Gbagbo, martyr de la démocratie et de l'Afrique !

C’est en homme digne et sans amertume que Laurent Gbagbo s’est exprimé à la barre de la CPI. Il s’est situé dans une perspective historique et profondément politique, refusant de se défendre pied à pied là où ses avocats avaient déjà taillé en pièces la construction intellectuelle douteuse de l’Accusation tendant à le criminaliser. Avec bonhommie, il a jeté de belles pierres dans le jardin du bureau du procureur, voire de la Cour. Décryptage…

Lundi 4 Mars 2013 - 05:38


Gbagbo, martyr de la démocratie et de l'Afrique !
Il l’a dit à ses visiteurs avant le début de l’audience de confirmation ou d’infirma - tion des charges dans la controverse qui l’oppose au procureur près la CPI. En dépit des apparences, il comparaît à la barre dans le cadre d’un «procès politique». Surprenant un grand nombre d’observateurs, le président Laurent Gbagbo n’est donc pas descendu, hier, dans l’arène pour se défendre, pied à pied, des accusations de nature judi- ciaire nombreuses et variées qui ont plu sur lui durant ces derniers jours. Estimant, sans doute à bon droit, que ses avocats avaient déjà taillé en pièces ces allégations dont le caractère souvent surréaliste a été souligné dans les médias et sur les réseaux sociaux, Gbagbo s’est exprimé en prenant de la hau - teur. Il a parlé en politique, en historien, et en militant de la cause africaine. Pour Gbagbo, impossible de le faire passer en jugement sans rentrer dans le fond de la controverse politique ivoirienne. «Madame la procureure a dit une chose qui m’a un peu choqué en disant que nous ne sommes pas là pour voir qui a gagné les élections mais qui ne les a pas gagnées. Mais on ne peut pas débattre de la crise post-électorale et ne pas savoir comment les élections se sont passées ! Qui a gagné les élections ? Parce que c’est celui qui ne les a pas gagnées qui a semé les troubles !», a-t-il martelé. Son angle d’attaque est d’autant plus fondamental que, tout en refusant que l’on débatte de la controverse électorale, ses accusateurs organisent toute leur stratégie sur sa prétendue volonté de se maintenir à tout prix au pouvoir.Quand un examen rationnel de la situation permet pourtant à tout observateur honnête de se rendre compte que c’est son adversaire du second tour qui, soutenu par des puissances étrangères, a mis en place un «plan» pour conquérir «à tout prix» le pouvoir d’Etat au mépris de la règle de droit ! Parlant avec un ton professoral, Gbagbo a préféré plaider pour une idée la démocratie en Afrique alors quil aurait pu sachar - ner à défendre sa peau. A des juges qui ne sont pas des connaisseurs du continent, et qui peuvent se laisser aller au cliché répandu selon lequel tous les dirigeants africains sont des satrapes sanguinaires, il a rappelé sa légitimité historique sur la question. Il a parlé de ses livres, qui témoignent pour lui. Mais aussi de son parcours particulier, que l’on ne peut réduire à une succes - sion de postures opportunistes. «Toute ma vie, et ça se sait non seulement en Côte d’Ivoire mais dans toute l’Afrique et dans toute la France politique, j’ai lutté pour la démocratie (…) Et c’était au moment où nous ne savions même pas si le mur de Berlin allait s’écrouler ! On luttait avec courage ! Mais nous étions convaincus que nous-mêmes ne verrions pas la démocratie triompher», a-t-il rappelé. Le contexte est important, puisqu’en ces temps troublés, les adeptes contemporains «de la démocratie des bombes» étaient des ardents avocats du parti unique en Afrique, ou des «plan - qués» insérés au cœur de systèmes liberticides.

En Côte d’Ivoire, la Constitution a été trans- formée en chiffon de papier La «démocratie des bombes», telle qu’expé - rimentée en Côte d’Ivoire ces dernières années, est-elle la démocratie ? Ne s’agit-il pas plutôt d’un extraordinaire dévoiement de ce beau concept ? C’est à cette question que Gbagbo a répondu. «Nous avons besoin de la démocratie. Mais la démocratie ce n’est pas seulement le vote. C’est «qui dit le vote ?», «qui dit le résultat du vote ?» (…) La démocratie, c’est le respect des textes, à commencer par la plus grande des normes en droit qui est la Constitution. Qui ne res - pecte pas la Constitution n’est pas démocrate. (…) C’est parce que j’ai respecté la Constitution qu’on veut me mener ici», a-t- il expliqué, pédagogue. Difficile de ne pas penser, en l’écoutant, à Alassane Ouattara qui n’a eu de cesse, depuis qu’il est au pou - voir, à transformer la Loi fondamentale ivoi- rienne en chiffon de papier. L’opposant historique au régime de parti unique d’Houphouët-Boigny n’a pas renoncé au combat politique. Un combat qu’il situe désormais dans un cadre large et auquel il semble vouloir donner une dimension quasi- prophétique. Embastillé à la demande d’un ancien colonisateur qui tient plus qu’à tout à demeurer une «puissance africaine», réduit au silence, Gbagbo ne rumine pas. Il n’a pas exprimé une amertume qui, au demeurant, serait légitime. Conscient qu’il est désormais un symbole pour les militants d’une Afrique émancipée, il s’est adressé aux jeunes de Côte d’Ivoire, mais aussi à ceux qui, originaires d’autres pays du conti- nent, s’identifient à lui, à son combat, à son martyre. La démocratie est le chemin, a-t-il dit en substance. Mais cette démocratie n’a pas le visage des diktats intéressés d’un Occident prédateur. Elle est le moyen de régler les contradictions politiques de nations multiculturelles, où les modes tra - ditionnels de dévolution du pouvoir s’opposent. Elle est respect de la Constitution, donc de la souveraineté des Etats africains.

Les préjugés faciles et l’inélégance du bureau du procureur Gbagbo, qui a gardé son sens de l’humour, n’a pas manqué de jeter, avec une bonhommie apparente, des pierres dans le jardin de «Madame la procureure» Bensouda. De manière générale, il a fustigé les clichés, les préjugés faciles sur l’Afrique et l’eurocentrisme qui ont caractérisé le dossier mal ficelé de la «sœur» Fatou.«Certaines fois je me suis retrouvé en Côte d’Ivoire. D’autres fois je m’en suis trouvé tellement éloigné !», a-t-il noté. «Sur beaucoup de questions, aussi bien l’Accusation que la représentante des victimes ou vous auriez pu m’appeler. J’aurais pu donner des informations que vous auriez pu vérifier après. Mais pour flui- difier le raisonnement, j’aurais pu dire beaucoup de choses sur des petites questions…», a-t-il glissé, rappelant du coup à tous les grossières approximations, erreurs et manipulations qui n’auraient jamais résisté si la Cour l’avait interrogé, même a minima, avant l’audience. Si l’Accusation avait respecté l’obligation, contenue dans le statut de Rome, d’enquêter à charge et à décharge.Au-delà du fait qu’il pointe l’absence d’élégance et l’unilatéralisme de la Cour, Gbagbo rejoint comme en écho un certain nombre d’analystes. Notamment Olivier Kambala, juriste de haut niveau et militant des droits de l’Homme originaire de République démocratique du Congo qui a «monitoré» l’audience de confirmation des charges pour le compte de la Fondation Open Society dont le président est, il faut le signaler, Georges Soros, milliardaire américain qui a, selon La Lettre du Continent, financé la campagne d’Alassane Ouattara. Gbagbo a parlé, mais il n’a pas «trop» parlé. Comme s’il anticipait une course de fond, longue, difficile et passionnante, dans le cadre de laquelle sa parole sera de nouveau sollicitée. Que décideront les juges ? S’il est difficile d’imaginer qu’ils confirmeront les charges en l’état, il ne faut pas sous-esti- mer les pressions politiques de la France et des Etats-Unis, qui perdront naturellement la face si l’homme qu’ils ont transformé en ennemi public numéro un était blanchi de tous les maux dont ils l’ont accablé afin de mieux le renverser. Les grandes puissances seront-elles tentées de jouer la montre pour rafistoler artificiellement le dossier de l’Accusation ? Le verdict sera connu dans trois mois exactement.

Théophile Kouamouo

Source: Le Nouveau Courrier N°739 Du Vendredi 01 mars 2013




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