d'or et chappe violette, cependant que, diffusés par haut-parleurs, les chants, les cantiques de chorales autochtones montaient, se répandaient jusqu'à la mer, parfois au rythme sourd, assez curieux, de tambours évoquant, en atténué,, le tam-tam et la savane. Point de vent, point de brise. Entre les odeurs de l'encens, des cierges, s'insinuait celle du bois, fraîchement scié, de la plate-forme. Lors de la communion, donnée par une dizaine de missionnaires, il y eut des cris, des bousculades : trop de fidèles voulaient être les premiers à recevoir l'hostie. Les objurgations des Pères ne parvenant pas à ramener l'ordre, il fallut recourir à une certaine force — infiniment moindre que celle déployée à minuit par la police à l'encontre de ceux qui, désirant entendre le Président proclamer l'indépendance, prétendaient forcer les portes de l'Assemblée (« On peut tous entrer maintenant qu'on est libres ! »).; une force sans aucun rapport non plus avec les pugilats jetant aux prises, quelques heures plus tard, les policiers et une foule qui, dans le même stade, mais de jour, voulait une fois encore renverser les barrières l'empêchant d'approcher de ceux qui, sur ce podium où avait officié Mgr Yago, exécutaient des danses folkloriques.
Danses hallucinantes ! Cela, oui, c'était l'Afrique, celle de nos manuels d'antan — soit qu'opérassent en solistes des hommes au visage caché par des masques de bois peint rappelant étrangement ceux, au Japon, des drames nô, mais masques sommés d'un personnage étouffant un serpent, soit que de leurs congénères, un pagne de paille pour tout costume, succédassent à des cohortes de jeunes filles, buste penché en avant, genoux fléchis, frappant en mesure le plancher de leurs pieds nus. D'autres, épées brandies, mousquets levés, se livraient à un simulacre de combat, faisaient parler la poudre, amenaient au paroxysme de l'agitation les dizaines, peut-être les centaines de milliers de noirs qui, luttant, on l'a dit, pour venir se mêler aux danseurs, n'en hurlaient pas moins leur enthousiasme. Seule lacune : craignant qu'une flèche ne s'égarât, les autorités avaient interdit toute exhibition, toute reconstitution de danse locale par ces archers que sont les chasseurs lobis. De même, le matin, policiers, soldats, gardes républicains s'étaient précipités quand, lors du grand défilé, clou des fêtes, les représentants de cette tribu, qui avançaient à petits pas pressés en faisant cliqueter des sortes de castagnettes de fer, avaient tenté, à la hauteur de la tribune présidentielle, de donner un aperçu de leurs talents.
Car ces hommes, ces femmes, nous les avions déjà entrevus au cours d'une parade de plus de deux heures. Pauvres journalistes auxquels Paris réclamait de la couleur ! En dépit d'un ciel bas, ils en furent recrus à se trouver à court de substantifs et d'épithètes, qu'il s'agît de décrire une foule difficilement canalisée, des toits noirs de monde, des tribunes immenses, drapées aux couleurs ivoiriennes, surbondées (chaque titulaire d'une carte personnelle amenant avec lui sa famille), un fleuve surtout, un fleuve roulant de Treichville à Abidjan par le pont sur la lagune, un fleuve de délégations masculines et féminines totalisant des milliers et des milliers d'êtres : soldats, groupements politiques, étudiants, étudiantes, scouts, enfants des écoles, jocistes, instituts ménagers et techniques, associations sportives, etc., bien alignés, admirablement au pas — (« Puisque M. Houphouët-Boigny est parvenu à cela en si peu de temps, dit quelqu'un, on peut bien augurer du régime... ») — chaque groupe, chaque délégation vêtus de manière uniforme. Les jeunes filles, les jeunes femmes ivoiriennes sont belles, bien bâties. Corsage ajusté sans manches, à petites basques, jupe descendant aux chevilles, le costume national coupé dans des cotonnades toutes fraîches, ses teintes obéissant aux canons locaux, qui ne haïssent rien tant que le neutre et le terne, leur sied à merveille. Ainsi, sur des kilomètres, s'écoulaient, au son de musiques militaires, parmi les vivats, les bravos, les pulsations de tam-tams, toutes les nuances de l'arc-en-ciel, toutes les combinaisons des rosés, verts, bleus, oranges, jaunes, tous les damiers, rayés, arlequins, pointillés.
Une note émouvante, au début de cette manifestation de masse : quand, après la garde républicaine et les parachutistes, préfiguration de la future armée ivoirienne, défilèrent, bardés de médailles, 2.000 anciens combattants, massés derrière quatre drapeaux français, parmi lesquels je reconnus celui de 14-18, celui de 39-40, celui de la France Libre. Une note comique : quand l'équipe féminine de basket-ball apparut, en maillot moulant le torse et short très abrégé. Là, un rire énorme, le bon rire africain, monta de la foule et, ravis d'une pareille aubaine, d'innombrables photographes Amateurs envahirent la chaussée. Une note insolite : quand, moutonnantes, se dandinant comme à la promenade, ensachées dans la mousseline et tenant plus de la nourrice que des jeunes athlètes qui les précédaient, des femmes du Ghana et de Guinée passèrent à leur tour. Point prévues dans le cortège, elles s'y étaient intégrées de leur propre chef.
L'exemple leur venait de haut. Dans l’esprit de M. Houphouët-Boigny, les fêtes de l’indépendance ne devaient avoir lieu qu’en 1961, après un an d’exercice et les réalisations qu’il escomptait. Diverses considérations lui forcèrent la main. Il n’en restreignit pas moins ses invitations aux représentants de la France et à ses collègues de l’Entente, ce qu’il expliqua par lettre aux autres chefs d’Etat ou premiers ministres africains. A quoi, soit qu'il n'eût pas compris, soit qu'il souhaitât néanmoins se rendre à Abidjan, M. Moktar Ould Daddah, premier ministre de Mauritanie, répondit par retour du courrier : « J'arrive. » II arriva effectivement par l'avion régulier d'Air-France, qui transportait M. Jean Foyer, secrétaire d'Etat à la Communauté et M. Jean Marin, président directeur-général de l'Agence France-Presse. Ainsi assista-t-il au défilé comme, la veille, aux cérémonies de l'indépendance.
 
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Si j'ai, en effet, pour la facilité, brisé, disloqué la chronologie et fondu deux journées en un seul bloc, les solennités marquant l’avènement proprement dit de la Côte d’Ivoire à la souveraineté eurent lieu la veille du défilé et des danses. Leur ton tranche si heureusement sur celui déploré ailleurs, qu’entrer un peu dans le détail ne paraît pas superflu, et certaines paroles valent qu’on les rapporte. Ministre d'Etat, M. Louis Jacquinot représentait la France. Il s'acquitta de sa tâche avec la précision, l'allure et la dignité qui lui appartiennent. Lorsque, au palais du Haut-Commissariat, M. Houphouët-Boigny et lui-même procédèrent à la signature et à l'échange des instruments de ratification de l'accord du 11 juillet transférant à la Côte d'Ivoire les compétences jusque-là détenue par la Communauté ; lorsque le ministre lut un bref message du général de Gaulle constatant « la réalité internationale, responsable de son destin que devient la Côte d'Ivoire, à laquelle le consensus et l’amitié de la France ne seront pas marchandés, […] » ; lorsqu'il remit au Président, premier ministre de la République ivoirienne, les clefs du palais, nul ne prévoyait la violence des sentiments qui allaient, quelques minutes plus tard acteurs et spectateurs de cette scène. Car M. Houphouët parla à son tour. « L’heure que nous vivons », dit-il au ministre français, « doit être la fierté de là France et notre propre fierté. Le colonialisme est une dette envers l’humanité. Quand un pays comme la France s’est acquitté de cette dette avec un si rare bonheur, il a le droit d'être fier. Elle a pu conduire à la liberté des Africains, au sud du Sahara, qui se trouvaient sous sa garde, sans qu’une seule goutte de sang ait été versée de part et d’autre. » Certes, des liens nouveaux avec la France devraient être recherchés sur un pied d'égalité et dans le respect des intérêts mutuels. Il n'en restait pas moins qu'après tant d'années vécues ensemble, nul Ivoirien ne pouvait étouffer en lui « une certaine nostalgie de la séparation... Mais c'est ici un au revoir que l'on adresse à la France, pas un adieu. » Rares ceux qui, en cet instant, ne sentirent pas leurs yeux se mouiller, tant la sincérité du Président apparaissait évidente, tant les larmes qu'il ne cherchait pas à retenir, tant le tremblement de sa voix rendaient son émotion communicative. Lorsque, découvrant parmi ceux qui l'entouraient son ancien maître à l'école de Dakar, le médecin-général Le Dantec, il alla à lui et l'embrassa, pas un Français, pas un Africain que ne toucha la spontanéité d'un tel geste.
Qu'on était donc loin des discours haineux lancés, et pas seulement au Congo belge, par les anciens colonisés à la face des ex colonisateurs ! Certes, les Ivoiriens se réjouissaient de cette conquête de leur liberté. Certes aussi la quasi-unanimité des Français de là-bas estimait indispensable ce nouveau statut. Les uns comme, les autres nourrissaient pourtant, je l'assure, le regret que les étapes eussent été quelque peu brûlées, que Paris eût refusé la formule fédéraliste à terme avec la République française préconisée par les quatre Etats du Conseil de l'Entente. Ah ! si ce qu'on entendit, venant de personnes qualifiées, est exact, de quelle incompréhension, de quelle méconnaissance du caractère africain ont témoigné, à Paris, des milieux très proches du pouvoir suprême ! Comment être parvenu avec un tel succès à décevoir des gens qui, pleins de confiance dans la sagesse et la civilisation françaises, aspiraient de tous leurs vœux à une fraternisation, une association sans réticence entre la France et l'Afrique ? à les irriter en leur opposant la notion romaine de contrat, alors qu'ils ne croient qu'à la parole donnée ? à les exaspérer au point qu'un jour, poussés à bout, ils exigèrent la sécession ? Pourtant, chez les Ivoiriens, intelligents entre tous, chez ces Ivoiriens .qui avaient espéré constituer l'un des bastions les plus solides, les plus sûrs du grand ensemble fédéral, nulle acrimonie, du moins verbale. Tout au plus disent-ils : « On ne nous a pas compris... » En contrepartie, ils ne comprennent pas que les finances de leur pays, dont on leur a repassé la gestion, accusent un déficit de quarante millions de nouveaux francs (quatre milliards anciens) que Paris se refuse à combler sous le prétexte que la Côte d'Ivoire est riche, que c'est « un enfant bien portant ». Ils ne comprennent pas que si, troisième pays exportateur mondial de café, ils acceptent d'en stocker des dizaines de milliers de tonnes par an pour éviter un effondrement des cours, dont pâtiraient d'autres anciens territoires français d'outre-mer, Paris ne se résigne à les aider que dans des limites jugées par eux « des plus timides ». Ils ne comprennent pas qu'après avoir admis le principe d'une université française à Abidjan, Paris en diffère la construction, si bien que des cours d'enseignement supérieurs se donnent dans des classes surencombrées destinées à des élèves de sixième. Une liste de griefs non limitative. Elle s'ente sur celui, majeur à leurs yeux, d'un manque de perspicacité, de générosité intellectuelle, de la métropole en un moment où une confiance vraie eût pulvérisé les obstacles. Pourtant, bien que cruellement désillusionnés, ils ne veulent pas admettre qu'un lien ait pu être définitivement coupé. Que la presse française n'a-t-elle longuement commenté l'allocution de Mgr Yago, en cette nuit africaine d'août, lors de là messe pontificale ! Car, après avoir « rendu grâce au Seigneur pour ce grand don de l'Indépendance », l'archevêque noir insista sur le fait que « la nation restait à bâtir », qu'il faudrait « une Côte d'Ivoire unie fondée sur la justice et la charité ». Mais, l'indépendance ne devant pas être le cadre magnifiquement sculpté d'un portrait sans visage, et la Côte d'Ivoire se trouvant liée à la France par d'innombrables intérêts communs et par la culture, « il appartient aux Français de rejeter l'attitude de dépit de l'homme qui se retire sous sa tente... »
 
S'il ne s'était adressé, ce soir-là, qu'aux Français de la Côte d'Ivoire, Mgr Yago eût prêché des convertis. Quelques jours auparavant, l'un de leurs porte-parole, Me Josse, s'exprimant au nom de nos compatriotes de cette partie d'Afrique, avait assuré ses auditeurs ivoiriens de la loyauté avec laquelle ceux-là et lui-même continueraient à coopérer avec eux, prêt qu'il était du reste, « puisque nous sommes au siècle des paris, à tenir le plus royal des bancos, sur la prospérité future de la Côte d'Ivoire. Enjeu de taille ; il comporte tout notre labeur passé, (et je compte trente années de travail sur cette terre), il comporte la sécurité de nos foyers et celle de nos vieux jours. Cet enjeu, nous le remettons entre vos mains. » Après les fins de non-recevoir opposées par Paris à ses projets d'union, il semble normal que, par esprit politique autant que par simple dignité, M. Houphouët-Boigny ne soit plus revenu, autrement qu'en termes généraux, sur le désir qui était le sien, de travail en commun, en union intime, avec la France. La péroraison de son grand discours à l'Assemblée résonnera néanmoins dans bien des cœurs français. Mais, auparavant, un croquis de cette séance.
Une simple avenue à traverser entre l'Assemblée et le stade Géo-André où, en prévision des festivités laïques du lendemain, l'on démontait l'autel et la haute croix devant lesquels s'était célébrée la fameuse messe pontificale. Il pouvait être neuf heures, dix heures du soir. La foule ne se diluait pas pour cela. Joyeuse, volubile, elle cernait le palais tout neuf, très moderne de ligne et de conception, brillamment illuminé, où allaient se passer de grandes choses. Vers onze heures, la gaieté tourna à la fougue, puis au délire, avec l'apparition des premières personnalités, avec celle aussi de retraites aux flambeaux. En un clin d'œil, ses moindres issues embouteillées, le palais législatif fut assiégé. Pour permettre aux porteurs de cartes d'entrer, les gardes républicains durent livrer bataille. Nombreux pourtant ceux qui, sans autre titre que leur désir « d'être là », réussirent à crever les barrages, à surmonter l'opposition d'huissiers à chaîne, en bel habit gris-souris.
On montait au premier étage. A peine pouvait-on circuler dans les couloirs où civils, militaires, missionnaires en soutane blanche, grands Africains en boubous et en toges, femmes à turban d'argent (j'en vis une autre portant attaché dans le dos, à la mode locale, son bébé) coudoyaient d'autres noirs, d'autres blancs, l'ambassadeur à Paris de la Chine nationaliste et celui du sud-Vietnam cependant que des gardes en armes campaient devant les portes. Cinquante minutes avant le grand moment, la tribune de la presse se révélait si comble que, profitant de la confusion, je descendis dans l'hémicycle et me blottis derrière un parlementaire sur le pupitre duquel s'étalait, comme partout ailleurs, une partition du nouvel hymne national : l’Abidjanaise. Peu à peu, les députés, parmi lesquels on reconnaissait, Ivoiriens d'adoption, l'ancien ministre Georges Monnet et le général Gorniglion-Molinier, prenaient place. Minuit moins dix : le président de l'Assemblée, M. Yacé, gagne son fauteuil, s'installe sous le blason à tête d'éléphant de la Côte d'Ivoire, ouvre la séance, précise qu'il n'y a pas d'ordre du jour particulier, recommande à tous d'accueillir chaleureusement le chef de l'Etat qui va venir annoncer l'indépendance, suspend la séance et prie chacun de demeurer à son siège. Minuit moins quatre. Dehors retentit une Marseillaise. M. Jacquinot traverse l'hémicycle. On se lève. Il s'assied. On se rassied. Minuit moins deux. Dehors, de nouveau, se devinent les accents d'une Marseillaise, couverte par un fracas d'applaudissements. Très élégant, bien pris dans son habit à revers de soie, M. Houphouët-Boigny emprunte le chemin que vient de suivre M. Jacquinot, monte à la tribune, s'installe au fauteuil présidentiel, fait aimablement signe au ministre représentant la France de s'asseoir auprès de lui. Minuit. Alors le président se lève et lance d’une voix nette, avec l’accent d’un homme qui a lutté pendant quinze ans : « En vertu du droit qu’à tout peuple de disposer de lui-même, je proclame solennellement, en ce jour béni […], l’indépendance de la Côte d’Ivoire ». Tout le monde est debout. Les applaudissements crépitent. A l'extérieur, la frénésie atteint un sommet. Sans l'action de la police, les portes de verre de la salle voleraient en éclats. Un orchestre joue l’Abidjanaise. Cent un coups de canon saluent la naissance du nouvel Etat. Puis le président Yacé, M. Jacquinot, le président Houphouët-Boigny parlent. Tous discours d'une grande élévation dont, faute de place, on ne retiendra que ceci, dit par M. Houphouët-Boigny à M. Jacquinot : « Je voudrais vous demander de rassurer le bon peuple de France. Instruit par votre propre exemple, ayant été à l'école de vos propres vertus, la jeune Afrique indépendante saura construire un avenir qui soit digne du vôtre. En quittant la grande famille française nous savons — vous le pensez comme nous le pensons nous-mêmes qu'il ne peut pas ne pas y avoir des regrets de part et d'autre... »
Qui ne conçoit, en même temps que ce qu'il exprime, les sous-entendus d'un semblable langage ? Lui aussi, ce président africain, il avait fait un pari. Que le partenaire se soit dérobé lui cause une peine profonde. Pourtant, cette nuit du 7 août est essentiellement la sienne. Autant qu'ils clament leur bonheur de se sentir libres, les Ivoiriens plébiscitent leur Président, un de ces hommes comme il s'en rencontre peu par siècle, capables d'imprimer leur marque, d'influer sur leur époque, un man of destiny, comme disent les Américains.
Et l'on s'interroge, et l'on s'étonne : comment se fait-il que les Français de la métropole connaissent si mal, ne connaissent même pas du tout, autrement que de nom, une personnalité si exceptionnelle, si dynamique, qui compta à Paris au nombre des ministres de la République et joua un rôle de tout premier plan dans la création de la Communauté ? L'indifférence de M. Houphouët-Boigny à toute publicité personnelle explique peut-être pour partie une pareille méconnaissance. Celle-ci n'en demeure pas moins affligeante.
***
Le mois dernier, durant notre séjour à Abidjan, nous eûmes, mes confrères journalistes et moi-même, mainte occasion de le voir, de parler avec lui. Il voulut bien, en outre, me faire l'honneur d'un entretien particulier, dont il me fixa l'heure et la date (alors qu'on avait affirmé toute audience impossible) au cours d'un lunch offert par lui sur la terrasse de son palais dominant la baie de Cocody. La simplicité dont il me dit : « Eh bien, si vous voulez, mardi, à neuf heures, ici même », m'impressionna.
Tout d'ailleurs impressionne en cet Africain de pure race baoulée. De taille moyenne, il paraît grand tant une majesté naturelle s'allie chez lui à la distinction. Ses traits, finement sculptés, sont d'une fermeté, d'une noblesse remarquables. Mais son regard surtout retient l'attention, tant il traduit d'intelligence, de compréhension humaine, d'autorité, de bonté. Un regard, aussi, d'idéaliste, presque de visionnaire — mot que je n'écrirais peut-être point si je n'avais dernièrement appris que les anciens de son village de Yamoussoukro, à quatre heures de marche d'Abidjan, lui prêtent le don de double vue.
Manquaient en revanche de tout sens divinatoire les sages-femmes qui, lors de la naissance, voilà cinquante-cinq ans, de ce fils du roi des Akoués, prédirent qu'il ne vivrait point. Ce pourquoi, sa famille le nomma Houphouët, « celui qui n'atteindra pas l'âge mûr ». Par bonheur, elle l'appela aussi Boigny, « bélier », du nom d'un grand-père, d'une fulgurante vitalité. Celui-ci s'est-il réincarné dans l'enfant ? Nul n'en doute à présent parmi les autochtones encore proches de la savane. Quoi qu'il en soit, le très jeune Félix, prénom reçu à son baptême, survécut au pronostic des matrones, s'entraîna, s'endurcit, devint d'une robustesse extrême, accepta toutes les luttes et laissa généralement ses adversaires sur le carreau.
D'où lui viennent sa sagesse, sa connaissance des hommes ? De son hérédité ? De sa profession ? (il pratiqua la médecine après six années d'études à Dakar). De ses voyages en Europe et en Amérique ? Sans doute. Toutefois, à F écouter, toute sagesse procède de la terre — avec laquelle il n'a jamais rompu le contact puisque, dès l'obtention de son diplôme, il revint, pour soulager leurs maux, parmi les siens. Et bien que de confession catholique, il est vraisemblable que, par l'entremise de sa sœur, une des femmes les plus extraordinaires, les plus puissantes de la contrée, il conserve des liens avec ces êtres hors du commun, en relation avec l'invisible, que sont les grands féticheurs.
Mais seul un primaire prétendrait délimiter en quelques phrases catégoriques un esprit si riche et complexe. Comme le disait Lyautey (Lyautey qui eût aimé M. Houphouët-Boigny si celui-ci n'était venu à la vie politique en 1945 seulement, onze ans après la mort du maréchal) : « On n'est pas ceci ou cela. On est ceci et cela ». Le Président de la Côte d'Ivoire semble en effet ceci et cela, avec toutefois deux dominantes qui, dans les natures d'élite, se confondent : la loyauté, un appétit aigu de justice. (« La vraie paix, disait-il l'autre jour : celle des justes »).
Des gens qui affirment le bien connaître m'ont raconté le choc éprouvé par lui en découvrant à New York, (après la guerre, le quartier noir de Harlem. « Pourquoi cette ségrégation alors qu’en Afrique blancs et noirs coexistent sans heurts véritables ? » Un autre m'a déclaré que la lecture de la « Conspiration Ouverte » de H.-W. Wells, livre définissant un socialisme d'action, avait précisé chez le Président nombre d'idées politiques. Tout cela, à mon sens : détails, incidents de route. Et il est vraisemblable qu’avant longtemps ceux de la métropole, le traitaient d'utopiste, s’inclineront, malheureusement trop tard, devant sa clairvoyance.
Qu'était-il voilà quinze ans ? Un médecin africain, très justement dressé contre le travail forcé. On l'élit député. Il fonde le Rassemblement Démocratique africain. Quatre années plus tard, l’administration le traite en dangereux révolutionnaire. Il échappe de peu à l'arrestation. Par chance, M. François Mitterrand, ministre de la France d'Outre-mer, se défie de la prescience de certains de ses sous-ordre. Il veut rencontrer cet Ivoirien, si populaire qu'il lui suffirait d'un geste pour déclencher un soulèvement. Les deux hommes se voient. Bien que de tempéraments très différents, ils se comprennent. A l'instigation de son chef, le R.D.A. vire de bord. Déjà M. Houphouët-Boigny dresse les plans de cette communauté dans l'égalité, de cette fraternisation sans réticences qui devraient transformer la seconde moitié du xxe siècle. Un beau rêve. Il n'aura pas de lendemain...
Regrets non plus que colère ne sont des attitudes politiques. M. Houphouët-Boigny s'est donc vu contraint de s'engager et d'engager son pays dans une nouvelle voie, lui qui en 1958, disait croire plus à l'évolution qu’aux révolutions, qui estimait qu'avant d'envisager une unité africaine, il importait que chaque territoire pût se suffire à lui-même, se trouve, par la force des circonstances et étant donnés les antagonismes prévalant dans le monde, obligé de se faire le champion de cette unité. Mais, corrige-t-il : « l'unité dans la diversité », dont fournit un exemple son Conseil de l'Entente africaine, une organisation sans liens institutionnels politiques bien que composé de membres opérant selon les mêmes principes et réglant au mieux les problèmes communs.
Si l'on reprend l'essentiel de la conférence de presse qu'il tint en août dans le grand salon de son palais, un salon meublé à la française, au parquet recouvert de tapis de haute laine français, aux murs tendus de tapisseries modernes françaises, où seuls des statuettes, des défenses d'ivoire et un éléphant d'or massif, animal sacré des Baoulés, devenu symbole du R.D.A., puis de la République, jetaient une note locale, en quoi consiste actuellement son programme ?
D'abord : affermir le pays sur ses bases. Langue « véhiculaire » : le français. Ce n'est pas une langue africaine ? Quelle importance ? Etait-ce celle des Gaulois ? Promouvoir ensuite l'unité à l'intérieur de la Côte d'Ivoire. « En Côte d'Ivoire vivent de nombreux Africains qui ne sont pas Ivoiriens, et aussi des Français, des Asiatiques, des gens du Moyen-Orient. Abidjan compte 52 % de non autochtones. […]
Dans mon village de Yamoussoukro, 1.250 no autochtones sur 3.000 habitants. Tous s’entendent. Cette entente doit persister ». Puis, développer l'économie. « Le pays n'a pas été suffisamment prospecté. Il bénéficie d'une grande chance : sous-développé mais peu peuplé. Sur un territoire dont la superficie égale les deux tiers de celle de la France : 3.500.000 habitants seulement. Il y a donc place pour tous ceux qui nous aideront à accroître notre économie. Le nouveau Code d'investissement assure d'ailleurs la sécurité à tous ceux qui veulent investir au bénéfice de la population, 90 % de la production appartenant déjà à la masse ». Des élites ? « Elles existent déjà et se forment chaque jour davantage. La jeunesse ivoirienne est très fière, très ambitieuse. Actuellement 1.500 Jeunes Ivoiriens poursuivent des études en France ». Relations avec celle-ci ? « Indépendance ne signifie pas isolement. Mais tout accord préalable de coopération aurait, à notre avis, limité la portée de l'acte que nous allons accomplir en demandant notre reconnaissance par l'Organisation des Nations Unies. Car tant qu'il n'y aura pas une voix par continent, chaque Etat doit être représenté à l'O.N.U. Or nous entendons traiter sur un pied d'égalité avec toutes les nations du monde. Ce point d'honneur de sa sensibilité une fois atteint, sa dignité satisfaite, la Côte d'Ivoire passera des accords de coopération avec tous les peuples désireux de l'aider pour le mieux-être de ses populations, et souhaitant, comme elle, maintenir la paix dans le monde. Soucieux comme toujours des intérêts supérieurs de nos concitoyens, nous rechercherons donc la coopération avec la France comme avec tous les peuples de bonne volonté tout en préservant farouchement notre liberté de toute atteinte. Pas d'expansion de notre part. Mais pas d'empiétement des autres chez nous. »
La Côte d'Ivoire cultive un assez grand nombre de produits vivriers. Elle exporte de l'huile, des amandes de palme, des noix de kola, du karité, du caoutchouc, du coton, du bois, du cacao, des ananas, surtout du café (105.000 tonnes en 1959). L'élevage est encore peu développé. La création du port de pêche d'Abidjan, l'installation de halles de vente et d'entrepôts frigorifiques doivent augmenter sensiblement l'activité de la pêche, tant artisanale qu'industrielle. Un plan de recherches minières a été établi en décembre 1957. Dans les années à venir l'industrie semble devoir s'élargir de façon appréciable. Dès maintenant, la balafrée commerciale est bénéficiaire.
Pourtant, on le sent bien en écoutant M. Houphouët-Boigny : si essentielles qu'elles soient, ces données, ces perspectives économiques s'effacent, chez le politique qu'est le Président, derrière les grandes idées qui le hantent : « le meilleur devenir de l'homme africain », la fraternisation obligatoire, indispensable, des blancs et des noirs, en même temps que la réalisation d'une Afrique sage, unie, répudiant la guerre comme solution des problèmes et, plus tard, facteur de réconciliation entre les peuples. Utopie, une fois encore ? « Mais, voyez donc, m’a dit M. Houphouët-Boigny, ce que nous avons réalisé ici, l’entente parfaite entre gens de races différentes, entre anciens colonisateurs et anciens colonisés ». C'est vrai. Nul ne le niera. Il ajoutait : « On assiste même à un renversement bien intéressant des situations. Naguère, nous considérions Paris, la métropole, comme le recours suprême contre les abus du colonialisme. Aujourd'hui, où la décolonisation se révèle un fait accompli, les rapports entre Français d'ici et Ivoiriens ne sont pas seulement confiants, mais fraternels. Pourquoi faut-il que les réserves à notre encontre proviennent à présent de certains milieux parisiens ? »
A cette question, à ce nouveau regret, je me garderai de répondre. Comme le Président, on ne peut que souhaiter un ciel franco-ivoirien « serein, clair, pur, bleu, sans nuages ». Pourtant, qu'on ne se le dissimule pas : une formidable partie est en train de se jouer en Afrique. Partout où nous passons la main, des nations qui se sont vu, elles aussi, forcées de baisser pavillon, et d'autres, cherchent à occuper, à étendre les positions récemment encore occupées par nous. Avant que je rie quitte Abidjan, un Français me confiait : « Plutôt que d'essayer, comme le font certains, de dresser les Africains les uns contre les autres, il faudrait que la France contribuât à harmoniser leurs rapports et à les aider. Que, dans le cas de la Côte d'Ivoire, Paris s'attache à fournir le maximum d'assistance technique et comprenne l'intérêt de services civiques réciproques, les résultats étonneront...


PAUL MOUSSET


Source: Cercle Victor Biaka Boda





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