Géopolitique /-Dossier spécial sur la guerre de la France au Mali-1ère Partie: Le Mali, une ‘vitrine démocratique’ qui a volé en éclats

Civox.net vous propose un dossier sur la guerre de la France au Mali. Chaque chapitre de ce dossier constituera un article inscrit dans une série d'articles, conformément à l'ordre originel du texte.. Selon ses auteurs, "Ce document a été élaboré collectivement par des militant-e-s de Survie qui suivent la situation au Mali depuis plusieurs mois ou plusieurs années. C’est un document qui ne prétend pas à l’exhaustivité, et qui pourra être amené à être complété, actualisé". Le titre originel de ce dossier réalisé par l'Association Survie est: "LES ZONES D’OMBRE DE L’INTERVENTION FRANÇAISE AU MALI . Eléments de contexte et d’explication".

Vendredi 25 Janvier 2013 - 05:21


Image d'Archives-Manifestants maliens
Image d'Archives-Manifestants maliens
INTRODUCTION
La menace que font peser les groupes armés occupant le Nord du Mali depuis plusieurs mois sur la population et l’intégrité du Mali est indéniable. Leurs exactions sont connues et ont provoqué la fuite de centaines de milliers de personnes. Aussi, leur descente vers Mopti début janvier 2013 a provoqué de très fortes inquiétudes et a mené les actuelles autorités maliennes à demander une intervention militaire française. L’intervention française semble avoir mis un coup d’arrêt à l’offensive vers le sud du pays de mouvements armés qui se revendiquent d’un islam radical et le soulagement des Maliens en ce moment est compréhensible.
Aujourd’hui, la France qui prétendait tout d’abord n’intervenir que pour bloquer les groupes armés au Nord, a revu ses buts de guerre et continue une phase offensive de sa guerre au Mali. Divers motifs militaires et politiques à l’opération Serval rendent cette opération critiquable.
Conformément aux objectifs de l’association Survie1 , ce document se concentre sur le rôle de la France au Mali et aborde de façon moins approfondie le rôle des autres acteurs clé de la crise. Il ne s’agit pas de les dédouaner ou de faire porter à la France l’entière responsabilité de la crise au Mali. Il s’agit de décrypter le rôle qu’a joué la France dans la genèse de cette crise et le jeu diplomatique qu’elle a mené pour une intervention militaire dont elle est aujourd’hui la principale force, à la lumière des enjeux français dans la zone. Notre analyse nous conduit à de très vives inquiétudes concernant l’évolution de l’intervention militaire française au Nord du Mali et ses conséquences. Nous avons rassemblé ces points de contexte et inquiétudes à travers le développement d’arguments détaillés ci-dessous.
Depuis le mois de juillet 2012, la France a promu une intervention militaire au Nord du Mali contre les groupes armés se revendiquant d’un islam radical qui l’occupent actuellement, afin de recouvrer l’intégrité du territoire malien, de lutter contre le terrorisme et du fait de la situation humanitaire catastrophique pour les personnes sur place et pour celles qui ont fui la zone2. Les autorités françaises ont assuré pendant des mois qu’elles n’assumeraient qu’un « soutien logistique » à l’intervention africaine qui serait mise en œuvre. Pour ce faire, la France a participé à la marginalisation du rôle des acteurs maliens et a joué de son influence auprès des instances régionales (comme la CEDEAO, utilisée comme un faire-valoir) et internationales, alors qu’un certain nombre d’États de la zone et d’autres puissances internationales étaient très mitigés sur une intervention.
Survie considère que l’intervention de la France est contestable et inquiétante, du fait de son histoire et de sa posture de domination vis-à-vis de ses anciennes colonies dont le Mali, de ses accointances avec les pires régimes de la région, des désastres liés à ses interventions militaires en Afrique qui ont toujours visé à soutenir des dictateurs ou ses propres intérêts contre la volonté des peuples, et de son incapacité manifeste à prendre en compte les risques d’une intervention pour les Maliens et la région.
En réalité, pour Survie, la guerre que conduit actuellement la France au Mali s’inscrit dans la droite ligne de la politique qu’elle mène en Afrique depuis cinquante ans – une ingérence diplomatique, économique et financière et un interventionnisme militaire au service d’intérêts français, pour laquelle les décisions sont prises, comme à son habitude, sans réel débat entre l’exécutif et le Parlement et encore moins avec la population de la France.

Le Mali,  une ‘vitrine démocratique’ qui a volé en éclats

Jusqu’au déclenchement de la crise, le Mali était souvent présenté comme un modèle de démocratie pour l’Afrique. Suite au coup d’État de mars 1991 contre le dictateur Moussa Traoré, l’organisation d’une Conférence nationale souveraine, la remise du pouvoir aux civils, la mise en place de réformes institutionnelles sous la présidence d’Alpha Oumar Konaré (1992-2002) puis la politique consensuelle du président Amadou Toumani Touré (ATT), jusqu’en 2012, ont pu être montrés en exemple dans un continent marqué par les pouvoirs despotiques, les coups d’État et autres successions dynastiques.
 Cet enracinement supposé de la démocratie s’est cependant établi sur un terreau social et économique très fragile, dans un pays marqué par la prévalence d’une pauvreté endémique.
 Le pays connaissait en outre une stabilité toute relative marquée par des rébellions sporadiques au Nord du Mali depuis les indépendances.
 Les États soutenant le Mali, y compris la France, ont  souvent occulté les zones d’ombre de la démocratie malienne, passant sous silence les violations des droits de l’Homme et minimisant les irrégularités électorales3  (notamment celles de 1997, qui ont provoqué une importante crise politique, ou encore celles de 2002), de même que le développement endémique de la corruption.
 Le pays était d’autant plus applaudi que ses élites, en grande partie corrompues, acceptaient la domination des tutelles internationales. Le cercle vicieux de l’aide internationale s’est imposé en parallèle des politiques économiques dévastatrices des institutions internationales (FMI, Banque Mondiale). Le surendettement des années 1970 a servi de justification pour imposer au Mali une restructuration de la dette. Cette restructuration conditionnée à des plans d’ajustement structurels mortifères a imposé l’austérité dans les dépenses publiques, puis les privatisations et la libéralisation à outrance des années 1990 et 2000. La France a bien sûr appuyé cette politique prédatrice tout en maintenant le pays sous la tutelle monétaire du Franc CFA, avec ses dévaluations décidées par Paris.  
 Les dignitaires du régime malien, jusqu’aux plus hauts rangs de l’État ont laissé les institutions se déliter peu à peu, à l’image de l’armée malienne laissée dans un état d’impréparation et de sous équipement critique et dirigée par des gradés trop occupés par la quête d’avantages et de promotions, et pour certains, par leur collusion dans divers trafics avec AQMI  (otages, drogue, etc).
 Ces dernières années, les relations entre les gouvernements français et malien s’étaient d’abord distendues puis raidies suite au refus du Mali de signer les accords de réadmission de ses ressortissants, et également du fait de son manque d’agressivité à l’égard d’AQMI  présent au nord du Mali et responsable des prises d’otages occidentaux. La France et d’autres ont alors commencé à considérer ATT comme « le maillon faible de la lutte contre le terrorisme » voire même l’ont accusé d’être complice d’AQMI4 .
 Pourtant, l’instabilité au Nord du Mali paraît avant tout chronique. D’une part, des groupes touareg portent des revendications relatives à leurs droits en tant que Maliens et/ou en tant que minorité depuis la période coloniale. Ils ont pris les armes à différentes reprises, lors de la rébellion de 1963 (très violemment réprimée par le gouvernement malien) et en 1990. Depuis, le Mali a été confronté régulièrement à la résurgence de groupes armés à l’ampleur plus limitée, notamment en 2006.
D’autre part, des groupes dits islamistes et pratiquant différents trafics dont les prises d’otages se sont installés au Nord du Mali à partir de la fin des années 1990 et surtout au début des années 2000. Il s’agit en particulier du GSPC, devenu AQMI en 2007.  
En juillet 2006, le gouvernement malien et les rebelles touaregs ont signé à  Alger de nouveaux accords de paix5 , qui ont été contestés au Mali, notamment dans la mesure où ils entérinaient le retrait de l’armée nationale d’une grande partie du Nord. Ces accords de 2006 pourraient avoir contribué à la sanctuarisation du Nord du Mali en laissant le champ libre à la présence et aux trafics d’AQMI et d’autres groupes armés. Sous pression internationale à la suite de ces accords, ATT a dû annoncer en 2009 la création du Programme spécial pour la paix, la sécurité et le développement dans le Nord du Mali (PSPSDN), financé par les bailleurs, France et Union européenne (UE) en tête, un programme largement critiqué pour son absence de résultats…
 Ces quelques éléments de contexte contribuent à expliquer la débâcle de l’armée malienne dès les premières attaques au Nord du Mali perpétrées par le groupe armé MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) aidé d’Ansar Dine début janvier 2012.
 L’impréparation de l’armée, qui a révélé au grand jour la crise des institutions, a généré des mou- vements sociaux et une grogne au sein de l’armée et a finalement abouti au coup d’État militaire du 22 mars 2012. Ce coup d’État n’a fait qu’affaiblir davantage l’État et accélérer l’occupation du Nord du pays par d’autres groupes armés se revendiquant de l’islam radical, ayant supplanté le MNLA : Ansar Dine, le Mujao et AQMI.  

               Notes

1 . Le rôle de Survie est de lutter pour un changement dans la politique de la France en Afrique, basée sur le respect de la souveraineté des peuples.


2 .  Arguments avancés par François Hollande lors de son intervention à l’Evénement de haut niveau sur la situation au Sahel, tenu à l’ONU la veille de l’Assemblée générale de septembre 2012.


3. Voir les rapports d’Amnesty international de l’époque sur http://www.amnesty.org/fr/region/mali?page=4. En particulier Mali, conflit ethnique et massacre de civils, réf AFR 37/08/94, qui dénombre notamment « des exécutions illégales commises par les forces armées » ou encore Mali, des libertés remises en cause, réf AFR 37/01/97/F, qui se penche sur les violences et la répression politique survenues contre l’opposition et les Maliens dénonçant les modalités et les résultats des élections législatives (puis présidentielle) de 1997 (ce qui a amené à l’annulation des résultats des élections législatives mais pas présidentielle).

4.  Institut Thomas More, Le Mali, « maillon faible » de la lutte contre le terrorisme », 15 novembre 2010 http://www.institut-thomas-more.org/fr/actualite/le-mali-maillon-faible-de-la-lutte-contre-le-terrorisme-.html

5. Selon ces accords, les Touaregs doivent déposer les armes en échange de quoi Bamako retire l’armée régulière des zones non urbaines du Nord et y met en place des « unités spéciales de sécurité, composées essentiellement d’éléments issus des régions nomades» (extrait de l’accord) et rattachées à la garde nationale (et non à l’armée). Bamako s’engage aussi à accélérer le développement du Nord. Le texte des accords se trouve facilement sur des sites militant pour les droits des Touareg comme  http://www.temoust.org/les-accords-d-alger-du-4-juillet,10612  On le trouve actuellement difficilement sur des sites officiels.

Source: Association sur Vie.




Politique | Economie | Société | Vidéo | Agenda | Religion | Culture | Santé | Diaspora | Contact





WWW.ABIDJAN.ME
UN SITE A VISITER ABSOLUMENT !