Entretien d'Africaview.net: Les solutions pour la Côte d'Ivoire d'Emanuel Yao Ngoran, le "Senghor" ivoirien.

Mardi 31 Juillet 2012 - 04:20


Entretien d'Africaview.net: Les solutions pour la Côte d'Ivoire d'Emanuel Yao Ngoran, le "Senghor" ivoirien.
www.africaview.net - Mr Emmanuel Yao N’goran, vous n’êtes plus à présenter, mais nous allons vous demander de vous soumettre au rituel de présentation à nos lecteurs, juste pour une question de formalité.

 
Mr Emmanuel Yao N’goran - Je suis citoyen ivoirien, diplômé de sociologie de l'Université d'Abidjan-Cocody. Je suis fonctionnaire au Secrétariat des Nations Unies, depuis octobre 1982, en qualité d'administrateur des questions sociales. J'ai servi d'abord à Vienne, en Autriche, de 1982 à 1993 et depuis septembre 1993, je suis au siège de l'organisation mondiale, à New York. J'ai, en outre, été scrutateur et observateur international des élections en Namibie, en 1989, et au Cambodge, en 1993. Je dois avouer que je n’ai pas d’autres expériences que celles acquises aux Nations Unies que j’ai intégrées, par voie de concours, à l’âge de 24 ans. Mon passe-temps est la lecture, l’écriture et la musique rumba.
 
www.africaview.net - Vous êtes écrivain, pouvez-vous nous parler un peu de vos œuvres ?


Mr Emmanuel Yao N’goran - Je me définis plutôt comme un observateur de la vie publique ivoirienne. A ce titre, j'ai fait publier une série d'article sur Abidjan.net et dans d'autres medias. Mon premier livre porte le titre de Côte-d'Ivoire : Les Chantiers de la réconciliation. Il a été écrit essentiellement en 2008 et publié en février 2011. Le deuxième livre est intitulé : Côte-d'Ivoire: Prémonitions d'un conflit fratricide. Ces deux ouvrages constituent des pièces d'une trilogie qu'achève le troisième livre qui est actuellement soumis à édition et dont le titre retenu est : Côte-d’Ivoire : Le socle humain de la réconciliation et de la reconstruction.
Les Chantiers de la réconciliation ont pour objet la problématique d'une sortie de crise à l'issue de la violence politique d'échelle dans notre pays initiée à travers le coup d'Etat de 1999 et dont le pic aurait été la tentative de putsch de septembre 2002 qui s'est muée en rébellion, avec l'occupation de la partie septentrionale de la Côte d'Ivoire. Cet ouvrage offre une approche conceptuelle de la réconciliation, vue sous l’angle de la situation ivoirienne, et dégage quelques cheminements prenant en compte des concepts, des éléments du corps social ivoirien, autant que des institutions sociales, à partir desquels le processus de réconciliation devrait être impulsé. L’un des paradigmes esquissés dans ce livre est la nécessité d’entrevoir dans la réconciliation un projet partant de la base au sommet et d’en faire, par conséquent, une entreprise des sociétés réelles de Côte d’Ivoire, plutôt que de la laisser à l’establishment politique, comme ce fut le cas avec le Forum de 2001. D’autres thématiques évoquées sont l’école et la jeunesse, les nouvelles technologies de l’information, les medias, la société civile et les questions relatives à l’émergence d’une nouvelle démocratie au sortir de la crise.
Le deuxième livre est constitué essentiellement de lettres ouvertes publiées auparavant sur Abidjan.net et sur un blog: le blog d'Emmanuel Y. Boussou, de textes de conférences et d’articles, ainsi que de notes sur facebook, rédigés de 2004 à 2011. Le titre a été attribué par l’éditeur, vu que ces écrits sonnent comme un ensemble de prémonitions de la crise postélectorale. Les lettres ouvertes sont, en grande partie, des adresses au Président Laurent Gbagbo et à la classe politique ivoirienne, pour nous prémunir, en vain, de la crise postélectorale que notre pays a vécue de novembre 2010 à avril 2011. Dès l'approche de la fin statutaire du mandat de M. Laurent Gbagbo en 2005, on sentait venir la crise postélectorale dont le jalon aurait été l'intention de confisquer le pouvoir politique exprimée par le bras de fer autour du contrôle de la transition politique rendue nécessaire par un vide constitutionnel.
La troisième œuvre s'entreprend sur les passerelles, les angles de convergence et les cadres d’osmose que les Ivoiriens se doivent de revisiter, à travers les groupes humains et les institutions sociales qui constituent le socle de la société nationale, pour reprendre le chemin de la paix, de la concorde et de l’harmonie brisée. En sus du socle humain de la reconstruction et de la réconciliation, il propose des pistes d’analyse et d’action d’une gestion politique de partage, de vivre-ensemble et de solidarité, à travers un ensemble de thématiques comme la reforme de l'éducation, des amendements de la constitution et du code de la nationalité, un observatoire de questions d'identité et de citoyenneté, le foncier rural, une nouvelle éthique de gouvernance.


www.africaview.net - Vos deux premiers livres portent respectivement sur des critiques concernant la rébellion et la gestion de la crise que notre pays a traversée jusqu’à la guerre postélectorale. Quelle est votre satisfaction de la réaction de nos autorités d’une part et du peuple d’autre part vis-à-vis de vos critiques ?
 
Mr Emmanuel Yao N’goran - Il faudrait rectifier une chose : dans le ton, comme dans le fond, ces écrits se donnent pour objectif principal de contribuer à l’apaisement de l’espace public ivoirien. Comment peut-on, en effet, parler de réconciliation avec des mots de récrimination, en pointant du doigt des groupes de protagonistes de la crise ? De fait, ils ne sont pas envisagés comme des critiques, mais plutôt des suggestions ou une contribution citoyenne à la recréation de l’harmonie brisée. Mais, il s’en dégage, en lame de fond, quelques points de principe : l’un d’eux a trait aux méthodes d’acquisition et de conservation du pouvoir politique. Je tiens à distance, dans mes argumentaires de portée politique et de mes choix idéologiques, tout moyen d’accession au pouvoir politique autre que la voie démocratique, le jeu des urnes, la volonté populaire. Tout ce qui s’entreprend hors des urnes, que ce soit dans un bras de fer actionné pour confisquer le pouvoir contre la volonté populaire ou un coup de force enrobé dans un coup d’Etat constitutionnel ou militaire, m’inspire révulsion.
Qu'il se transforme en rébellion ou pas, un coup d’Etat trouve toujours une explication, qu'elle soit fondée ou non, pour s’exécuter, se justifier. Généralement, les justifications d'un coup d'Etat ne sont que des alibis, un paravent, tant est qu'il porte sur la prise du pouvoir par les armes ! A l'exception d'un coup d'arrêt aux actes engagés par un pouvoir pour opprimer ses propres populations et pour lequel l'usage de la force peut être décidé, au niveau international après l'épuisement de toute voie de recours par le jeu du dialogue, tout renversement d'un ordre constitutionnel par les armes heurte ma conscience. J'étais contre le coup d'Etat de 1999, autant que j’avais émis des réserves à propos de la tentative de putsch de 2002 et de la confiscation du pouvoir après l'élection de 2010 par Laurent Gbagbo. Mais, aussi critiques qu’elles puissent paraître, mes opinions, dans le cas ivoirien, ne s’adressent pas à un groupe ou à un autre, mais à tous, par principe et de façon générale. Dans le premier livre, sont mises en exergue, par exemple, les insuffisances de notre système d’éducation, depuis les années 1980, ce qui a permis la naissance de la FESCI dont des enseignants-chercheurs se sont servi, en appoint de la création d'une kyrielle de structures de représentation catégorielle et de défense de droits humains, pour lancer leurs ambitions politiques ; l’économie de guerre, et donc de prédation, qui s’était établie au sud comme au nord de notre pays et dont la victime principale est la nation est dépeinte dans un chapitre de ce livre.
De manière concrète, nous n’avons pas reçu de réaction de la part des autorités ivoiriennes à propos des deux premières œuvres. D’ailleurs, elles ne sont disponibles que sur Amazon et d’autres interfaces de marchés numériques. Nous ne manquons pas, cependant, de demander à l’éditeur de les rendre disponibles dans les librairies ivoiriennes, ce qui se donne comme une autre bataille. Le 25 juin 2011, Fraternité Matin avait consacré un article fort élogieux aux Chantiers de la réconciliation. Des amis et connaissances, qui ont lu le livre, nous ont fait part de réactions globalement positives. Nous nous attendons à des critiques de la part de la presse et des critiques littéraires sur les deux livres, pour nous faire une idée exacte de la réception que les Ivoiriens leur réservent. Mais, il faudrait qu’ils soient sur le marché ivoirien, ce à quoi nous devons nous atteler. Avant cela, nous invitons celles et ceux qui veulent lire ces livres de les retrouver sur Amazon.com ou Amazon.fr, en saisissant simplement mon nom entier.


www.africaview.net - Comment êtes-vous arrivé à l’écriture ?


Mr Emmanuel Yao N’goran - Je suis littéraire (Bac série A4). Au lycée, mes condisciples m’appelaient Senghor (rires). En classes terminales, j’aimais profondément la philosophie. Bien qu’ayant fait des études supérieures de sciences sociales, j’ai toujours eu un penchant pour tout ce qui porte sur la littérature, mais en appui de la philosophie dont la sociologie est issue, comme la plupart des sciences humaines que nous ont enseignées des maîtres que sont Kouakou Nguessan François, Lanciné Sylla, Moustapha Diabaté, Essan Séraphin, Dedy Sery, Kanvaly Fadika, Kadja Mianno, Jean Tano, Moriba Touré, Niangoran Bouah, Komoé Krou, Elisabeth Yao, etc. C’est la raison pour laquelle j’ai choisi l’essai pour m’exprimer, en faisant usage de la méthode sociologique exprimée dans la démarche épistémologique et théorique léguée par ces maîtres dont la plupart sont partis. J’aimerais également écrire une autobiographie, après mon départ des Nations Unies. Ce sera l'occasion de partager une partie de mon expérience avec la jeunesse.
 
www.africaview.net - Vous avez donné votre opinion sur les accords de Marcoussis, qu’en est-t-il aujourd’hui ? Avez-vous les mêmes opinions sur ce sujet ?
 
Mr Emmanuel Yao N’goran - Au moment des pourparlers de Marcoussis, j'avais écrit un article sous pseudonyme pour soutenir, avant la conclusion de ce conclave, qu’il aboutirait à un échec, au niveau de son application. Ceci n’était pas un souhait, mais une analyse. Les Accords de Marcoussis et les conclusions du subséquent sommet de Kléber avaient été acquis sans l'adhésion du camp de l'ancien président Laurent Gbagbo. On pourrait même dire qu'on lui avait tordu le bras pour obtenir sa signature du document du sommet de Kléber. Si on revient aux conditions du scrutin présidentiel d'octobre 2000 et à la non application des recommandations du Forum de réconciliation nationale de 2001, on s'avise facilement que Marcoussis était inscrit dans le registre de dilatoires, du moins de la logique du camp de M. Gbagbo, tant cela se donnait comme une manœuvre en vue de dépouiller l'ancien président d'une partie de son pouvoir. L'application d'un accord, faudrait-il le répéter, dépend essentiellement de la bonne foi et de la bonne volonté de ses parties prenantes. Dans le cas ivoirien, la mauvaise foi était la chose la mieux partagée et les esquives se donnaient comme le moyen de prolonger la crise pour se maintenir dans le lucre du pouvoir ou dans les avantages que sa cogestion procurait !
 
www.africaview.net - Vous avez été aussi un des défenseurs du concept de l’Ivoirité. Avec une observation objective de la situation sociopolitique de notre pays aujourd’hui, soutenez-vous toujours l’Ivoirité ?
 

Mr Emmanuel Yao N’goran - Sans ambages, nous avouons, depuis 2002, que le débat sur l'ivoirité a servi à nourrir la division entre des Ivoiriennes et des Ivoiriens, plus qu'à impulser une dynamique de synthèse culturelle. Avec le recul, nous arrivons à la conclusion que ce débat n'aurait pas dû être lancé ! Ce n'est point par négationnisme que nous le disons, encore moins par démagogie, mais après avoir observé le dommage que cela a fait à notre pays. Nous avons fait notre examen de conscience et nous nous somme inscrit dans la voie de la réconciliation, en taisant les coups que nous avons pris pendant cette période et leurs réminiscences en termes d'ostracisme et de vexations.
Dans le troisième livre, cette question est évoquée en suggérant que nous en tournions
définitivement la page pour amorcer la réconciliation. En effet, il semble que l’ivoirité revient, de manière insidieuse, dans les contradictions au sein des cadres du RHDP. La période pendant laquelle ce débat a été mené (génocide rwandais, guerre des Balkans) et la perception que certains de nos sœurs et frères en avaient eue n'étaient susceptibles que de confusion et de tensions. Certains d'entre nous y avaient pris part par souci de ce que nous avons considéré comme l'amorce d'un effort de construction nationale sans nourrir nécessairement un sentiment ou des arrière-pensées de xénophobie. Des intellectuels y avaient pris part pour nourrir des contradictions académiques. D'autres y étaient en acteurs politiques.
Appliquées au terrain politique, les thématiques que ce débat portait étaient facilement manipulables, ce qui fut fait aisément. Aujourd'hui, il n'est pas utile de retourner le couteau dans la plaie, mais de prêcher le ton de la compassion. Revenir à l'ivoirité serait synonyme de recréation des palabres d'hier, ce qui suscite naturellement des ressentiments et autres esprits de vindicte et de revanche. C'est pourquoi tout ce qui pourrait être fait par l'autorité suprême de notre pays pour donner le gage de la tolérance devrait être encouragé. En scellant la réconciliation, les présidents Ouattara et Bédié ont soldé le compte de l'ivoirité. Le pardon et l’empathie doivent partir d’abord des contrariétés dues à l’ivoirité pour s’étendre à la nation ivoirienne.


www.africaview.net - Vous venez de passer quelques mois de vacances en Côte d’Ivoire. Quelle est votre impression générale de la situation de la Côte d’Ivoire ?

Mr Emmanuel Yao N’goran - J'ai passé près de trois semaines en Côte d'Ivoire. Pendant ce séjour, j'ai rencontré des amis et échangé avec certaines personnalités de notre pays. Mon impression générale, par rapport à ma visite de juin 2011, est que la sécurité s'est améliorée considérablement, surtout à Abidjan. L'embellie économique revient progressivement ; les denrées sont en abondance sur les marchés, mêmes si elles sont hors de prix ; les routes se construisent dans les différentes communes d’Abidjan et la reprise de l'Autoroute du Nord s'est traduite dans les faits, ainsi que d'autres travaux d'envergure. Mais, la réconciliation piétine, sans méthodologie et sans chronogramme. Les atermoiements des partisans de l’ancien président noient l’effort de dialogue entrepris par le Gouvernement ; la détention, depuis avril 2011, des membres de la direction du parti de Laurent Gbagbo plombe la vie publique, en dehors de jugement condamnant certains ou libérant d’autres. Le RHDP semble être en perte de vitesse, quant au projet de réunification, ce qui est l’un de mes vœux les plus chers. J’ai senti une situation de torpeur générale, malgré les progrès de reconstruction physique de notre pays, qui doit se confirmer dans le lancement d’un véritable programme post-crise, pour rétablir les infrastructures détruites pendant la longue crise, vaincre les disparités régionales et œuvrer à l’équité qui nous a fait défaut jusqu’à présent. La nécessité d’une gestion politique ouverte et inclusive à tous selon le principe de mérite et tenant compte des équilibres régionaux se fait de plus en plus sentir, pour traduire la réconciliation, le rassemblement et le vivre-ensemble dans les faits.

www.africaview.net - Vous êtes fonctionnaire International en post à l’ONU ; ce qui veut dire que vous côtoyez de près, à un niveau relatif, les décideurs qui ont soutenu M. Ouattara dans la communauté Internationale dans sa prise de pouvoir. Un an après ladite prise de pouvoir, les décideurs à New York ont-ils toujours la même position vis-à-vis de la politique de M. Ouattara ? Cette politique que beaucoup d’entre nous qualifions d’ailleurs de répressive.


Mr Emmanuel Yao N’goran - En notre qualité de fonctionnaires des Nations Unies, nous sommes astreints à l’obligation de réserve sur tout ce que l’Organisation entreprend et essentiellement par rapport à notre pays d’origine et ses dirigeants. Par conséquent, je suis au regret de ne pouvoir répondre à cette question.
 
www.africaview.net - Votre troisième livre qui va sortir bientôt, parle du sujet de la réconciliation. Avec une analyse d’observateur, d’intellectuel mais surtout en tant que fils du pays, pensez-vous que la réconciliation peut se faire dans les conditions sociopolitiques actuelles?
 
Mr Emmanuel Yao N’goran - La nécessité d'engager la réconciliation, à notre modeste avis, ne s’aurait se donner à des prescriptions d’un timing particulier ou être tributaire d'un calendrier donné. Mon premier livre traitant de ce sujet a été écrit fondamentalement en 2008, au moment où très peu d'Ivoiriens y pensaient ! Faire traîner les choses pour espérer trouver un temps propice à la réconciliation, c’est laisser les cœurs s’endurcir et se surcharger de ressentiments et d'aigreur. Les autorités de notre pays ont donc été bien inspirées d’engager le processus de la réconciliation à la fin du conflit. Que les uns et les autres traînent les pieds ou fassent preuve de surenchères fait partie de l’ordre normal des choses. Il faudrait élaborer un catalogue d’actions, définir une méthodologie et établir un calendrier. Il y a, en effet, un ton, une manière et une approche qui pourraient nous permettre de nous réconcilier. C’est aux membres de la Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation (CDVR) qu’il revient de donner un contenu et de trouver un procédé par lesquels ce brûlant et sensible dossier pourrait s’exécuter.
 
www.africaview.net - Quels sont les éléments essentiels qui constituent une entrave à la réussite de la réconciliation ivoirienne ?


Mr Emmanuel Yao N’goran - Il serait osé de ma part de dresser les limites ou de prescrire les voies de la réconciliation. En tant qu’observateur se trouvant loin de notre pays, je dirais, de manière abstraite et générale, que la réconciliation exige un état d’esprit d’empathie, de compassion, d’humilité. Le tout procède de vérité, pour un dialogue sincère, source de restauration de la confiance. Le sort des peuples de notre pays a été impliqué dans un conflit qui est d’essence politique. Entrevoir la réconciliation uniquement entre les élites politiques de notre pays me semble manquer de cible. Le jeu politique est mû généralement par des contradictions, confrontations. Un espace public régulier, avec des institutions politiques solides et des règles claires et respectées de tous garantit une praxis politique sans encombre. Ici, étant donné que le sort des peuples de Côte d’Ivoire a été instrumentalisé dans le jeu politique autour d’affrontements pour le pouvoir, il faudrait chercher, par la réconciliation, à reconnecter ces peuples. La réconciliation ne pourrait pas se limiter aux strates politiques de la société ivoirienne. Elle devrait descendre aux communautés de base, pour qu’elle soit profonde et pérenne.
 
www.africaview.net - Beaucoup d’observateurs ont l’impression que le pouvoir Ouattara ne veut pas de la réconciliation. Qu’en pensez-vous ?
 
Mr Emmanuel Yao N’goran - J’ai une lecture diamétralement opposée de la leur. Le Président de la République assure les charges suprêmes de l’Etat de Côte d’Ivoire pour tout les Ivoiriens et tous ceux qui vivent sur le sol ivoirien. Plus que quiconque, il a besoin d’un environnement de paix et de concorde pour dérouler son programme. En signant une ordonnance pour établir la CDVR au début du plein exercice de son mandat, il a fait preuve de sa volonté d’accorder la priorité à ce dossier. Par ailleurs, son gouvernement vient d’initier un cadre de dialogue permanent avec les partis politiques de l’opposition, essentiellement pour les aspects politiques de la réconciliation. On ne peut pas, à notre avis, l’accuser objectivement de ne pas être favorable à la réconciliation.
 
www.africaview.net - Avez-vous des propositions concrètes qui pourraient inspirer les membres de la CDVR est les mettre sur la voie du succès de pouvoir réconcilier les Ivoiriens ?
 
Mr Emmanuel Yao N’goran - Nous avions dit, tantôt, qu’il serait osé de notre part de donner des orientations aux membres de la CDVR. Notre premier livre a été transmis au Président de la CDVR. Le troisième le sera. Les points de vue ici exprimés ne peuvent être que du domaine de principes généraux, étant donné que nous n’avons aucune connaissance des actions de la CDVR.
1. la réconciliation devrait être de la base au sommet et s’entreprendre en tenant compte du génie et des ressources des peuples de Côte d’Ivoire résultant de leur sens de résilience, de solidarité et de partage.
2. Il est question de la réconciliation des peuples de Côte d’Ivoire avec eux-mêmes, de la réconciliation des Ivoiriens avec certaines institutions de leur pays comme l’armée, l’école, les medias, la société civile et les structures de représentation politique ou une certaine manière de faire la politique ; la réconciliation devrait donner lieu à un nouveau type d’Ivoirien, à une nouvelle éthique de la conduite des affaires publiques de notre pays.
3. Parce qu’elle embrasse de vastes champs d’activité, le processus de la réconciliation a besoin d’être engagé avec méthode et technicité. Il requiert un travail de recherche et la définition d’une méthodologie.
4. Il existe d’énormes passerelles d’interconnexion, de partage et d’osmose entre les peuples de Côte d’Ivoire, dans les institutions sociales qui meuvent les sociétés de base. Sans les figer dans le folklore et en leur faisant découvrir le sens de ces symbolismes, on pourrait découvrir qu’ils sont si semblables, si liés qu’un conflit politique ne saurait servir d’instrument à leur division. En les propulsant dans un futur d’ouverture et de rassemblement, on leur fera prendre leur élan sur un socle solide de solidarité et de convergence.
5. Il faudrait réapprendre aux Ivoiriens à pratiquer l’empathie, à être mus par l’humilité, à s’accepter en sœurs et frères.
6. Les valeurs et principes exprimés dans notre hymne national et dans notre devise doivent être revisités et faire l’objet d’enseignement dans les écoles. La réconciliation devrait, en tant que telle, faire partie du contenu des programmes d’enseignement.
7. Des reformes juridiques, politiques et administratives en matière de citoyenneté et de nationalité devraient être entreprises.
 
www.africaview.net - Les violences à l’ouest du pays, particulièrement dans la zone de Duekoué sont plus qu’inquiétantes. Quelle analyse faites-vous de cette situation plus que triste où nos frères et sœurs Guéré sont plus qu’éprouvés?
 
Mr Emmanuel Yao N’goran - D’abord, je voudrais exprimer ma compassion à toutes les victimes de cette tragédie. Je dirais, en deuxième lieu, qu’il n’est pas d’opportunité de mettre en épingle un groupe ethnique. Cette question de violence dans l’ouest de la Côte d’Ivoire ne date pas d’aujourd’hui. Elle relèverait de problèmes de gestion de la terre, avec des ramifications de conflits intercommunautaires exacerbés par des contentions politiques. Il faudrait, cependant, une approche idoine, s’appuyant sur une étude sérieuse des tenants et aboutissants de cette question. Les
aspects juridiques liés au foncier rural, les raisons profondes des conflits entre les communautés et les réponses appropriées qu’on devrait leur trouver exigent, à notre avis, la mise en place d’une commission ou tout autre groupe d’experts. Il faudrait dire que l’ouest, comme les régions nord et centre du pays, a payé un lourd tribut à la crise. C’est dans ces tréfonds de la Côte d’Ivoire où les lames du conflit ont blessé les individus, les communautés et la conscience nationale, que la réconciliation devrait s’exprimer ; c’est dans nos régions ayant le plus souffert le martyre de la crise armée que la reconstruction devrait s’engager davantage avec un programme post-crise ayant une véritable dimension de développement. En ce qui concerne la gestion foncière, il faudrait développer de nouvelles méthodes culturales agricoles qui éviteraient une forte concentration humaine dans les zones de forêt. Ceci veut dire qu’il faudrait développer des activités dans les zones de savanes afin de retenir les populations qui désertent ces zones pour se concentrer dans celles de la forêt.
 
 
www.africaview.net - Vous parlez aussi de la nécessité de reforme du système éducatif ivoirien ? Que proposez-vous à ce niveau ?
 

Mr Emmanuel Yao N’goran - La reforme de l’outil de l’éducation et de formation est l’un des chantiers les plus importants de la reconstruction et la réconciliation de notre pays. Cette question est abordée dans les premier et troisième livres. C’est à travers l’éducation et la formation que se construit l’élite qui porte un pays dans la dynamique de construction et de développement. Le corps sur lequel l’éducation et la formation fonctionnent est bien entendu la jeunesse, le futur de tout pays. En ce qui concerne la Côte d’Ivoire, l’éducation et la formation n’ont pas été fondamentalement repensées, redéfinies, avec un nouveau contenu novateur et une méthodologie nouvelle, au sortir de la nuit coloniale. On y avait consacré beaucoup d’efforts, de ressources financières et des progrès ont été réalisés. Mais, c’est de l’école que la crise qui secoue notre pays depuis les années 1980 est partie. Et depuis près de trente ans, notre système éducatif forme au rabais. Il faudrait donc tout remettre à zéro, pour engager les états généraux de l’éducation et de la formation, en tenant compte des enjeux du monde d’aujourd’hui et des besoins de notre pays.
Les travaux de réfection des structures de formation supérieure sont à saluer. Le Président Alassane Ouattara avait annoncé au cours d’un séjour en France que notre pays serait doté, pendant son mandat, de nouvelles universités publiques et que l’éducation et la formation seront financées sur des économies opérées à travers la réduction de dépenses en armement. Ceci offre des espérances prometteuses pour l’éducation et la formation de la jeunesse, en vue de réussir la renaissance ivoirienne par le jeu de l’excellence.
 
Www.africaview.net - Le gouvernement vient de fixer un taux d’inscription allant de 100 000 à 300 000 dans un pays qui tourne en rond dans une crise sans queue ni tête. Tous, nous savons comment la population survit aujourd’hui de la cherté de la vie et du chômage. Quel jugement faites-vous d’une telle décision en tant que promoteur de la reforme de l’Education ?


Mr Emmanuel Yao N’goran - Dans le débat sur les frais d’inscription dans les universités publiques de Côte d’Ivoire, certains amis m’ont donné l’impression de prendre un parti idéologique, de faire preuve de loyauté partisane, pour
soutenir toute action impulsée sous la direction du Président Alassane Ouattara, président de tous les Ivoiriens. Je l’ai écrit dans différents documents : l’éducation et la formation sont des domaines tellement sensibles et importants pour la renaissance de notre pays qu’elles ne sauraient se soumettre au jeu des intrigues politiciennes ou des intérêts de qui que ce soit ! Il s’agit de la maximisation des ressources humaines à partir desquelles une classe moyenne se constituera pour porter l’effort de construction nationale. Pour au moins deux générations, l’école doit être gratuite, dans toutes les filières, sur tous les cycles académiques, pour que la Côte d’Ivoire revienne à elle-même, soit performante et d’excellence. Peut-être qu’il faudrait que j’écrive un autre livre sur ce sujet, pour dire à mes nos compatriotes que les parents et les enfants qui sont à même de payer des frais d’inscription de 100.000 francs ne sont pas dans la Côte d’Ivoire que nous connaissons tous, sauf ceux qui sont à même d’inscrire leurs enfants dans le privé ou à l’étranger et qui, en toute logique, n’ont pas intérêt dans les discussions portant sur l’école publique ivoirienne. On ne peut pas faire du privé sous le camouflage du public, à propos de l’éducation de nos enfants, dans cette Côte d’Ivoire d’aujourd’hui plus pauvre que celle d’Houphouët-Boigny et d’Henri Konan Bédié, qui nous ont inscrits à l’école publique. Ce n’est point par esprit de rébellion ou de contestation, mais de réalisme. Il faut dire la vérité à nos dirigeants. Il faudrait dire à nos autorités que cette décision n’est pas d’opportunité aujourd’hui. Ce n’est pas parce que le coq est mon ami que je vais m’habiller de feuilles de maïs !

www.africaview.net - Mr Emmanuel Yao N’goran, nous souhaiterions poursuivre cet entretien mais la sagesse recommande que nous n’abusions pas de votre temps afin de pouvoir revenir vers vous. Avez-vous un dernier mot pour nos chers lecteurs ?

Mr Emmanuel Yao N’goran - Merci pour cette occasion que vous me donnez de partager quelques idées avec nos compatriotes. Mes mots de fin sont la contrition, l’humilité, l’empathie. Tous les peuples connaissent des conflits. De la manière dont ces conflits sont gérés, de leur capacité de se dépasser, de leur aptitude à se pardonner et à réapprendre à vivre ensemble, ils bâtissent leurs destins et se projettent dans un futur de paix et d’espérance.
AFRICAVIEW.NET vous remercie infiniment pour cet enseignement.
Interview réalisée: par Marie-David Houphouët R. / le 29 Juillet 2012
Source: AFRICAVIEW MAGAZINE




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