INTERVIEW- Jean Ziegler : "En démocratie, il n’y a pas d’impuissance"

Pour le trublion altermondialiste genevois, les acquis de l’après-guerre sont menacés de toutes parts, notamment par le capitalisme financier débridé. D’où la nécessité d’un réveil de la "société civile planétaire".

Samedi 3 Janvier 2015 - 15:47


Jean Ziegler
Jean Ziegler
Courrier international : En cette année 2015, l'ONU célèbre ses 70 ans. Où en est-elle ?

Jean Ziegler : Aujourd'hui, l'ONU est en ruine. Les Nations unies ont trois missions : assurer la sécurité collective, assurer la protection des droits humains et assurer la justice sociale planétaire. Or, ces trois piliers sont à terre. Pour ce qui est des droits de l'homme, selon Amnesty International, 85 Etats sur 194 pratiquent la torture de manière systématique et régulière. Justice sociale : entre le Nord et le Sud, le fossé se creuse sans arrêt. Par exemple, 35,2 % de la population africaine est gravement sous-alimentée. Enfin, pour ce qui est de la sécurité collective, dans tous les conflits en cours – Syrie, Darfour, Centrafrique, Palestine et Gaza –, l'ONU est absente. On n'a ni corridors humanitaires, ni no-fly zone, ni casques bleus. La raison ? Le droit de veto des membres permanents du Conseil de sécurité. Aujourd'hui, la situation en Syrie est bloquée à cause du veto russe ; au Darfour et au Soudan du Sud, à cause du veto chinois (Pékin importe 11 % de son pétrole de la région) ; à Gaza et en Palestine, à cause du veto américain. Bien qu'introduit à l’époque par les “pères fondateurs” pour une raison respectable – empêcher qu'une alliance d'Etats non démocratiques ne truste l'Assemblée générale de l’ONU, où chaque pays a une voix –, le droit de veto est devenu totalement paralysant.

Y a-t-il un moyen de résoudre ce problème ?

Le plan de réforme présenté en 2006 par le Secrétaire général de l'époque, Kofi Annan, était censé débloquer la situation, mais il est resté lettre morte. Il prévoyait, d'une part, l'abolition du droit de veto ; d'autre part, une rotation des sièges des membres permanents (Chine, Etats-Unis, France, Royaume-Uni, Russie) par continent. L'Inde, le Pakistan, l'Indonésie et la Chine se seraient partagé le siège destiné à l'Asie ; le Mexique le Canada, le Brésil et les Etats-Unis celui destiné à l'Amérique et ainsi de suite. Le Royaume-Uni et la France auraient perdu leur siège et l'UE en aurait eu un permanent. La répartition actuelle des sièges est en effet absurde : l'Allemagne, première puissance économique européenne et troisième du monde, est absente ; l'Inde, avec 1,2 milliard d'habitants, aussi.

En Europe, de nombreux nostalgiques du monde bipolaire hérité de la guerre froide voient avec un certain intérêt l'émergence de la Russie de Vladimir Poutine comme contrepoids à la supposée toute-puissance américaine. Partagez-vous cette analyse ?

Non. Ce qui inspire la politique étrangère américaine, c'est l'idée du “destin manifeste” des Etats-Unis comme puissance unique hégémonique et bienveillante. Face à la barbarie absolue incarnée par l'organisation Etat islamique (EI), Washington s'érige en défenseur de la civilisation, mais à sa manière : sans ajouter de contraintes supplémentaires liées au droit international. Ceux qui connaissent bien la Russie disent qu'elle est en réalité extrêmement fragile : le régime de Vladimir Poutine rappelle certaines formes de “caudillisme”, avec un homme fort – le président – qui entraîne les masses. Mais la société est traversée par de profondes lignes de fracture, des déchirements et des contradictions. Les institutions sont pour leur part d'une extrême faiblesse et incapables de répondre. Le pays est en proie à des luttes de clan, les droits de l'homme sont bafoués et c'est le règne de l'arbitraire. A cela s'ajoute la fragilité économique. Je pense donc qu'il n'y a pas de bipolarité naissante – ou renaissante.

Votre livre est imprégné de références à Marx et aux philosophes et sociologues marxistes. Un quart de siècle après la chute du Mur et la disparition des régimes qui disaient s'inspirer du marxisme, Marx a-t-il encore sa place ?
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