Election Gabonaise : comment truquer une élection présidentielle pour 75 000 euros ?

CIVOX.NET
Dimanche 11 Septembre 2016 - 15:46


 

Jeudi 8 septembre, quelques minutes seulement avant la fin du délai légal, Jean Ping a finalement déposé un recours devant la Cour constitutionnelle afin de contester le résultat de la présidentielle du 27 août qu’il dit lui avoir été volée.

Son dossier paraît solide. Pourtant, l’ancien cacique du régime gabonais passé dans l’opposition et ex-président de la Commission de l’Union africaine a longuement hésité. Il préjuge de la partialité de cette instance présidée par l’une des belles-mères de président Ali Bongo Ondimba, déclaré vainqueur, dans le tumulte d’émeutes meurtrières, par la Commission électorale nationale autonome et permanente (Cénap).

Réajustement brutal

Dans cette région d’Afrique centrale où les présidents sortants sont passés maîtres dans l’art de frauder les élections, n’importe quel opposant rêverait sans doute d’avoir entre les mains le dossier déposé par le Gabonais Jean Ping. En effet, n’était la défiance envers la Cour constitutionnelle – surnommée par l’opposition « la tour de Pise » parce qu’elle penche toujours du côté du pouvoir –, les chiffres présentés par la Cénap pour assurer in extremis, et fort maladroitement, la victoire au président sortant résistent mal au moindre test de crédibilité

Le nœud du problème porte sur la région du Haut-Ogooué, dont le résultat « officiel » a permis à Ali Bongo Ondimba de rattraper le retard constaté après compilation des votes dans les huit autres provinces du pays. Le problème ne date pas d’hier. « Par le passé, au temps du père [Omar Bongo Ondimba qui dirigea le pays de 1967 jusqu’à sa mort en 2009], mais aussi lors de la première élection, controversée déjà, d’Ali Bongo en 2009, ce fief familial a toujours servi de variable d’ajustement pour leur assurer la victoire. Mais là, ils [le pouvoir] ont été dépassés. Ils ne s’attendaient pas au score de Jean Ping, dopé par l’union de l’opposition et l’effritement de la majorité. Ils n’ont pas mesuré le niveau de rejet du pouvoir au sein de la population », analyse Pascal Oyougou, originaire du Haut-Ogooué, membre d’Héritage et modernité, un groupe formé par des dissidents du parti au pouvoir.
 

Cette année, le réajustement a donc été brutal. Un chiffre concentre tous les soupçons : 99,83 %. Soit le taux de participation astronomique publié par la Cénap. En d’autres termes, cela signifie que seulement 50 électeurs sur les 71 786 inscrits sur la liste électorale du Haut-Ogooué publiée en avril ne sont pas allés voter . « Fantaisiste », lâche un diplomate européen. Grâce aux 95,46 % des voix qui lui sont attribuées dans cette province, le candidat Ali rafle les suffrages qui lui manquaient pour finalement dépasser Jean Ping de quelque 6 000 voix au niveau national. Miracle.

Participation « nettement supérieure »

Comment en est-on arrivé à une manipulation si grossière ? Au lendemain du scrutin, la Mission d’observation électorale de l’Union européenne avait jugé « satisfaisantes » les conditions du vote et la conduite du dépouillement dans les quelque 5 000 bureaux du pays où l’opposition disposait de représentants. De même en avait-elle au sein des commissions de centralisation des résultats aux niveaux départemental, régional et national.

La chef de cette mission, l’eurodéputée bulgare Mariya Gabriel, notait certes que la gestion du processus avait « manqué de transparence », soulignant que « les organes de gestion des élections omettant de mettre à la disposition des parties prenantes des informations essentielles telles que la liste électorale et la liste des centres de vote ». Elle pointait aussi « un déséquilibre des moyens en faveur du président sortant ». Les chiffres du Haut-Ogooué n’étaient pas encore tombés.
 

Les ennuis du pouvoir ont commencé lorsque les gouverneurs de chaque province, chargés de transmettre les procès -verbaux de dépouillement à la commission centrale, ont commencé àpublier les résultats, dès le dimanche soir, soit vingt-quatre heures après le vote. Progressivement, il est alors apparu que le candidat Ali Bongo Ondimba enregistrait 60 000 voix de retard sur Jean Ping dans huit des neuf provinces du pays. Un écart quasiment impossible à rattraper alors que seul le Haut-Ogooué n’avait pas encore annoncé ses résultats.
 

Il fallut alors attendre quarante-huit heures supplémentaires pour que le Haut-Ogooué transmette ses résultats hautement controversés. La mission d’observation de l’UE, appelant au recompte des voix bureau par bureau, a alors parlé d’« une anomalie évidente » dans la province, où « les résultats n’ont pas été annoncés publiquement », contrairement au reste du pays. Elle souligne aussi que le taux de participation, de 99,93 % rappelons-le, y est « nettement supérieure » à la moyenne, « estimée à 48 % », dans les huit autres provinces.

« 50 millions de francs CFA contre notre silence »

Il semblerait que le pouvoir s’y soit repris à deux fois pour arriver à ce chiffre. Un proche de Jean Ping nous a affirmé « disposer d’un enregistrement audio du gouverneur de la province du Haut-Ogooué sur lequel il annonce une participation de 95 % », un score insuffisant qu’il aurait ultérieurement modifié.

Un autre témoignage jette le doute sur la sincérité des résultats de la province. Selon René Ndémézoo Obiang, directeur de campagne de Jean Ping, trois représentants de l’opposition au sein de la commission électorale provinciale du Haut-Ogooué auraient été « achetés » pour fermer les yeux sur le décalage existant entre les PV arrivant des départements et ceux finalement annoncés au niveau de la province. L’un d’eux, Fabrice Simba, commissaire provincial pour le compte de l’opposition à la Cénap du Haut-Ogooué, joint au téléphone, affirme avoir« reçu 50 millions de francs CFA [environ 75 000 euros] en échange de notre silence ». « Nous avons partagé cette somme à trois : Marius Mbourou [vice-président de la CEP désigné par l’opposition], Josaphat Azzibrouk et moi ».

Dans une déclaration faite le 30 août devant un huissier de justice , dont nous avons obtenu la copie, Fabrice Simba dit avoir été informé par M. Mbourou que celui-ci « a été approché par monsieur le président de la commission provinciale électorale du Haut-Ogooué, monsieur Nguia François qui lui a dit qu’après les résultats du vote quelqu’un nous remettra une somme de 50 millions de francs CFA ». « Je n’ai pas vu la personne qui nous a remis l’argent », ajoute-t-il. Le procès-verbal de l’huissier évoque « une personne inconnue qui serait de la majorité ».Marius Mbourou se serait évanoui dans la nature et il est difficile de confirmer les accusations portées.

Ce qui semble clair, en revanche, c’est que les PV récupérés par l’opposition contredisent les chiffres de la Cénap, que ce soit au niveau de la participation ou du score des deux candidats.

Convoyage rocambolesque

Le récit du convoyage de ces PV originaux depuis Franceville (chef-lieu du Haut-Ogooué) jusqu’à la capitale (plus de 700 km) est en soi rocambolesque. « Il a fallu faire croire qu’on les acheminait par la route », assure Pascal Oyougou, qui coordonnait la campagne de Jean Ping dans la province. « Lors d’un arrêt, nous avons discrètement échangé des mallettes. Celle qui contenait les PV est finalement partie par avion et se trouve désormais en lieu sûr », affirme-t-il.

Pascal Oyougou affirme donc détenir les PV de dépouillement de 126 bureaux de vote sur les 297 que compte la province. D’après ces documents, portant sur 24 000 bulletins exprimés, Ali Bongo Ondimba obtiendrait 83 % des voix, 16 % pour son concurrent direct.
 

Surtout, la lecture de ces PV ferait apparaître plus de 10 000 abstentions, loin des 50 officiellement annoncées. Dans un communiqué publié mardi, la Mission européenne rappelait également que « l’abstention observée dans l’une des quinze commissions électorales locales est à elle seule supérieure à l’abstention déclarée par la Cénap pour l’ensemble de la province. L’intégrité des résultats provisoires dans cette province est par conséquence remise en cause ».

Dans sa requête à la Cour constitutionnelle, l’opposition réitère sa principale revendication : le recomptage des voix bureau de vote par bureau de vote pour le Haut-Ogooué, en présence de représentants de la majorité et de l’opposition « à parité égale », mais aussi d’« experts internationaux ».
 

Le pouvoir réfute toute malversation. Par la voix de son porte-parole, Alain-Claude Bilie By Nzé, il a annoncé que les avocats d’Ali Bongo Ondimba déposeront, à l’issue de l’examen du dossier de l’opposition par la Cour constitutionnelle, « des demandes reconventionnelles qui apporteront ses propres réponses aux contestations de l’opposition ». Parallèlement, ils déposeront des recours pour des « fraudes » commises, selon eux, par les amis de Jean Ping, dans les provinces de l’Ogooué-Maritime, de l’Estuaire et du Woleu-Ntem.

Par Christophe Châtelot (Libreville, Gabon, envoyé spécial)





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