Hollande chez l'ami Ouattara, les enjeux d'une visite

D'abord prévue en février, puis ajournée en raison des ennuis de santé de l’hôte ivoirien, l’arrivée le 17 juillet, en Côte d’Ivoire, de François Hollande représente, manifestement, pour Alassane Ouattara, un succès diplomatique.

Samedi 5 Juillet 2014 - 11:33


Image d'archives
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Le président français n’est plus certes le chouchou de ses compatriotes, car dans les tréfonds des sondages, mais à elle seule, cette visite officielle vaut son pesant d’or parce qu’elle vient confirmer le poids que Hollande a mis, en tant que premier secrétaire du Pari socialiste français, dans le dénouement de la crise ivoirienne. Alors dans l’opposition, le président français avait joué sa partition dans le déluge de commentaires gbagbophobes et du lynchage médiatique de l’ancien régime ivoirien. Il n’avait pas hésité à prendre fait et cause pour «un président élu, Alassane Ouattara, dont les amitiés sont connues à l’endroit de Nicolas Sarkozy, mais qui a gagné de façon incontestable l’élection»; et il ne s’est pas gêné pour tirer à boulets rouges sur Laurent Gbagbo, un allié politique, membre de l’International socialiste qui était devenu, à ses yeux, «infréquentable». L’Etat français ne fera donc pas la fine bouche avec «l’ami personnel» de Nicolas Sarkozy. Le 25 janvier 2012, Ouattara est invité en visite d’État en France. Toute la pompe républicaine lui est réservée: la garde républicaine à cheval accompagne le couple de son arrivée aux Invalides, après un transport par hélicoptère depuis l’aéroport, jusqu’à son hôtel. Sur les traces de son prédécesseur qui a reçu, officiellement et à deux reprises en un semestre (le 26 janvier et le 7 mai 2012), son ami personnel, François Hollande a ouvert grands les bras au chef de l’Etat ivoirien.

La lune de miel

Car à l’instar de leurs pairs occidentaux, les dirigeants français sont, au fond, très peu regardants sur la nature de nos régimes tropicaux que sur la possible maniabilité de nos autorités par rapport à leur schéma intégrant les intérêts bien compris de leur pays. Tout comme la beauté d’une femme ne relève pas de son apparence physique, mais de son cœur, ce qui importe au niveau des Etats, c’est la pleine et entière collaboration des dirigeants en place. Sinon pourquoi le pouvoir français lâcherait-il, sous Chirac, en septembre 2002, Laurent Gbagbo face à la rébellion de Soro Guillaume (en provenance du Burkina Faso) avant de finir par le bombarder, sous Sarkozy, et volerait-il au secours du putschiste Idriss Déby Itno, sous Sarkozy, en février 2008, pour faire échec à l’insurrection armée (en provenance du Soudan) qui se trouvait aux portes de N'djamena, la capitale ? Alassane Ouattara a perdu un ami mais a trouvé un allié et est resté dans les bonnes grâces de l’Etat français. François Hollande a eu un entretien avec lui, le 11 avril 2013, à l’Elysée et, en marge du sommet de l’Elysée sur la paix et la sécurité en Afrique (6-7 décembre 2013) à Paris, il a eu des échanges avec lui en tant que président en exercice de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest (CEDEAO). De son côté, le président de l’Assemblée nationale et n°2 ivoirien, Soro Kigbafori Guillaume, a été reçu, le 2 juillet 2012, par son homologue français et quatrième personnalité de l’Etat, Claude Bartolone. C’est la lune de miel. Dès sa prise de pouvoir et bénéficiant d’assistances financières massives, Alassane Ouattara, couvé par Sarkozy - le seul président européen à assister d’ailleurs à son investiture le 21 mai 2011 -, a été coaché par de nombreux «sorciers blancs», solidement implantés dans la présidence : sécurité, infrastructures, budget. Comme à l’époque de Félix Houphouët-Boigny, peu de secteurs leur échappaient. Car en signe de reconnaissance, une amitié vieille de plusieurs années entre deux hommes a accouché, entre deux pays, d’un lien politico- économique étroit, entre deux chefs d’Etat et deux régimes. Et la France, dont plusieurs grosses sociétés (Orange, France Télécom, Bouygues, Bolloré notamment) sont des monopoles en Côte d’Ivoire, bénéficie désormais d’importantes concessions pétrolières, le seul secteur qui lui échappait jusqu’ici dans le pays.

Branle-bas à Paris

Quinze mois avant la pro- chaine présidentielle, la visite de François Hollande prend les allures d’une visite d’inspection en Côte d’Ivoire, fleuron du pré-carré français en Afrique de l’Ouest, toujours en butte à une tension politique consécutive à la grave crise post-électorale. Par conséquent, c’est le branle-bas à Paris, symbole achevé de notre vassalisation, qui est devenue centre névralgique de la crise ivoirienne. Ouattara a zappé le 23ème sommet de l’Union africaine à Malabo (Guinée équatoriale) pour effectuer, le 27 juin, son 98ème voyage, une visite privée, en France, chez l’Oncle Gaulois qui mêle contrôle médical et consultation pour faire avancer des dossiers brûlants (gouvernement de réconciliation, ouverture démocratique et sortie de crise). Le Premier ministre, Daniel Kablan Duncan, et le ministre d’Etat, ministre de l’Intérieur et de la Sécurité, Hamed Bakayoko, en même temps que des membres du gouvernement sont depuis ce lundi 30 juin, sur les bords de la Seine où Ouattara et Bédié se sont encore concertés sur la candidature unique au Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP, alliance du RDR, PDCI-RDA, UDPCI, UPCI et MFA). Alassane Ouattara, sous pression, est à la tâche pour rassurer. Il tente, par un activisme sur mesure, d’arrondir les angles et donner des signes d’apaisement et de bonne vo- lonté. Par vagues successives, quatre-vingt-dix prisonniers politiques proches de Laurent Gbagbo ont recouvré, provisoirement, la liberté: vingt le 10 novembre 2011, huit le 20 décembre 2012, douze le 5 août 2013 et cinquante (contre cent-cinquante promis) le 31 mai 2014, mettant en relief l’arbitraire avec une immixtion flagrante de l’Exécutif dans l’appareil judiciaire. Quatre pontes du régime déchu, Marcel Gossio, ex-directeur général du Port d’Abidjan (17 janvier), Alain Dogou, dernier ministre de la Défense sous Laurent Gbagbo (25 janvier), sont revenus d’exil, cette année, en grande pompe et, plus discrètement, Alphonse Voho Sahi, dernier ministre de la Culture et surtout plume de Laurent Gbagbo (15 février), et Augustin Kouadio Komoé, ministre des Mines (21 février), qui ont évité le flonflon des accueils médiatisés et des réceptions au ministère de l’Intérieur. Cerise sur le gâteau, dix officiers de police, poursuivis pour «violation de consigne» pour n’avoir pas rallié le camp Ouattara basé au Golf Hôtel durant la crise post-électorale, ont été, eux, blanchis, le 3 février, pour «délit non établi». C’est un coup de théâtre dans le fonctionnement des institutions républicaines. Le parquet militaire a, en effet, conclu que les accusés ont «agi sous les ordres d'une hiérarchie légitime». L’article 103 du code de procédure militaire invoqué par le commissaire du gouvernement Losseni Dosso tranche donc la question de la légitimité de l’administration Gbagbo. Aux termes de cette disposition, «il n’y a pas d’infraction lorsque l’auteur agit sous l’ordre de l’autorité légitime». Cette décision de justice, lourde de conséquences, signifie-t-elle que le pouvoir Ouattara est le fruit d’un coup d’État qui a renversé les institutions régulièrement établies le 4 décembre 2010 au palais présidentiel ?

justice ivre

Le pays est, on le comprend alors, sous l’emprise d’une justice ivre. Dès l’avènement d’Alassane Dramane Ouattara à la tête de l’Etat, Simplice Kouadio Koffi, alors procureur de la république près le tribunal de première instance d’Abidjan, posait les bases d’un autre procès de Nuremberg à la sauce ivoirienne: d’un côté, les vaincus, «des gens qui, après avoir perdu les élections, se sont mis avec une frange de l’armée, des mercenaires étrangers et des miliciens» pour «massacrer la population»; de l’autre, les vainqueurs, c’est-à-dire «d’autres personnes arrivées pour mettre fin à ces crimes, à la forfaiture», expliquait-il, à l’apogée de la justice dite des vainqueurs. C’est un blanc seing dans ce tableau manichéen pour la vague de répression et autres violations des droits de l’homme qui se sont abattues sur les partisans réels ou supposés du FPI et de Laurent Gbagbo et commises par les Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI, forces pro- Ouattara), leurs supplétifs ap- pelés combattants associés et les chasseurs traditionnels dozos (constitués en milices armées à la solde du nouveau pouvoir). Ces forces répressives, «environ 180 000 à 200 000 guerriers», selon le parti Liberté et Démocratie pour la République (LIDER), sont régulièrement épinglées dans les rapports des ONG aussi bien nationales qu’internationales et du Haut-commissariat des Nations Unies aux droits de l'Homme (HCDH). Devant le silence retentissant de la France sur l’absence de justice pour les auteurs présumés de crimes passés en Côte d’Ivoire et proches du camp d’Alassane Dramane Ouattara, Laurent Fabius, ministre français des Affaires étrangères et allié du chef de l’État ivoirien, a fini par sortir, l’année dernière, de sa réserve quand il a été interpellé, en avril 2013, à l’Assemblée nationale française: «…La situation des droits de l’Homme en Côte d’Ivoire reste source de préoccupation. Le dernier rapport du Haut commissariat des droits de l’Homme ainsi que ceux des principales organisations non gouvernementales internationales font référence à des cas de détention arbitraire, d’exécutions sommaires, de torture, de traitements inhumains et dégradants et à des violences sexuelles.» Mais si elle prend à son compte le rapport de l’Onu qui a dressé ce tableau sombre de la situation des droits de l’Homme, la France n’a pas franchi le rubicond devant son miroir brisé. Elle ne décerne aucun carton rouge à Ouattara, président adoubé de la communauté internationale et héritier d’un processus électoral contesté et contestable; au contraire, elle essaie de colmater les brèches, caresse le régime ivoirien dans le sens du poil en mettant en exergue les opérations de marketing et de cosmétique politique comme la constitution, sans lendemain, de la commission d’enquête sur les violences aveugles de Nahibly (camp de 5.000 déplacés près de Duékoué placé sous protection de l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire ou Onuci rasé, en juillet 2012, par les éléments des FRCI soutenus par les dozo, entraînant des centaines de morts et des milliers de disparus).▄

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