Enquête/ Côte d’Ivoire : le pays où la torture est reine

Jusqu’à quand les consciences morales d’ici et d’ailleurs se tairont ? La torture est devenue, en Côte d’Ivoire, une pratique banale, utilisée pour briser psychologiquement et arracher des aveux à des détenus considérés comme proches de l’opposition. Elle a existé dès le début de la gouvernance Ouattara, et elle continue, encouragée par les silences complices. Notre dossier.

Lundi 2 Juillet 2012 - 04:05


Enquête/ Côte d’Ivoire : le pays où la torture est reine
La presse ivoirienne commence à en parler, mais les médias occidentaux et les organisations internationales de défense des droits de l’Homme continuent de se taire. Et pourtant… elles ne peuvent pas ne pas savoir. Dans le cadre de sa traque permanente contre les pro-Gbagbo, soupçonnés de préparer toutes les conjurations, le régime d’Alassane Ouattara recourt de manière quasi-systématique à des méthodes de torture dignes des pires dictatures. En Côte d’Ivoire, la torture est reine ! C’est une pratique désormais généralisée, qui touche les personnes les plus illustres comme les plus humbles des citoyens… pourvu qu’ils soient considérés comme pro-Gbagbo. Comment en est-on arrivé là ?
Au commencement, était l’hôtel du Golf Le 11 avril a eu lieu, sous les regards des caméras du monde entier, des militaires de l’armée française et des Casques bleus, le baptême de sang. Après la violente arrestation du président Laurent Gbagbo et de tous ceux qui se trouvaient à la Résidence présidentielle, Alassane Ouattara et la France ont laissé les nervis des FRCI se livrer à toutes
sortes d’abus, de crimes et de violences, au moment de la «capture», lors du transport à l’Hôtel du Golf et à l’intérieur de cet hôtel, siège officiel de la «présidence» Ouattara. Les images pullulent. Michel Gbagbo ensanglanté, tenu comme un jouet par ses tortionnaires. Simone Gbagbo livrée à des Dozos lui arrachant les cheveux et la mettant à genoux pour poser avec elle comme avec un trophée ou un animal de foire. Geneviève Bro Grébé tellement frappée qu’elle finit sur des béquilles. Jean-Jacques Béchio recevant des coups de pied hargneux, le visage ensanglanté. Des dignitaires de la République mis en slip. L’ancien gouverneur de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), Philippe-Henri Dacoury-Tabley mourant entre les mains de ses bourreaux. Et Désiré Tagro… tué d’une balle dans la bouche, reçue à bout portant, et traîné à l’hôtel du Golf là où l’élémentaire humanité aurait poussé à le conduire d’urgence dans un hôpital. Ce sont là les images que l’on a vues. Et les autres ? L’hôtel du Golf a été, des jours voire des semaines durant, un véritable centre de torture – en même temps qu’il servait de lieu de maquillage pour les voitures volées aux honnêtes citoyens. Les langues commencent à peine à se délier sur les sévices d’une barbarie inouïe qui y ont eu lieu, et sur lesquels Le Nouveau Courrier est en train d’enquêter, patiemment, pour la postérité. Dénoncés par des voisins mythomanes ou soucieux de régler des comptes, de jeunes Ivoiriens ont été acheminés au Golf manu militari pour être «redressés» de la pire des manières. Qui a oublié la vidéo postée sur Youtube où l’on voyait des jeunes, hâtivement présentés comme des «miliciens», obligés, sous la cravache, de chanter les louanges d’Alassane Ouattara ? A l’époque, personne n’a dénoncé fermement ces incroyables abus, malgré le zèle sadique de ceux qui les commettaient et se débrouillaient pour les mettre en ligne. C’est au Golf Hôtel que tout a commencé, dans l’indifférence internationale. Tortures à Bouna et Korhogo Une fois de plus, les images se sont retrouvées sur Youtube. C’était en juillet 2011, et les faits dataient, nous avait-on expliqué, de mai 2011. L’ancien Premier ministre Pascal Affi N’Guessan, l’ancien ministre Gnamien Yao, Michel Gbagbo et d’autres humiliés, insultés et contraints d’exécuter des pompes dans leur lieu de détention à Bouna, dans le nord du pays. De nombreux observateurs en Côte d’Ivoire avaient pensé que la diffusion de cette vidéo particulièrement choquante scandaliserait la «communauté internationale» et qu’elle se montrerait plus regardante. Rien ! En septembre 2011, l’avocate Lucie Bourthoumieux, qui défend le président Laurent Gbagbo, se trouve à Korhogo aux côtés de son illustre client quand elle parvientà entrer en contact avec le général Dogbo Blé, détenu au CTK de Korhogo, où règne le terrible Martin Fofié Kouakou. L’officier supérieur se confie à elle. Il a été, lui explique-t-il, torturé de manière atroce à l’hôtel du Golf et à Korhogo. Mis à l’isolement pendant un mois et demi. Puis il a été conduit dans une forêt de la région, les yeux bandés, le pistolet sur la tempe. Objectif de ses geôliers ? Lui extorquer des aveux, réels ou imaginaires, pouvant faire tomber un certain nombre de personnalités.
«Simone Gbagbo a avoué les escadrons de la mort. Avoue aussi, et tu auras la vie sauve», le menace-t-on. Bien entendu, il n’avouera rien. Son témoignage est publié dans Le Nouveau Courrier, sans résultat. Tout au plus, des personnels de la Croix-Rouge rendent-ils visite aux détenus de Korhogo, et les entendent… en présence de leurs bourreaux ! Pendant ce temps, tandis qu’Alassane Ouattara raconte sur CNN que le président Gbagbo est gardé avec tous les égards liés à son rang dans la Résidence présidentielle de Korhogo, celui qui a présidé aux destinées de la Côte d’Ivoire pendant dix ans et permis à l’actuel chef de l’Etat d’être candidat à la magistrature suprême est traité d’une manière extrêmement violente bien loin de cette demeure officielle. Il faudra attendre le verdict d’un médecin expert assermenté auprès de la CPI et mandaté par la Défense de Laurent Gbagbo pour avoir de bouleversantes certitudes. Son rapport du 31 mars 2012 que les conditions de détention du Président Gbagbo «doivent être considérées comme une forme de mauvais traitement aussi sérieux que des abus physiques et la torture». Il précise : «L’isolement est habituellement utilisé pour casser les prisonniers ».(Cf. annexe 8). Il ajoute que l’état de santé préoccupant du Président Gbagbo résulte d’un traitement de ce qui «doit être regardé comme des mauvais traitements et même comme de la torture». Le mauvais état de santé actuel du Président Gbagbo résulte d’après lui de ces tortures et révèle typiquement un «syndrome de l’hospitalisation». Il précise : «Les problèmes médicaux actuels du Président Gbagbo proviennent des conditions inhumaines de sa détention». C’est le choc ! Les images de Lida Kouassi et de Katé Gnatoa qui créent le trouble La DST, qualifiée de «Gestapo à l’ivoirienne» par de nombreux observateurs du régime Ouattara, avait déjà mauvaise presse. Mais le «one-man-show» d’Hamed Bakayoko diffusant à la télévision les images des «aveux» d’un Moïse Lida Kouassi visiblement maltraité et apeuré, et d’un colonel Katé Gnatoa la main dans le plâtre – souvenir d’une séance de torture? – ont créé un profond malaise, y compris dans les chancelleries. Dans quelles conditions ces vidéos avaient-elles donc été réalisées ? Même l’hebdomadaire Jeune Afrique, en relatant le contenu de procès-verbaux d’audition «généreusement» fournis par les services d’Hamed Bakayoko, sur des supposés projets de coup d’Etat, s’est senti obligé de préciser : «Reste que si l’authenticité des documents auxquels JA a eu accès ne fait pas de doute, il convient de préciser que les déclarations de Gnatoa Katé ont été
recueillies hors procédure judiciaire et sans la présence d’avocats».
Torture ordinaire dans les «bases» des FRCI Obsédés par le spectre d’une révolte urbaine à Abidjan, les sécurocrates du régime ont parsemé la commune d’Abidjan – notamment les quartiers de Yopougon réputés hostiles – et certaines régions du Sud et de l’Ouest du pays de «bases» FRCI, sans aucun fondement légal, installées anarchiquement. Et qui sèment la terreur au nom de l’Etat. Dans ce numéro du Nouveau Courrier, nous publions le témoignage d’un jeune Ivoirien que nous désignerons sous le pseudonyme de Benoît H., et qui raconte le calvaire qu’il a vécu dans un de ces camps de torture. Nous publions ce témoignage dans l’espoir que les organisations de défense des droits de l’Homme et les autres consciences morales, notamment le clergé ivoirien, sortiront de leur torpeur pour engager elles-mêmes leurs enquêtes sur cette honte ivoirienne. Le témoignage bouleversant de Benoît H., torturé au camp FRCI de Yopougon Niangon «Je ne vous donnerai pas de détails sur l'endroit ni sur les conditions de mon enlèvement, mais je vous ferai un récit complet de mon calvaire dans les camps de concentration du régime. J'ai été enlevé par un groupe de FRCI basé au Camp 2 de Niangon km 17 sur dénonciation d'un groupe de personnes de mon quartier, simplement pour nuire au commerce que je mène avec des amis. Ils sont arrivés dans un 4X4 et nous ont intimé l'ordre de les suivre jusqu’à leur camp pour savoir de quoi nous étions accusés. Arrivés au Camp 2 de Niangon, nous apprenons que nous sommes accusés d’«atteinte à la sûreté de l’Etat», d'entretenir des soldats subversifs basés à l’extérieur du pays, de tenir des réunions politiques dans le but de renverser le pouvoir en place…
Lorsque j'ai entendu les chefs d'accusation, j'ai tout de suite pensé à une blague. Pendant qu'on nous interrogeait, d'autres gars enlevés un peu plus tôt que nous subissaient des sévices, des tortures des recrues du camp. Un des chefs surnommé Moro Naba, un Burkinabè, prenait des sachets et des morceaux de seaux en plastique, y mettait le feu et répandait le liquide brûlant sur le corps des suppliciés. L’odeur de la chair brûlée se répandait dans tout le camp. Les cris et gémissements des prisonniers nous donnaient froid dans le dos. Un des suppliciés a reçu le liquide brulant sur le dos, les cuisses et le sexe. Il criait tellement qu'il en est devenu sourd. Plus tard, nous avons appris que nos codétenus étaient des soldats enlevés plusieurs jours plus tôt chez eux ou sur leur lieux de service. Ils nous ont gardé sur place pendant plus de 10 heures sous le feu des questions du tout venant. Des questions des plus farfelues : qui nous arme, qui nous finance, où nous tenons nos réunions politiques, ou sont cachés les soldats rentrés d'exil, etc...
Les coups pleuvaient de partout pour toute réponse non satisfaisante. On nous traînait sur une longue distance par les pieds dans la boue et nous étions obligés de faire de la gymnastique pendant des heures et des heures au bon vouloir des recrues dans des endroits qui avaient servi d'urinoirs.
Dès le petit matin, nous-mêmes avons fait le tour de toutes les questions posées la nuit et de tous les sévices décrits plus haut. J'etais épuisé, je ne sentais presque plus les coups que je recevais : tout ce qui m'importait était de m'étendre pour prendre du souffle, j'étais sourd aux menaces et cris qui m'intimaient de m'asseoir. Vers 10 heures, plusieurs chefs se sont succédé et nous ont informés que nous devions être transférés sur une autre base. Nous avions peur parce que chaque base a ses méthodes de torture. Moi je connaissais certaines bases de réputation, à part celle de Niangon. Celles de 220 Logements à Adjamé, une des plus dangereuse, celle de Bingerville, celle de Angré, et celle de Yopougon Selmer.
Enchaînés par les pieds quatre par quatre Un véhicule est venu nous chercher, nous entassant à moitié nus dans une voiture bâchée non couverte pour une destination que nous ne connaissions pas. L'inquiétude se lisait sur nos visages, parce que le véhicule évitait d'emprunter les grandes voies. Quand nous traversions certains quartiers, des habitants nous invectivaient, se moquaient et applaudissaient presque. Après plusieurs minutes nous sommes débarqués dans le camp1 de Yopougon Selmer. Moins grand que celui de Niangon mais avec les mêmes bâches et hangars. Ici, il y avait un poste de police. C'est dans ce poste de police que nous avons été déversés et tout de suite des coups ont commencé à pleuvoir, cette fois de la part d'un policier très zélé qui a demandé qu'on nous enchaîne. Nous sommes enchainés par les pieds quatre par quatre. Des heures durant les questions et les coups pleuvent, des insultes de quelques policiers : surtout deux, un appelé Sniper, trapu, nerveux ; un autre, un adjudant qui ne manquait pas de dire que nous étions bêtes de croire que nous pouvions libérer Gbagbo et tous les autres prisonniers, que même si la CPI libérait Gbagbo lui et d'autres étaient prêts à le flinguer. Et plein d'autres choses ridicules et injurieuses envers des communautés ethniques qu'il traitait de maudites. L’épreuve de la «piscine» et autres sévices…
Dans ce camp, les sévices n'étaient pas fréquents mais journaliers. On venait chercher des prisonniers pour les bastonner pendant plusieurs heures. Nous avons tous subi l'épreuve de la piscine : une grande barrique
remplie d'eau dans laquelle on vous trempait la moitié du corps en vous soulevant par les pieds et les mains menottées dans le dos. On vous arrosait les reins de coups pour vous obliger à boire le maximum d'eau et cela tous les jours. Tant que vous ne leur disiez pas ce qu'ils voulaient entendre, c’était la même chose. Tous les jours, il y avait un «arrivage» de nouveaux gars parmi lesquels des recrues FRCI indisciplinés qu'on venait punir. Dans ce camp, aucun parent n'avait le droit de vous voir ou de tenter de rentrer en contact avec les prisonniers. Pour éviter que les prisonniers soient localisés, on les déplaçait de site en site. Alors que les parents les croyaient à un endroit, on les rançonnait.
Pour espérer faire libérer un parent, nos geôliers demandaient 350 000 FCFA par tête ou plus. Si vous êtes un homme et que vous vous aventurez dans leur camp pour réclamer quelqu'un, vous êtes obligé de négocier votre sortie en même temps que celui pour lequel vous êtes venu.
Sur le site de Selmer, on trouvait de tout : - des soldats, militaires, gendarmes, policiers accusés de vouloir déstabiliser le régime en place ; - des civils accusés des mêmes délits ou qui avaient eu des histoires avec des sympathisants du RDR ou même avec leurs femmes ou encore ceux qui étaient venus tenter de négocier la libération de leur parent. Un des prisonniers, venu d'Europe, avait voulu plaider pour son frère. Ils l'ont gardé et obligé à payer environ deux millions : le plus grave, ils l'ont gardé et l'obligeaient à utiliser son véhicule pour faire leur courses, il était le chauffeur et tous les jours leur payait la nourriture accompagnée de champagne ou de liqueur de grande qualité. Les gars ne mangeaient pas pour moins de 50 000 FCFA par jour. Lui, c'était un prisonnier «choco» enchaîné au bureau de ses bourreaux pour dormir, cela pendant plusieurs jours. Les prisonniers étaient enchainés toutes les nuits avant de dormir quatre par quatre. Il fallait pisser dans des bidons de sucrerie. Malheur à celui qui a une envie pressante : obligé de réveiller ses codétenus qui l’accompagnent faire vos besoins dans un sachet dans un coin du hangar qui tient lieu de prison. Un WC et une douche pour tous les prisonniers, situés à environ une centaine de mètres. Vous vous faites accompagner par un garde qui vous laisse juste le temps de soit vous laver, soit faire vos besoins. Pas possible de faire les deux à la fois. La prière de groupe était interdite par l'adjudant. Le camp 2 est basé à Yopougon Niangon sur la route de Dabou. Il est immense et composé de plusieurs dizaines de tentes modernes servant de dortoirs, de bureaux administratifs, de locaux de soins de santé (des infirmeries), de réfectoires, de cuisines, de salles de projection (avec télé), etc... Le camp1 est basé à Yopougon Selmer sur le site du village de la liberté du FPI. Il est immense et composé de plusieurs dizaines de tentes modernes servant de dortoirs, de bureaux administratifs, de locaux de soins de santé (des infirmeries), de réfectoires, de cuisines, de salles de projection (avec télé), de bureau de «police» et de «palais de justice » où on vous juge et où on vous oblige à appeler le policier «président», etc. Il est très bien structuré avec des commandants, des lieutenants, des sergents, des caporaux et de nombreux petites recrues censées être des démobilisés. Le camp est à l'origine un camp de démobilisés mais est plus utilisé comme camp de formation et de torture. L’objectif : emprisonner pour rançonner les prisonniers, se faire payer de cette façon leur butin de guerre Les ONG de droits et l'ONUCI sont informées des séances de tortures mais personne n'en parle. Les journaux ne s'intéressent qu'aux prisonniers politiques de leur bord. Il faut faire quelque chose pour ces prisonniers avant que le pire ne leur arrive.»



Par Philippe Brou
Source: Le Nouveau Courrier N°551 >Du vendredi 29 juin 2012
 




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