Emergence 2020, thème bien choisi mais …. ( Par Omar S.)

CIVOX.NET
Dimanche 2 Juillet 2017 - 15:18


Lorsque dans l’après midi du 11 avril 2011, le boulevard s’ouvrait enfin pour que Ouattara prenne place dans le fauteuil présidentiel, nous nous sommes tous posés la question de savoir quel était son plan pour mettre le pays sur les rails. Le chantier était gigantesque ; la Cote d’ivoire qui lui tendait la main était au niveau où Houphouët-Boigny l’avait laissée en 1993 : plantations de café et de cacao vieillissantes, infrastructures amorties et dégradées, une industrialisation morose, un système éducatif inadapté à cause du nombre pléthorique d’apprenants, comparé aux capacités d’accueil,  une mentalité fondue dans la corruption, le vol et l’enrichissement des politiciens au détriment du petit peuple travailleur…    Pourtant, Ouattara avait déjà son plan depuis le Golf Hôtel. À l’image de la transition opérée dans certains pays comme le Brésil, l’Inde, L’Afrique du Sud et les « Dragons et Tigres » d’Asie, Ouattara affirmait pouvoir extirper la Côte d’Ivoire du lot des pays du quart-monde pour la rendre émergente. Sans opposition réelle,  dans un climat de paix sociale, avec la confiance des bailleurs de fonds, et un pays à construire, rien n’empêchait Ouattara de réussir. Quel bilan de l’émergence six ans après ?

 

Nous prendrons comme appui, l’éducation, les stratégies industrielles, l’autosuffisance alimentaire, la moralisation de la vie publique, et les disparités régionales.  

 

Le premier secteur où l’émergence devrait prendre son envol, était celui de l’éducation. C’est ce que les pays d’Asie (sur lesquels l’émergence est d’ailleurs calquée) ont étudié très tôt, pour arriver à la conclusion que l’un des facteurs explicatifs des différents niveaux de vie entre pays pauvres et riches était le degré d’éducation de la population. Plus le niveau intellectuel du capital humain d’un pays est faible, moins ce pays se développera. C’est après avoir pensé cet enjeu, que Ouattara aurait dû envoyer ses experts en éducation pour maitriser le mécanisme employé depuis la fin des années 70 dans ces pays. Qu’ont-fait ces pays ? Ils se sont adonnés à de véritables réformes en adaptant aux besoins de leurs pays, les cursus scolaires, les emplois du temps des enseignants, les effectifs des classes, les mesures disciplinaires. C’est ainsi que l’accent a été mis dans tous ces pays, sur la construction d’infrastructures, leur équipement et une forte tendance vers la maitrise des sciences et techniques. Moins de vingt ans après, les résultats sont là : la Chine, l’Inde, la Thaïlande ont plus ou moins des infrastructures routières de qualité, et fabriquent leurs propres voitures. La Thaïlande est d’ailleurs devenue, le pays où  la production automobile connait la plus forte croissance au monde, et ces bonnes notes découlent de ce qui a été fait en amont dans l’éducation. Pendant ce temps qu’a fait la Cote d’ivoire pour tendre vers l’émergence ? Elle a fermé les universités pour  deux ans, puis a injecté 110 milliards pour leur réhabilitation, certains URES déjà existantes ont été brusquement baptisées universités, sans accroissement réel des capacités d’accueil et des moyens de formation, certaines cités universitaires sont toujours en ruine, et un système LMD a été superposé sur l’ancienne méthode, sans agencement adéquat avec la réalité du terrain. Au niveau du secondaire, en 4 ans (2011 à 2015) 15313 salles de classes ont été ouvertes,  2188 écoles primaires, ainsi que 170 établissements secondaires ont été construites. Hélas, le rythme de distribution de matériels didactiques, d’équipement des classes reste toujours très lent. L’on voit encore des écoles où les enfants occupent à trois les tables bancs (lorsqu’il y’en a), 70% des apprenants ignorent ce qu’est une éprouvette graduée, les acides, l’oscilloscope, et dans le fond, toutes les méthodes ont changé. Désormais, au premier cycle, les matières d’éveil et la conduite ont les mêmes coefficients que les matières scientifiques et littéraires. Conséquence, l’accent est mis sur le taux de réussite au détriment de la qualité de la formation. Nous apprenions samedi dernier que 80,98%  des postulants à l’entrée en 6ème ont été déclarés admis. Mais combien savent lire leurs noms écrits ?

 

L’éducation actuelle étant en déphasage avec les méthodes des pays déjà émergents, qu’en est-il de l’industrialisation ? Rappelons que tous ces pays cités en exemple en matière d’émergence, ont mis l’accent sur une position dominante, spécifique à chacun d’eux sur le plan industriel, et s’en sont fait exportateurs. Citons en exemple Singapour pour les disques durs (processus entamé depuis 1980, aujourd’hui, leader mondial), la Corée du Sud pour les Télévisions, Taiwan avec les consoles d’ordinateurs… alors en adaptant ces modèles au nôtre que pouvaient faire les chantres de l’émergence à la sauce ivoirienne ? Tout simplement rechercher une certification qualitative  des produits dérivés du café et cacao (premier producteur mondial), lancer un vaste programme de sensibilisation au sujet de la consommation du chocolat local et du café, opter pour une exportation d’abord vers la sous-région puis varier progressivement les débouchés. Hélas, nous sommes encore au stade de l’exportation des fèves de cacao (même pas semi-fini) et lorsque par comédie et complaisance, le siège de l’Organisation Internationale du Cacao est délocalisé à Abidjan on fait la fête, comme si ce geste boosterait le processus de transformation et d’exportation du cacao.

 

L’émergence, c’était aussi tendre vers l’autosuffisance pour les produits alimentaires de consommation de masse. Ce principal produit est connu, il s’agit du riz. Qu’est-ce qui a été fait pendant ces 6 dernières années, pour nous rendre indépendant des zones marécageuses rizicoles du Vietnam, de la Thaïlande, ou de la Chine ? On se rappelle que le 31 janvier 2013, Margarita Louis-Dreyfus du groupe du même nom, avait obtenu des autorités d’Abidjan un accord pour lancer son projet de riz paddy d’un coût de 60 milliards. Depuis lors où en sommes nous avec ce plan ? Aucune communication. Pourtant, il suffisait de regarder dans les vieux tiroirs du ministère de l’agriculture pour sortir les documents ayant servi aux projets précédents l’indépendance tel ceux de la Société d'Assistance Technique et la Motorisation Agricole en Côte d'Ivoire (SATMACI), par la suite pour parachever le processus de l’autosuffisance, fut créeee la SODERIZ en 1970. Nous parlons d’une imminente émergence dans trois ans, alors que lorsque nous sommes à table, que ce soit le contenu du verre, de l’assiette, de la soupière, la nappe et même la serviette de table, tout est importé. Alors de quelle émergence alimentaire parlons-nous ?

 Un autre facteur conduisant à l’émergence des pays sus cités est la moralisation de la vie publique, et singulièrement au sommet de l’Etat. Combien de fois n’avons-nous pas appris que tel homme politique, ou tel PDG, brésilien, coréen, ou indien  a rendu sa démission pour se mettre à la disposition de la justice de son pays, lorsqu’il est soupçonné d’être impliqué dans un scandale ? Ce genre de comportement a renforcé la confiance entre les peuples et leurs autorités, favorisant ainsi l’émergence de ces pays. Que voyons-nous ici ? Il existe des lois pour renforcer l’immunité de ceux qui doivent servir de locomotive en matière de modèle (Cf. article 157 et 158 de la constitution de 2016). Ce qui crée les conditions pour que l’homme de la rue ait une image très négative des politiciens. Favoritisme, corruption, gré à gré, dessous de table, impunité des sommités est un frein à l’émergence. Et c’est Ouattara lui-même qui l’a affirmé « l’émergence de la Cote d’Ivoire restera un vœu pieu, tant que le climat des affaires ne sera pas assaini » in JA  5 Mai 2013. L’homme de la rue a parlé de cette mauvaise gouvernance, les comédiens ont utilisé des méthodes humoristiques pour attirer votre l’attention, même les artistes chanteurs (Cf. concert Yodé et Siro). Finalement, c’est un imam qui a eu le courage de vous regarder droit dans les yeux pour vous dire que votre système souffre d’une gangrène.

 

 Veulent-ils rendre la Côte d’Ivoire émergente, ou bien le phénomène ne concerne qu’Abidjan et sa région ? La question est d’autant plus fondamentale qu’il existe un fort déséquilibre dans la répartition des investissements, dans la localisation des structures institutionnelles, et dans l’autonomie des autres régions vis-à-vis d’Abidjan. Nous avons l’impression que rien n’est entrepris pour la décentralisation, en un mot Abidjan étouffe. Et ce laxisme engendre, lourdeur administrative, embouteillages d’un côté, et évidemment délaissement, et frustration de l’autre. Pourtant, l’Etat pourrait créer des pôles de développement dans chaque région, et chacune d’elle pourrait avoir une spécialité. Ainsi à défaut s’être émergente, chaque région aurait un acquis dans le processus en cours.  

 

L’émergence ! Était-ce juste une simple idée, ou la volonté d’un homme de mettre son pays debout après que celui-ci ait pataugé dans le désordre pendant des décennies ? Nous pensons qu’il s’agissait juste d’une vision passive sans matérialisation réelle. Parce que si effectivement l’idée avait été bien ficelée, le président pouvait s’inspirer de Houphouët Boigny, qui en 1946, avait en projet, de doter la Côte d’ivoire de cadres compétents dans tous les domaines. Pour ce faire, 148 élèves parmi les plus méritants sont allés étudier en France, se perfectionner, et se mettre au service de leur pays. Les anciens se souviennent encore de  l’impact des Compagnons de l’Aventure 46 sur le système ivoirien, et ce durant plusieurs années. Après la genèse de l’idée de l’émergence, nous pensons sincèrement que c’est ce qui aurait dû être fait. Choisir parmi nos apprenants, nos experts, et nos cadres naissants les plus compétents, les envoyer en formation dans les pays déjà émergeants, pour que ce futur capital humain s’imprègne des facteurs, et conditions de l’émergence. Si l’Etat a investi dans la formation des ex-rebelles comme Wattao au Maroc, et d’autres en Afrique du Sud et en France, c’est qu’il pouvait investir dans la formation du capital humain des autres secteurs d’activité.   Malheureusement, l’on a pensé qu’il s’agissait de décrété émergence, sans sous-bassement pour que brusquement avant 2020, nous y soyons.

Omar S.

 




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