Ecole Nationale de l’Administration: Toute la vérité sur les fraudes à l’ENA

L’ENA et ses 23.000 candidats attendent depuis quelques semaines la décision du ministre de la fonction publique qui a, dès le 24 décembre, fait arrêter toutes délibérations qui se faisaient dans le cadre du concours de cette année. Comment de tels dysfonctionnements ont-ils été possibles et qui en sont les responsables ? En attendant d’avoir des réponses à toutes ces questions, le journal Aujourd’hui a rencontré quelques personnages clés de cette affaire. Leurs témoignages ne font que renforcer les soupçons de fraude et de malversations.

Mercredi 7 Janvier 2015 - 09:42


Ecole Nationale de l’Administration: Toute la vérité sur les fraudes à l’ENA
A l’école nationale d’administration, le vent poussiéreux qui souffle depuis une semaine sur la ville d’Abidjan n’est pas de bon augure. Depuis le 24 décembre en effet et l’incorporation de 23 candidats n’ayant pas composé sur la liste des admissibles, le fragile équilibre péniblement retrouvé, après trois années d’inactivité, est à nouveau rompu. La tutelle, elle, n’a pas hésité à réagir et depuis cette date, le concours 2014 est suspendu. Les délibérations des jurys sont ainsi bloquées. Ce qui laisse admissibles et échoués dans l’expectative. Une enquête dirigée par l’inspection générale de la fonction publique a été mise sur pied. Son but, aider à comprendre ce qui s’est passé ce jour-là lors des délibérations le jury du cycle moyen supérieur professionnel, lesquelles ont permis à 23 candidats n’ayant jamais composé de se retrouver en haut de la liste des admissibles. Mais cette enquête ne rassure pas tout le monde. A commencer par les proches de la directrice générale qui en ont contesté sa trop grande dépendance au ministre de la fonction publique Cissé Bacongo. Le successeur de Gnamien Konan aurait en effet quelques raisons idéologiques de vouloir avoir la peau d’Evelyne Yapo, nommée en 2010 par le Président Laurent Gbagbo, l’ennemi juré du régime. Plutôt femme de poigne, d’une rigueur irréprochable, Evelyne Yapo est arrivée à l’école nationale d’administration en 1994 après avoir passé six années à la direction générale des impôts. Son passage à l’école de gestion économique et financière, l’AGEF, est notamment marqué par la mise sous l’éteignoir d’anciens barons fescistes plutôt difficiles à encadrer. La plupart d’entre eux raseront le mur de l’école jusqu’à la fin de leur scolarité. Laurent Gbagbo la nomme donc en 2010 pour exorciser l’image en lambeaux d’une ENA qui a du mal à rassurer l’opinion publique nationale en raison des rumeurs persistantes d’achat des admissions et des diplomes. Le premier concours qu’elle organise en 2010 se passe plutôt bien. Pas de rumeur de fraude, pas de plainte de candidats, pas d’allers et venues de la liste des admissibles chez le ministres pour en changer le visage… Tout semble fonctionner. Mais lorsque Laurent Gbagbo tombe à la suite des coups de boutoir des soldats français, l’école se retrouve bloquée. Le nouveau gouvernement n’a pas l’intention d’organiser de nouveaux concours. L’ENA, elle, est condamnée à faire du surplace jusqu’en 2014 où le premier concours post-crise est organisé. Mais à la surprise générale, 23 candidats absents pendant les épreuves sont déclarés admissibles par le jury. Que s’est-il donc passé et pourquoi le jury at-il laissé passer pareilles choses ? Mais avant que l’opinion publique ait eu un début de réponse, la nouvelle envahit le 23 décembre les réseaux sociaux. En raison des habitudes qui ont la vie dure en Côte d’Ivoire, les médias n’ont aucune peine à couvrir cette actualité comme la fraude du siècle. Il faut dire que le ministre de la fonction publique lui, non plus, n’a pas fait dans la dentelle. Ce 23 décembre, le concours est suspendu, tout comme le reste des délibérations. La direction tente alors de s’expliquer et parle d’une erreur humaine qui aurait contribué à ce concours de circonstance plutôt généreux pour les 23 veinards. Cissé Bacongo se ramasse même quelques gamelles, puisqu’il se voit accusé d’exploiter cette situation contre la directrice de l’école. Alors à se demande, Evelyne Yapo organise une conférence de presse. Changement de ton, nouvel accusé : c’est désormais le jury qui n’aurait pas maîtrisé l’utilisation du programme informatique, cause officielle, en tout cas vu de l’ENA, de la grave méprise. Mais cet argument a du mal à convaincre l’opinion et tous ceux qui ont une connaissance minimale de l’informatique. En somme tout le monde. Sauf le concepteur du programme, Laurent Gnon, le directeur de la société SONEC. Lui soutient qu’il ne s’agit que d’une simple erreur humaine et que c’est parce que les coupons des candidats absents aux épreuves n’ont pas été introduits dans le programme que ce bug s’est produit. Dysfonctionnements.Les articulations du programme laissent plutôt songeur, surtout que le jury n’a jamais été formé à son utilisation. Mais sur la question, le directeur général de la SONEC estime que ce n’était pas nécessaire de former des membres du jury, puisque ses agents étaient dans la salle pour scanner et faire rentrer les différents coupons… Sans copies et sans connaissance de l’utilisation du programme, le jury a donc produit l’irréparable. En fait si les dommages sont énormes, c’est parce que la directrice générale a organisé seule de bout en bout ce concours. Le décret 97-25 du 15 décembre 1997 portant attribution en matière d’organisation et de fonctionnement de l’ENA est pourtant clair et insusceptible d’interprétation sur le rôle de numéro deux du secrétaire général. En effet selon son article 13 de ce décret, le secrétaire général de l’ENA assure la coordination des activités administratives de l’école, notamment : la gestion du personnel et des élèves ; la gestion courante du patrimoine et la gestion financière de l’ENA. Il est chargé, sous le contrôle du directeur de l’ENA, de l’organisation des concours d’entrée à l’école. En pure perte, puisqu’en 2012, le rapport d’audit de l’école a interpellé la directrice sur le fait qu’elle ne laisse pas son secrétaire général exercer ses compétences en matière d’organisation des concours. Mais deux ans plus tard, la directrice n’a guère changé ses habitudes, puisque le secrétaire général assiste, sans broncher, aux différents changements qui ont marqué les épreuves écrites. Celles-ci comportent désormais trois étapes. La première est marquée par trois épreuves écrites : la mise au net, qui consiste à choisir un texte où des fautes ont été volontairement laissées, l’aptitude verbale, pour vérifier l’expression écrite, et la culture générale. Les candidats ayant réussi cette étape sont admis à composer en informatique, en anglais et à faire un test d’organisation. C’est à la fin de cette deuxième étape que ceux qui ont réussi sont autorisés à passer le concours initial qui comporte le sujet d’ordre général, un autre d’ordre économique et social, un sujet de synthèse… « Etait-ce opportun ? », se demandent certains collaborateurs, particulièrement ceux qui ont été  mis volontairement sur la touche. D’autres confessent : « j’ai découvert les arrêtés quand ils ont été signés par le ministre ». Quant au secrétaire général, il se plaint que la hiérarchie n’ait jamais rappelé la directrice générale à l’ordre : «  quand elle va au cabinet, elle s’y rend avec un autre directeur ». En fait, ce secrétaire général bis n’est autre que le directeur de l’école de gestion économique et financière Aka Miézan avec qui Evelyne Yapo semble avoir  de solides atomes crochus. Tous deux viennent en effet des impôts où l’actuelle directrice de l’ENA est restée pendant six années. Mais le concerné s’en défend : « je suis arrivé aux impôts en 2004 et madame Yapo n’y était plus ». Cela dit, Aka Miézan a succédé à Evélyne Yapo à la tête de l’AGEF et tous deux semblent plutôt bien s’entendre. C’est d’ailleurs au directeur de l’AGEF que nous avions expliqué la nécessité de rencontrer la directrice générale de l’ENA pour connaître sa version des faits. En pure perte parce que la concernée n’a pas jugé utile de nous rencontrer. Mais la directrice de l’ENA n’est pas uniquement  critiquée pour sa propension à tout accaparer et à tout organiser seule dans le menu détail. Sa gestion financière ferait également apparaître de nombreux cas de mauvaise gestion. Par exemple sur la décision de faire établir aux candidats des photographies dans les locaux de l’ENA. L’arrêté portant détermination des frais d’inscription ne prévoit pas des frais liés à la prise de la photo. Cela a néanmoins coûté 2000 F à chacun des 23000 candidats au concours de cette année. Soit quelque 46 millions qui n’ont pas été encaissés par l’agence comptable de l’école comme c’est l’habitude, mais directement par la SONEC qui s’est néanmoins vu en plus payer quelque 25 millions par l’agent comptable sans convention et sans le contrôle préalable du contrôleur budgétaire. La règle. C’est pourtant la règle. Il en est ainsi des différents partenariats avec la poste pour le renvoi des dossiers de candidature, la visite et contre-visite médicale… L’ENA encaisse toujours l’argent avant de le reverser à son partenaire après avoir ponctionné ses 10%. Le fait de ne l’avoir pas fait cette fois-ci accroît des soupçons de délit d’initiés d’autant plus qu’il n’y a pas eu d’appel d’offres restreint comme le demande l’usage et que la société SONEC semble clairement minimiser le devoir de transparence que lui impose en principe sa situation de partenaire commercial. Toujours est-il que le directeur général de la SONEC admet avoir eu quelques soutiens au sein du cabinet du ministre. « J’ai eu une approche commerciale envers le ministère mais je ne sais pas si après il m’a recommandé à l’ENA ». La réalité montre pour tant que ce genre d’appui ne manque jamais d’être noté lors de la première rencontre avec la structure concédante. Il est donc étonnant qu’aucune allusion à la recommandation de madame Viviane Krou Adonis directrice de cabinet du ministre Cissé Bacongo n’ait pas été faite. D’autres problèmes sont également révélateurs des comptes pas toujours assez nets à l’ENA. Pour cet exercice, la direction générale a en effet déclaré 300 millions de ressources excédentaires là où 464 millions auraient dû l’être. Or le principal enjeu de cette déclaration est que 30% de ces ressources sont reversées aux agents sous la forme de primes. Depuis 2010, un arrêté du ministre de la fonction publique permet une redistribution équitable de ces 30% d’excédent sans considération de responsabilité. Or  cet argent, fulminent les détracteurs de la directrice générale, a été indexé sur le modèle des primes ordinaires qui tient compte de la hiérarchie. Cette situation met le syndicat sur les dents. Bref, la crise des faux admissibles montre à quel point les coups bas, les luttes d’intérêts et la guerre de tranchées à l’ENA nuisent à sa réputation. Sans doute comme dans toutes les administrations ivoiriennes où l’ambition des dirigeants en plombe les activités. A l’ENA, c’est encore plus réel puisque le désir de réaliser des concours irréprochables s’est fait au détriment des textes, mais également au nom d’ambitions et de courses aux félicitations. C’est certainement le premier constat que l’on peut faire en attendant le rapport de l’inspection générale de la fonction publique commis pour l’enquête. Les enquêteurs devront expliquer ce qui s’est réellement passé ce 23 décembre à l’école nationale d’administration au-delà de la gestion scabreuse dont nous avons montré quelques facettes.


Enquête réalisée par Sévérine

Source: Aujourd’hui / N°800
 




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