Général Giap et Nelson Mandela: Deux figures dialectiques de notre temps ?

Mercredi 11 Décembre 2013 - 09:01


Général Giap et Nelson Mandela
Général Giap et Nelson Mandela
Dans le courant de ce dernier trimestre de l’année 2013 qui s’achève, deux disparitions de grandes figures de notre temps, deux événements de portée mondiale se sont succédé sous nos yeux.  Étant en réalité les deux faces du même Janus, ces deux événements majeurs sont survenus successivement comme pour rappeler au monde ce qu’est la dialectique de l’his - toire. Et bien plus, comme pour révéler les termes du choix qui s’impose aux dirigeants du monde, face au destin de leurs peuples.


La mort du général Vo Nguyen Giap


Il s’agit, en premier lieu, de la mort, le 4 octobre 2013, à 102 ans d’âge (exceptionnelle longévité !) du célèbre chef militaire Vo Nguyen Giap. Qui est donc cet exceptionnel chef militaire, Vo Nguyen Giap, dont la renommée de stratège hors pair, internationalement reconnu, a marqué toute l’histoire de l’Indochine  et du monde? Né en 1911, ce fils de mandarin vietnamien, qui a fait des études d’histoire, de droit et d’écono - mie politique dès 1930, est entré au panthéon des grandes figures historiques : très jeune, il s’engage dans la lutte contre l’occupation et la domination françaises dans son pays ; il adhère au parti communiste in - dochinois, allié de la Russie soviétique, est arrêté pour activités subversives et condamné à trois ans de prison, avant d’être libéré. Devenu professeur d’histoire en 1937 à Hanoï,  Vo Nguyen Giap s’illustre de façon remarquable dans la guerre de libération nationale et pour l’unification de son pays, le Viet Nam. Ainsi, au moment où éclate la première guerre d’Indochine contre la France coloniale, devient-il l’un des principaux ac - teurs de cet épisode singulier de l’histoire militaire. Le parti communiste du Viet Nam, son parti, est interdit, dès le début des hostilités, et ses dirigeants sont pourchassés. Vo Nguyen Giap s’enfuit en Chine où il devient l’homme de main et le protégé du leader historique vietnamien Hô Chi Minh. Il participe à ses côtés aux opérations de guérilla menées contre l’occupant japonais. Nommé en 1946 ministre de la Défense de la République Démocratique du Viet Nam,  Vo Nguyen Giap se révèle comme un redoutable stratège. Il dirige, en tant que commandant en chef, les opérations militaires contre les forces expéditionnaires françaises. Le professeur d’histoire, qui n’a jamais mis les pieds dans une académie militaire, fait montre d’un savoir- faire militaire indéniable. En raison de ses tactiques profondément anticonformistes, il est appelé par ses compatriotes, le général Giap que même ses adversaires français et américains les plus déterminés respectent. Il sort vainqueur de la première guerre d’Indochine contre les forces françaises en mai 1954. Cette victoire éclatante qui s’est soldée par la capitulation inconditionnelle de la garnison française de Dien Biên Phu, lui vaut la renommée internationale et la grande estime de son peuple et de son armée. La victoire militaire du général Giap à Dien Biên Phu met définitivement fin à la domination française sur le Viet Nam. La deuxième guerre d’Indochine éclate cependant en 1960, avec l’intervention américaine au Viet Nam. Le général Giap, marxiste convaincu et adversaire résolu du capitalisme, répond encore une fois à l’appel du devoir national face à la puissante machine de guerre américaine. C’est lui qui, une fois de plus, dirige, en tant que commandant en chef des opérations, l’armée populaire vietnamienne dans cette nouvelle guerre asymétrique contre les forces américaines et leurs alliés de l’OTASE (organisation du traité de l’Asie du sud-est). Le brillant stratège, auteur de guerre du peuple-armée du peuple, publié en 1967, obtient encore une fois la victoire finale avec la chute de Saigon qui consacre la défaite et le retrait des Etats-Unis en 1975. Le retrait américain du sud-Viet Nam, ouvre ainsi la voie de la réunification du pays grâce à l’immense prestige acquis et à la contribution du général Giap Vo Nguyen. Ainsi, le général Giap est-il entré de son vivant dans l’histoire par la grande porte, en ayant vaincu successivement deux des plus grandes armées du monde. Dans l’enseignement des stratégies militaires, les politologues lui accordent une place spéciale en tant qu’élément du patrimoine militaire universel. Il est mort le 4 octobre 2013, dans sa fonction de vice-Premier ministre, mais reste pour les Vietnamiens l’homme qui a restauré la dignité, la liberté et l’unification de son peuple  sans avoir jamais visé spécialement le pouvoir.



La mort de Nelson Mandela


Comme celle du général Giap, le second événement marquant de notre temps visé ici est assurément la disparition de Nelson Rolihlahla Mandela qui s’est éteint à 95 ans, le 5 décembre 2013 dernier, en Afrique du sud. Lui aussi a eu une remarquable durée de vie, malgré les vicissitudes et épreuves qui ont durement éprouvé son existence. Qui est donc cet extraordinaire personnage, Nelson Rolihlahla Mandela, appelé par ailleurs affectueusement Madiba par ses concitoyens ? Né le 18 juillet 1918 à Mvézo, Nelson Mandela est ce leader politique africain, qui a combattu pour l’égalité raciale, pour les libertés et la dignité de son peuple, contre le système de ségrégation raciale (Apartheid) établi en Afrique du sud. Après ses études, il devient avocat dans une Afrique du sud sous la domination du régime de minorité blanche. Nelson Mandela prône d’abord, aux côtés de ses compagnons, une lutte non violente contre les lois de l’Apartheid, instituées par le gouvernement du Parti National dès 1948. Mais la lutte paci - fique ne donne guère de résultats et son parti, l’ANC (African National Congres), est interdit en 1960. Nelson Mandela fonde donc  et dirige la branche militaire Umkhonto we sizwe en 1961. Sur indication de la CIA, il est arrêté et condamné à la prison et aux travaux forcés à perpétuité. En prison, le leader de l’ANC devient le symbole de la lutte du peuple noir d’Afrique du sud et recueille, de plus en plus, le soutien des acteurs progressistes de la com - munauté internationale. Après vingt-sept ans de son existence passés en détention, dans des conditions souvent très dures, Mandela est libéré le 11 février 1990. Il devient dès lors l’acteur déterminant d’une transition pacifique qui débarrasse progressivement, par la négociation, d’abord avec Pieter Botha, puis davantage avec Fre - derick de Klerk, l’Afrique du sud du régime odieux de la ségréga - tion raciale. Les discussions engagées avec Frederick de Klerk et la mise en place de la Commission nationale de la vérité et de la réconciliation, dirigée par Monseigneur Desmond Tutu, permettent d’éviter une guerre civile prévisible au peuple sud- africain et vaut aux trois grands acteurs des négociations poli - tiques de recevoir le prix Nobel de la paix en 1993. Nelson Mandela devient ainsi le premier Président noir de l’Afrique du sud postapartheid, de 1994 à 1999. Il faut cependant rappeler ce qui a fait de Nelson Mandela une icône mondiale et une figure historique qui appartient désormais, avec le général Giap, au patrimoine commun de l’humanité. Il est clair que ce ne sont pas tant les 27 années passées dans les liens de la détention ! En réalité, ce qui vaut à Mandela d’être aujourd’hui un grand homme mondialement reconnu et célébré, c’est d’avoir fait preuve de grandeur humaine et de pardon à sa sortie de prison envers ses geôliers ; c’est d’avoir pu briser en lui les chaînes de la haine, d’avoir surmonté toute rancœur et tout désir de vengeance, pour appeler le peuple sud-africain au pardon et à la réconciliation ; c’est d’avoir opté résolument pour la démocratie et la paix.


Les deux termes du message aux ivoiriens


Que doit-on percevoir dans la disparition de ces deux grandes figures historiques ? Pourquoi représente-t-elle un signe des temps que la providence envoie au monde, et singulièrement à la Côte d’Ivoire, en cette fin d’année 2013 ? Les Ivoiriennes et Ivoiriens savent que leur pays, la Côte d’Ivoire, est à la croisée des chemins ; elle est aujourd’hui à la fois dans le doute et dans l’espérance. Le peuple ivoirien, enlacé dans les chaînes de la haine et de la rancœur vengeresse, s’interroge et s’oppose entre deux camps hostiles : est-il en situation d’espérer un libérateur militaire de type général Giap ? Ou doit-il attendre un libérateur politique de type Mandela ? Il n’est pas besoin de souligner que les Ivoiriens avec le FPI attendent de la communauté internationale qu’elle ouvre les yeux, qu’elle comprenne enfin que la violence et la force des armes n’ont rien résolu en Côte d’Ivoire ; que la terreur et la justice des vainqueurs ont montré leurs limites. Il importe d’en appeler à la conscience des grands acteurs de la gouvernance mondiale, singulièrement la France, les Etats-Unis et l’ONU : ce que la Côte d’Ivoire attend, n’est rien d’autre que la libération de celui qui apparait comme son Mandela : les libérateurs armés des rébellions ont vécu, en Côte d’Ivoire comme en Libye et ailleurs. Il est urgent de réhabiliter un visionnaire politique à la Mandela, si l’on veut éviter tout recours à l’option général Giap, l’un étant fatalement l’envers ou l’endroit de l’autre. Le libérateur politique attendu par tous en Côte d’Ivoire, c’est à l’évidence, le Président Laurent Gbagbo qui croupit encore, sans fondement légal, dans la prison de la CPI à La Haye. Le peuple de Côte d’Ivoire attend que Laurent Gbagbo sorte de La Haye comme Mandela de Robben Island, sans haine et sans désir de vengeance ! Le peuple veut l’accueillir à l’aéroport Félix Houphouët-Boigny de Port-Bouët et l’accompagner jusqu’à la place de la République. De ce haut lieu de la Nation, il suffit ce jour-là, qu’il dise une seule parole et la Côte d’Ivoire sera guérie. Je fais le pari que dès ses premiers mots, des bus remplis de nos concitoyens du nord déferleront d’Odienné, de Kong, de Séguéla, de Boundiali, de Korhogo, de Bouna etc. vers Abidjan, pour venir lui dire : on s’est trompé à ton sujet ; viens reprendre ta place au Palais présidentiel ; viens offrir au peuple ivoirien la paix et la prospérité perdues ; viens redonner à la Côte d’Ivoire la démocratie et les libertés confisquées ! La Nation tout entière attend ce jour-là, pour chanter à l’unisson l’hymne de la réconciliation autour de la table du dialogue à l’ivoirienne. Elle retient son souffle et se prépare à entonner, dans un même élan, une ode à la patrie de la vraie fraternité. Je demeure convaincu que Laurent Gbagbo a potentiellement vocation à recevoir le prix Nobel de la paix dans le sillon de son illustre devancier. Nelson Mandela est mort ! vive Nelson Mandela !

Moïse Lida Kouassi Ex-ministre d’Etat, 6ème Vice-Président du Front Populaire Ivoirien (FPI)

Source: Notre Voie N°4588 du mardi 10 décembre 2013




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