Faux morts et coupables-sauveurs

Jeudi 5 Mars 2015 - 06:32


La confrerie des Dozos a pris une part très active dans la rébellion ivoirienne qui a endeuillé de milliers d'ivoiriens depuis le 19 septembre 2002
La confrerie des Dozos a pris une part très active dans la rébellion ivoirienne qui a endeuillé de milliers d'ivoiriens depuis le 19 septembre 2002

La valeur des Ivoiriens sur l’échelle de l’humanité varie t-elle selon qu’ils sont pro-Ouattara ou pro-Gbagbo ? Telle est la problématique que soulève la justice des vainqueurs, et à Abidjan, et à La Haye. Le dernier rapport d’Amnesty International, publié le 25 février 2015, est sans appel : les dozos ont tué 228 personnes et blessé 164 autres par balles ! Des partisans du Président Laurent Gbagbo sont également morts en prison, sans procès ; ils ne sauront donc jamais ce qu’on leur reprochait, comme ils n’auront plus jamais l’occasion de se défendre. A la CPI, la procureure Bensouda, qui brandit pourtant des coupures de journaux et des rapports de certaines ONG comme preuves dans sa stérile accusation contre le Président Laurent Gbagbo, ne verra certainement jamais ce rapport d’Amnesty International, elle ne le lira jamais ; ce rapport aura le tort d’indexer les mauvais coupables ! Ouattara lui-même a diligenté une enquête sur les douloureux événements de la crise postélectorale.

Les résultats de ces investigations sont sans équivoque : il y a eu de graves violations des droits de l’Homme dans les deux camps antagonistes. Mais, comme Houphouët dans les tristes événements de la Cité Universitaire de Yopougon, en 1991, où des forces d’élite de l’armée ivoirienne avaient lancé un assaut nocturne sur les étudiants, Ouattara refuse de retourner son couteau contre lui-même. Il a choisi de ne pointer son doigt accusateur que sur les pro-Gbagbo. Et c’est là tout le problème de la sanglante crise militaro-politique qui a endeuillé la Côte d’Ivoire : les morts et les coupable sont classifiés selon une logique qui échappe au bon sens et porte atteinte à l’éthique. Il y a, d’un côté, les vrais morts et donc les coupables-mauvais, et, de l’autre, les faux morts et les coupables bons,dans une approche sélective des morts et des coupables. Selon qu’on est pro-Gbagbo ou pro-Ouattara ! insi les nombreuses victimes des pro-Ouattara sont-elles de faux morts, passés par perte et profit. Mieux, leurs bourreaux sont promus au distingué rang de « sauveurs »; ils sont nommés à de hauts postes de l’armée et de l’administration en guise de félicitation ou de récompense. Des coupables-sauveurs ! Pourtant, ce sont les mêmes rapports de l’ONU et les mêmes Organisations des droits de l’Homme qui ont clairement indexé les auteurs de ces boucheries. Mais, comme ils sont du bon camp, ils sont systématiquement blanchis par le régime de Ouattara et bénéficient du droit immoral de narguer leurs victimes de leur carapace d’immunité. Etant du côté des vainqueurs, ils n’ont rien à craindre de la justice, nationale ou internationale. Les rapports des organisations de défense des droits de l’Homme peuvent donc s’accumuler contre cette Gestapo proche de Ouattara ; ni Bensouda, ni notre procureur local n’y prêteront attention. Pourtant Ouattara subordonne la réconciliation à la justice ! Qui rendra donc justice à ces milliers de victimes de la purge ethnique à l’Ouest de la Côte d’Ivoire ? Cette justice sélective, passée maître dans l’art du deux poids deux mesures, comme si l’être humain perdait de sa valeur dès lors qu’il est pro-Gbagbo, ne fait qu’attiser les méfiances et les rancœurs finiront par exploser nécessairement un jour dans une vendetta que je n’ose pas imaginer, semblable au pogrom rwandais. Cette discrimination qui attribue de la valeur aux êtres humains selon leur appartenance ethnique, politique ou religieuse n’est rien d’autre qu’une nouvelle forme de nazisme d’autant plus comparable à celui qui a nié aux Juifs leur humanité ou au Noir sa qualité d’homme qu’elle vise ce que ces peuples n’ont pas choisi. Et la justice ne devrait pas se faire complice d’une telle forfaiture.

228 morts et 164 blessés par balles dans la gibecière des dozos, ces paisibles chasseurs traditionnels devenus chasseurs d’hommes dans une république qui se veut émergente ! Peut-on émerger sans une justice équitable ?

Sans des forces de l’ordre rompues à leur devoir républicain de protéger les personnes et les biens sans tenir compte des patronymes des uns et des autres ? Quelle émergence peut-on construire avec une partie de la population confinée dans sa douleur, ignorée des autorités, piétinée dans ses droits les plus primaires, dépossédée de ses terres ? Je ne suis pas pessimiste. Toutefois, je regarde l’avenir de la Côte d’Ivoire avec moins d’optimisme que ces adeptes de la politique des haut-parleurs qui chantent l’émergence, survolant les problèmes essentiels de la côte d’Ivoire. Après, une guerre civile, il faut reconstruire le pays. Et cette reconstruction passe nécessairement par la reconstruction de l’unité sociale, c’est-à-dire, par la reconstruction des hommes et femmes qui doivent réapprendre à se sourire,à se parler, à travailler ensemble, à développer des objectifs communs parce que se sentant appartenir à une même Patrie. Aujourd’hui, dans les services, on assiste à des clans ; les conversations se font par affinités ethniques ou politiques et chacun cherche à faire échouer l’autre du bord opposé pour satisfaire à un besoin d’auto- justice. C’est le pays qui en pâtit ! Tant que les Ivoiriens ne se sentiront pas soumis à une même Justice, tant qu’ils ne se sentiront pas objet de la même considération de la part des autorités, tant que les nominations ne seront pas la reconnaissance du travail bien fait mais la matérialisation d’un arbitraire tribalisme, tant que les Ivoiriens ne réapprendront pas à cotiser leurs efforts pour la défense d’une cause commune, tout espoir d’émergence ne sera qu’une simple contemplation jouissive de leur art. Vous avez dit utopie ! Puisse Dieu guérir les Ivoiriens pour que guérisse la Côte d’Ivoire !

Zêblê Azoumamé

(In Aujourd’hui du 03 Mars 2013)





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