Et si nous devenions tous égaux?

Pendant des centaines de milliers d’années, les sociétés humaines ont soigneusement évité que quelques-uns n’accaparent les richesses et le pouvoir. Rien ne nous empêche de rétablir les valeurs d’égalité.

Samedi 15 Septembre 2012 - 08:22


Et si nous devenions tous égaux?
Il Sole-24 Ore, Milan

 
Quand les Européens sont entrés en contact avec les peuples “primitifs”, ils ont d’abord pensé que le mode de vie de ces derniers était resté le même depuis les longs millénaires de la préhistoire. Cette idée, longtemps
jugée naïve, trouve une confirmation dans les résultats d’un vaste travail interdisciplinaire au croisement de l’anthropologie et de l’archéologie. Le travail entrepris par des anthropologues qui ont vécu avec des populations de tous les continents a fourni de larges descriptions détaillées de la vie et des cultures indigènes.
Dans le même temps, plusieurs décennies de fouilles ont apporté des informations précises sur ce à quoi ressemblait la vie préhistorique.
La comparaison est éclairante : objets semblables, structures d’habitat semblables, monuments semblables, moyens de subsistance semblables, niveaux d’échange commerciaux semblables, rituels semblables et ainsi de suite.
Les populations “primitives” étudiées par les anthropologues peuvent effectivement nous renseigner sur le style de vie de notre espèce au cours des différentes phases de l’âge de pierre. Les prendre en examen, c’est un peu comme regarder dans les yeux les milliers de générations qui nous ont précédés.
 
Le groupe ne se soumet à aucun chef
 
Cette idée est le point de départ d’un livre qui suscite un grand intérêt : The Creation of Inequality: How Our Prehistoric Ancestors Set the Stage for Monarchy, Slavery, and Empire [La création de l’inégalité : comment nos ancêtres ont jeté les bases de la monarchie, de l’esclavage et de l’empire]. Le livre est écrit “à quatre mains” par l’archéologue Ken Flannery et l’anthropologue Joyce Marcus, connus pour leurs contributions fondamentales à l’étude des cultures précolombiennes en Amérique centrale. Il propose une thèse surprenante sur les origines de l’inégalité dans les sociétés humaines, aux résonances à la fois politiques et sociales.
De nombreuses sociétés, dont la nôtre, sont fortement hiérarchisées : milliardaires et miséreux, nobles et roturiers, généraux et soldats, hommes libres et esclaves, etc. Quelle est l’origine de cette inégalité présente partout dans le monde ? L’espèce humaine a-t-elle toujours été organisée hiérarchiquement ? La pensée politique classique fait état de thèses très diverses, à commencer par l’origine divine des inégalités : les nobles et les bourgeois calvinistes, le roi et le pape sont supérieurs aux autres par la grâce divine – jusqu’à la fameuse thèse, parfois raillée, de Jean-Jacques Rousseau. Dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, un essai de jeunesse daté de 1755, il avance l’idée d’une
société primitive égalitaire où tous les hommes et toutes les femmes jouissaient d’une égale dignité et où les ressources étaient partagées.
Selon Rousseau, cet état idéal de “bon sauvage” s’est perdu au fil d’un processus de structuration de la société qui a mené à la formation des classes sociales, des pouvoirs et des inégalités. Etonnamment, les recherches récentes semblent lui donner raison. Avant les débuts
de l’agriculture, avant la formation de structures sociales complexes comme les clans et les tribus, nos ancêtres vivaient de chasse et de cueillette, organisés en petits groupes où l’égalité sociale était activement défendue. La
famille élargie, composée de dix à vingt individus entretenant des liens étroits de parenté, constitue la structure de base des anciennes sociétés de chasseurs-cueilleurs nomades.
Elle est elle-même liée par un dense réseau d’échanges et de dons aux autres familles élargies qui vivent sur le même territoire. Elle fonctionne sans accumulation de richesse ni différences de rang établies. La reconnaissance des capacités exceptionnelles d’un individu – à la chasse, par exemple – est bridée par la culture.
Ainsi, chez les !Kung du désert du Kalahari, entre la Namibie et le Botswana, une chasse particulièrement fructueuse d’un chasseur émérite est accueillie avec une grande allégresse, mais aussi avec beaucoup d’ironie. Le riche butin de viande est aussitôt moqué par tous : “Quel tas de peaux et d’os inutile !” La communauté veille à ce que personne ne puisse se retrouver dans une position privilégiée. Les fruits de la chasse sont aussitôt partagés et
offerts. Le groupe ne se soumet à aucun chef, et quiconque chercherait à s’imposer s’exposerait immédiatement à l’ostracisme général.
Le seul bien qu’une famille accumule est le crédit à l’égard de ses voisins, à force de dons répétés. Dans les moments difficiles, les voisins seront à leur tour heureux de pouvoir s’acquitter de leur dette. La vie des hommes semble s’être écoulée ainsi pendant des centaines de milliers d’années.
Il y a 7 500 ans au Proche-Orient
Il y a environ quinze mille ans, l’amélioration de la capacité à gérer les produits de la terre s’est accompagnée d’un accroissement de la population. Face à la nécessité de travailler ensemble en grand nombre, de nouvelles structures commencent à s’instaurer où apparaissent des distinctions sociales, et la valeur de l’égalité s’affaiblit. Le clan, composé de nombreuses
familles élargies, devient la structure dominante. Le clan crée une nouvelle identité qui n’est pas définie par une parenté étroite ou par l’existence d’un échange de dons. Il peut se référer à un ancêtre mythique, mais se fonde
surtout sur une institution spécifique : la “maison des hommes”, édifice central du village, devient le lieu de socialisation où les jeunes garçons vont être initiés et éduqués aux valeurs du groupe. On la retrouve sous une forme presque identique dans les villages autochtones de tous les continents. La “maison des hommes” est l’ancêtre de nombreuses institutions actuelles, des Eglises aux écoles, de la caserne à l’université. La vie du clan tourne
autour de ce lieu et s’enracine autour de rituels complexes qui transmettent les mythes fondateurs. C’est dans cette phase que la réussite de certains individus commence à être reconnue socialement. La valeur attribuée aux
hommes, qui estiment être l’épine dorsale du clan, s’affirme au détriment des femmes, reléguées à la marge ; de même celle attribuée aux anciens, qui sont déjà intégrés, au détriment des jeunes, qui doivent encore gravir les échelons de l’initiation. Une minorité triomphante gère désormais le clan, en gouverne les rites et les parcours d’initiation et en protège le savoir tenu secret. C’est le fondement de la noblesse, du clergé et de la grande concentration de la richesse. L’inégalité au sein de la société humaine est née.
Dans une deuxième phase, qui commence il y a sept mille cinq cents ans au Proche-Orient, quatre mille ans au Pérou et trois mille ans au Mexique, les élites privilégiées s’organisent activement pour stabiliser leurs pouvoirs et
assurer leur transmission héréditaire. Durant cette phase, les razzias entre villages se transforment en guerres de conquête, la religiosité se réorganise et, selon les auteurs, la “maison des hommes” devient un temple, lieu spécifiquement dédié au culte d’une divinité supérieure qui vient légitimer les privilèges.
Plusieurs sociétés oscillent alors entre des phases où prévaut une élite qui accapare le pouvoir et des phases où la majorité rétablit des valeurs d’égalité. Les Konyak Naga des montagnes de l’Assam, entre l’Inde et le Bhoutan, par exemple, oscillent cycliquement entre une structure plus égalitaire, fondée sur la reconnaissance du mérite individuel, appelée thenkoh, et une autre fondée sur le rang, avec des chefs héréditaires, appelée thendu.
 
Toujours plus déséquilibrée
 
Gardons-nous bien d’extrapoler les résultats d’une recherche qui suit son cours. Mais l’idée que l’humanité a connu au cours de son histoire une période égalitaire prolongée est diablement séduisante. L’élan vers une société où l’inégalité serait bridée est profondément enraciné dans notre civilisation et remonte aux destitutions épiques des rois dans l’Antiquité grécoromaine.
A l’époque de la première République romaine, les lois licinio-sextiennes (instaurées en 367 av. J.-C.) limitaient la quantité de richesses (terres et bétails) que pouvaient accumuler les patriciens les plus riches. Le désir d’égalité a jalonné l’essor du monde moderne : de l’abolition de l’esclavage à l’abolition des privilèges de la noblesse et du clergé, au XVIIIe siècle, jusqu’à l’idée moderne de démocratie où chaque voix compte. Le récent échec historique du socialisme réel a brisé cet élan, et nous assistons aujourd’hui à une radicalisation presque féroce de l’inégalité : la répartition des richesses est toujours plus déséquilibrée partout dans le monde, et l’on voit se développer une élite d’ultrariches qui concentrent le pouvoir. L’idéal d’égalité des XIXe et XXe siècles, si vivant il y a quelques décennies encore, semble aujourd’hui dérisoire et déconsidéré. Peut-être s’agitil simplement d’une oscillation, comme en ont connu les Konyak Naga des montagnes de l’Assam : dans nos gènes culturels profonds sont sans doute ancrées des dizaines de milliers d’années d’une société qui certes n’était pas idéale, mais dans laquelle les ressources étaient redistribuées. Une société où tous les hommes et toutes les femmes étaient considérés comme égaux.
Carlo Rovelli*
* Ce physicien italien spécialiste de la gravité quantique est Internationalement connu pour ses travaux. Directeur de recherche au
Centre de physique théorique de Luminy, à Marseille, il enseigne aussi à l’université de Pittsburgh, aux Etats-Unis.
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La faute à Rousseau ?
Donnant raison à la thèse rousseauiste du “bon sauvage”, les auteurs de The Creation of Inequality
, paru en mai 2012 aux Etats-Unis, montrent que les inégalités, loin d’êtres naturelles, sont apparues tardivement. “Comme Rousseau, ils supposent que les inégalités naturelles – la distribution des talents innés – sont moralement supérieures aux hiérarchies de rang constitutives des inégalités sociales”, écrit l’historien britannique Felipe Fernández-Armesto dans The Wall Street Journal. Or c’est plutôt l’inverse qui semble vrai, poursuit-il. “Il est parfois moins dangereux de s’en remettre à des supérieurs nobles et riches que de faire confiance à la force, à la ruse ou à l’éloquence d’une figure de Führer bien doté par la nature. […] Le pouvoir héréditaire est fréquent parce qu’il fonctionne bien et profite au plus grand nombre dans les sociétés qui l’adoptent.”
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L’égalité est un choix Culturel. Comment des sociétés hiérarchisées ont-elles pu supplanter des collectivités organisées selon des normes égalitaires ? Les explications de l’anthropologue américaine Deborah Rogers.
 
New Scientist (extraits) Londres
 
Comment en sommes-nous arrivés à l’ère de l’inégalité institutionnalisée? La question fait débat depuis des siècles. Le philosophe Jean-Jacques
Rousseau estimait en 1755 [dans Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes ] que l’inégalité était étroitement liée à l’apparition de la propriété privée. Au milieu du XIXe siècle, Karl Marx et Friedrich Engels ont pointé du doigt le capitalisme et son lien avec la lutte des classes.
A la fin du XIXe siècle, les tenants du darwinisme social ont affirmé qu’une société divisée en classes reflétait l’ordre naturel des choses, à savoir la “survie du plus apte”, pour reprendre la formule du philosophe britannique Herbert Spencer. A partir du milieu du XXe siècle, une nouvelle théorie a commencé à s’imposer. Des anthropologues, parmi lesquels Julian Steward,
Leslie White et Robert Carneiro, ont proposé des versions légèrement différentes du scénario suivant : la croissance démographique ayant entraîné des besoins accrus en nourriture, les humains se sont tournés vers l’agriculture, ce qui s’est traduit par des excédents de production et par la nécessité d’avoir des gestionnaires et des fonctions spécialisées, ce qui, à son tour, a conduit à l’émergence des classes sociales correspondantes.
Dans le même temps, nous avons commencé à épuiser les ressources naturelles et avons dû nous aventurer toujours plus loin pour en trouver. Cette expansion a été à l’origine de conflits et de conquêtes, les populations conquises devenant la classe inférieure.
 
Trait bénéfique
 
Des explications plus récentes ont repris ces idées en les développant. L’une d’elles affirme que des individus en voie d’enrichissement qui vivaient sur des terres d’abondance ont gravi l’échelle sociale en tirant parti de leurs excédents – d’abord à travers le don et, plus tard, par la domination pure et simple. A l’échelle du groupe, soutiennent les anthropologues Peter Richerson et Robert Boyd, une meilleure coordination et une meilleure division du travail ont permis à des sociétés plus complexes de supplanter des sociétés plus simples et plus égalitaires.
D’autres ont avancé l’idée un peu mécaniste selon laquelle l’inégalité, dès lors qu’elle s’est installée – lorsqu’une redistribution inégale des ressources a bénéficié à une famille plus qu’à d’autres, par exemple -, ne peut que devenir endémique. L’avènement de l’agriculture et du commerce ont débouché sur la propriété privée, l’héritage et des réseaux commerciaux plus vastes, qui ont perpétué et accentué les avantages économiques.
Aucune de ces théories n’explique toutefois vraiment comment ceux qui aspiraient à dominer ont pu avoir raison des normes égalitaires des populations voisines, ni pourquoi les premières sociétés hiérarchiques ont cessé d’appliquer ces normes. Beaucoup de théories sur la généralisation des sociétés hiérarchisées partent de l’idée que l’inégalité est en quelque sorte un trait culturel bénéfique qui confère une efficacité économique, favorise l’innovation et accroît les chances de survie. Mais si c’était l’inverse qui était vrai ?
 
Instabilité démographique
 
Lors d’une simulation démographique qu’Omkar Deshpande, Marcus Feldman et moi-même avons effectuée à l’université Stanford, en Californie, nous avons découvert que, plutôt que de conférer des avantages au groupe, l’inégalité d’accès aux ressources est foncièrement déstabilisante et accroît nettement la probabilité d’extinction  du groupe dans des environnements stables.
De façon paradoxale, en raison de son fort pouvoir déstabilisant, l’inégalité a amené ces sociétés à se disperser, en créant une incitation à migrer pour trouver de nouvelles ressources. Autrement dit, si l’inégalité s’est propagée de groupe en groupe, ce n’est pas parce qu’elle constitue un système plus propice à la survie, mais parce qu’elle crée une instabilité démographique qui pousse à la migration et au conflit et mène à l’extinction culturelle ou physique des sociétés égalitaires.
Quelle leçon pouvons-nous tirer de tout cela ? Bien que les hiérarchies de domination trouvent sans doute leur origine dans le comportement social des primates, nous, primates humains, nous ne sommes pas prisonniers d’une structure sociale déterminée par l’évolution et par le principe de survie du plus apte. Il serait faux d’affirmer que, parce qu’elle existe, l’inégalité est bénéfique d’une façon ou d’une autre. L’égalité – ou l’inégalité – est un choix culturel.
 
Deborah Rogers*
* Chercheuse à l’Institut de recherche en sciencessociales de l’université Stanford et directrice du réseau international Initiative for Equality (IfE).
Source: Courrier international | n° 1141 | du 13 au 19 septembre 2012




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