Essy Amara et l’argent du pouvoir

En Côte d’Ivoire, tout le monde se demande s’il peut encore être candidat contre Alassane Dramane Ouattara. Car trois mois avant le scrutin d’octobre, l’ancien ministre des affaires étrangères n’a toujours pas fait la moindre sortie publique. Son investiture attendue dans les premiers mois suivant son retour à Abidjan a d’ailleurs été reportée sine die. L’ancien ministre est également un homme politiquement isolé, puisqu’il n’a toujours pas signé son adhésion à la coalition nationale pour le changement dont il se méfie et ses soutiens locaux marquent le pas en raison de
cette indécision. Alors peut-il aller jusqu’au bout ? Pourquoi fait-il preuve d’une telle indolence et quelles sont les raisons pour lesquelles son camp semble-t-il si désordonné ?

Mercredi 1 Juillet 2015 - 14:58


Les apparences sont souvent trompeuses. Mais dans le cas de l’ancien ministre des affaires étrangères d’Houphouët puis de Bédié, elles ont une signification tragique.
Car deux mois après la signature de la charte nationale pour le changement, l’ancien président de l’UA n’a toujours pas apposé sa signature sur le document. Il l’avait pourtant promise au micro de RFI, affirmant ce jour-là qu’il partageait le contenu de la plate-forme. En fait, l’ancien ministre tentait d’éteindre le feu allumé par Prospère Koctchi en feignant de signer la charte. Consul honoraire de Côte d’Ivoire au Libéria, Prosper Kotchy fut le représentant d’Essy Amara à la cérémonie de signature de la charte de la coalition, le 15 mai dernier à l’hôtel Belle Côte, dans le quartier chic d’Angré-Palmeraie. Cet acte impensable montre, en fait, une partie de la réalité qui se joue autour du concerné.
 
 
La guerre des pro et anti
 
 
Car autour d’Essy Amara, deux camps s’activent. Celui des anti- CNC et des pro-CNC. Le premier est tenu par l’homme d’affaires Hamed Bassam qui a des atomes crochus avec le régime Ouattara ; le deuxième par les opposants traditionnels au chef de l’Etat. Parmi eux, l’ancien ministre de l’Intérieur Emile Constant Bombet fait figure de chef de file mais il y a aussi Nicolas Kouassi Akon, ancien ministre des PTT, limogé sans ménagement dans les années 90 par Ouattara alors premier ministre de Félix Houphouët- Boigny. D’autres anciens ministres tels qu’Atsin Achi et d’anciens directeurs ou présidents de conseil d’administration comme Lazare Yéboué, qui présida pendant de nombreuses années au destin de la société ivoirienne de raffinage (SIR), complètent le tableau. Emile Constant Bombet est en effet le coordonateur de la direction nationale de campagne de l’ancien président de l’UA. Mais son aura n’est pas cependant suffisante pour étendre son autorité sur Hamed Bassam par qui passe l’argent du pouvoir. Selon les partisans de l’homme d’affaires, Hamed Bassam a dû vendre certains de ses biens, en particulier une de ses maisons à Abidjan, pour financer les premières activités liées à la campagne d’Essy Amara alors en France. L’ancien directeur général de « H international » aurait ainsi englouti quelque 500 millions pour trouver un siège haut standing pour le QG de campagne par exemple. Mais cette version est contestée par différentes sources internes qui notent certes que des sommes importantes ont été engagées pour la présentation de la campagne Essy à ses débuts mais qu’à cette fin, le ministre de l’Intérieur Hamed Bakayoko aurait remis 400 millions à l’homme d’affaires pour faire face aux premières dépenses. Illogique à première vue, ces dépenses ne le sont en fait qu’en apparence, car elles ont pour but d’assurer la prise en otage concrète du candidat Essy. Interrogé sur ces informations, y compris sur bien d’autres sur lesquelles nous reviendrons, le ministre Akon a plutôt préféré les banaliser, insistant sur le fait qu’elles ne regardent pas le journal « Aujourd’hui ».
Mais si Hamed Bakayoko est  omniprésent dans l’équipe de campagne du ministre au point de définir les principales articulations de la stratégie du camp Essy, c’est bien en raison de l’histoire de la candidature de l’ancien ministre elle-même. Car si Essy Amara s’est opposé à l’appel de Daoukro, il n’a été nullement préparé à être candidat contre Ouattara. « Il voulait que le PDCI ait un candidat pour préserver la mémoire d’Houphouët mais pas au point d’être à son tour candidat », assure
un militant du Pdci qui connait bien les subtilités en vigueur au sein du vieux parti.
L’ancien président de l’UA fit même partie de la délégation qui tenta de convaincre Charles Konan Banny, alors président de la CDVR, d’être candidat contre
Alassane Dramane Ouattara afin de briser le mythe de la candidature unique à laquelle Bédié s’est ralliée depuis la fin du 12è congrès ordinaire du PDCI. Mais Banny décline l’offre. Il assure ne pas être prêt. D’ailleurs, comme lui, de nombreux cadres du parti refusent de se lancer. Dès lors, le groupe décide de convaincre le ministre Essy Amara d’être candidat. Une fois convaincu, l’ancien président de l’UA qui séjourne en Europe où il voyage dans de nombreuses capitales fait appel à Hamed Bassam qu’il connait depuis les heures glorieuses de la gouvernance peu regardante d’Houphouët. Le jeune Hamed Bassam était alors le président de l’association « j’aime Houphouët » dont il assurait la présidence. Selon des sources internes au PDCI, Hamed Bassam a également séjourné au domicile privé du premier président ivoirien comme le petit-fils du Prophète Mahomet doté de pouvoirs exceptionnels. Il est d’ailleurs présenté pour la première fois au « Vieux » par son médecin personnel le Dr. Béhérat. C’est d’ailleurs le domicile occupé à l’époque par le Dr. Béhérat que vit aujourd’hui Hamed Bassam à la Riviera-Golfe. Mais la candidature d’Essy est avant tout une affaire en or pour lui. Alors, pour trouver la parade contre Bédié qui refuse le parrainage du PDCI, l’homme d’affaires alerte l’un de ses lieutenants Stéphane Manné, membre d’association de planteurs militants du PDCI. Ce dernier convainc alors un ancien de la maison Bilé Bilé avec qui il ressuscite l’association des planteurs mourante. Une fois devenu président, Bilé Bilé va demander, de manière solennelle, à l’ancien ministre des affaires étrangères d’être le candidat des planteurs militants du PDCI. Il croit ainsi le tour joué. Mais le régime maintient la surveillance. Fin avril, à Paris, la première dame Dominique Ouattara se rend en France en compagnie d’un saoudien proche des milieux politiques de son pays. Sa mission est simple.
Il s’agit de convaincre l’ancien ministre de ne pas présenter sa candidature à l’élection présidentielle « parce que deux candidatures de musulmans n’est pas une bonne chose ». « Je leur ai dit que j’ai pris acte de leur proposition », assure Essy Amara à ses proches, lors d’une réunion de cabinet. Mais cette version est difficile à vérifier. A cette pression, il convient également d’ajouter les cadeaux somptuaires faits au nom de la famille Ouattara par l’épouse de l’homme d’affaires ivoirien Mohamed Sidi Kagnassi. Elle offre ainsi une rutilante Peugeot 508 à l’épouse d’Essy Amara au nom des Ouattara tandis que le ministre Essy lui-même reçoit une 4X4 des mains du maire d’Abobo qui a parrainé l’achat de 150 véhicules tout terrain par la société Petroci. Ces véhicules sont destinés à la campagne électorale du chef de l’Etat sortant.
Le régime intervient également en offrant des espèces. Comme lorsque le propriétaire de la maison, qui tient lieu de Qg de campagne du candidat Essy, menaça de chasser ses occupants pour quatre mois de loyer impayés. C’est Hamed Bassam qui décanta la situation mais, selon des sources, après avoir fait un tour chez ses amis du pouvoir. Le personnel du QG, lui, n’est plus payé depuis sept mois. Pour cette raison, le directeur de la communication Frédéric Kouadio Konan nommé également secrétaire général du siège est désormais invisible à son bureau. Ancien directeur de la communication adjoint de la campagne de Banny, cet ancien directeur général de Flamboyant communication a atterri chez Essy Amara avec des promesses d’être mieux rétribué.
Mais le rêve a tourné court. Il a néanmoins refusé de confirmer toutes les informations, comme celles portant sur les sept mois de salaires impayés pour l’ensemble du personnel, pour lesquelles nous l’avions sollicité. Selon plusieurs publications, Frédéric Kouadio Konan et le député Kramo Kouassi, ancien numéro 2 de KKB, s’écharpent régulièrement sur de nombreux sujets mais en particulier sur celui de l’entrée du ministre Essy Amara à la CNC. Le député Kramo par ailleurs porte-parole du candidat y est opposé, à l’instar d’Hamed Bassam. Leur alliance est d’autant plus contradictoire, a priori, que le député de Bocanda s’est violemment opposé à l’accord de Daoukro, allant jusqu’à le critiquer devant les instances du parti. Il a pourtant échappé aux sanctions d’indiscipline infligées aux récalcitrants par le vieux parti et singulièrement à Yasmine Ouégnin, la fille deGeorges Ouégnin, l’ancien chef du protocole d’Houphouët aujourd’hui à la retraite à Abidjan. Kramo Kouassi s’est retrouvé au fur et à mesure totalement dépendant de l’homme d’affaires en raison de la longue maladie de son épouse qui séjourne depuis de nombreux mois à l’hôpital de la santé Salpêtrière en France où il doit se rendre chaque mois. Ses émoluments de député se révélant insuffisants, le jeune député a dû d’ailleurs renoncer à l’hôpital américain de Neuilly trop coûteux. Bref, au fil du temps, il s’est vu lui aussi pris en otage par Hamed Bassam qui les rallonges financières suffisantes. Son communiqué le 16 mai dernier démentant la signature de la charte de la coalition nationale pour le changement par le représentant d’Essy Amara lui aurait été en partie inspirée par Hamed Bassam.
 
 
 
 Le double jeu
 
 
 
A la décharge d’Hamed Bassam, il y a avant tout le double-jeu d’Essy Amara lui-même. D’un côté, il est entièrement d’accord avec la plate-forme de la charte de la CNC, négociant une entrée discrète auprès d’Abou Dramane Sangaré mais d’un autre côté il se méfie toujours de la ratifier. Ses partisans assurent même qu’il va le faire mais un tel discours a désormais du mal à convaincre. Au surplus, l’ancien ministre refuse de se mêler directement aux manifestations initiées par la coalition.
Les deux premières se sont en effet déroulées alors qu’il est à Abidjan. Et cela en dépit des objurgations du coordonnateur et des principaux artisans de sa candidature. Selon des sources qui ont leur entrée au Qg de campagne d’Essy Amara, cette valse d’hésitations au sujet de la coalition exaspère le coordonnateur Emile Constant Bombet et les membres de son cabinet. Le ministre Essy Amara refuse en effet de trancher, et encore moins de donner la tête d’Hamed Bassam que beaucoup réclament dans la direction de campagne. Cela dit, Essy Amara n’est pas le seul à se satisfaire de la présence de l’ancien directeur général de « H International ».
Malgré plusieurs condamnations dans diverses affaires, Hamed Bassam n’a jamais été inquiété par le pouvoir. Tout le contraire des proches de Banny dont certains, comme Arthur Alloco, ont dû faire un tour en prison.
 

Par Sévérine Blé


Source : Aujourd’hui / N°920

 




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