Du fond de sa prison de Scheveningen: Gbagbo fait des révélations à Charles Onana

Un livre rempli de témoignages de première main de personnalités qui ont été au cœur de l’Histoire, de confidences parfois croustillantes et de documents exclusifs. Le dernier livre de Charles Onana, « France – Côte d’Ivoire : la rupture » qui vient de sortir à Paris, aux Editions Duboiris, s’annonce déjà comme un succès de librairie. Cet ouvrage se concentre sur un sujet précis, quasiment « unique » : les événements de novembre 2004 en Côte d’Ivoire, durant lesquels la France a détruit quasi-entièrement l’aviation ivoirienne et tué au moins 64 civils après avoir argué que « l’armée de Gbagbo » avait visé sa base-vie et tué neuf soldats hexagonaux et un civil américain. Alors que l’affaire rebondit sur le terrain judiciaire en France, avec la reprise en main du dossier par la juge Sabine Kheris, également en charge des dossiers Michel Gbagbo et « Karachi » (qui met en cause le clan Sarkozy), l’enquête au long cours d’Onana vient donc à point nommé. Dans ses prochaines éditions, Le Nouveau Courrier décor- tiquera ce « pavé » de plus de 380 pages et indiquera en quoi il nous aide à reconstituer les fragments de l’histoire récente de la Côte d’Ivoire. Mais aujourd’hui, nous diffusons en exclusivité de larges extraits du témoignage du président Gbagbo lui-même, qui a manifestement décidé de sortir du silence au sujet de novembre 2004. Cela tombe plutôt bien : la juge Sabine Kheris brûle de l’interroger sur une affaire qui fait trembler l’ex-Chiraquie et surtout Michèle Alliot-Marie, dont l’audition judiciaire bourrée de contradictions est par ailleurs publiée par Onana… qui a réussi à se la procurer. Mais pour l’instant, écoutons les vérités de Gbagbo, affirmées haut et clair depuis le froid pénitencier hollandais où le successeur de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, est parvenu à l’embastiller.

Samedi 7 Décembre 2013 - 05:09


«J’ai pris la décision de conduire l’Opération Dignité avec le général Mangou, commandant de la ligne de front basé à Yakro où étaient stationnés les hélicoptères et les Sukhoï 25 avec les pilotes ivoiriens et étrangers Les Sukhoï 25 étaient essentiellement pilotés par des étrangers qui étaient assistés de quelques copilotes ivoiriens car la formation de nos pilotes sur ce type d’appareils n’était pas encore achevée. Avant de lancer l’opération, nous avons pris le soin d’informer l’ambassadeur de France, monsieur Gildas Le Lidec. Nous lui avons expliqué ce que nous voulions faire afin qu’il n’y ait aucune ambiguïté ni aucun malentendu sur notre action. Nous lui avons dit que notre objectif était de mettre hors d’état de nuire les infrastructures des rebelles qui étaient à la base de l’insécurité que vivaient les Ivoiriens et de la terreur qui sévissait sur toute une partie du territoire national. Cela faisait deux ans que le pays était coupé en deux et paralysé par la rébellion et cette situation était devenue insupportable. Il fallait donc mettre un terme à cette paralysie et à tous les crimes qui étaient commis contre le peuple de Côte d’Ivoire. Nous savions quelles étaient les positions des rebelles car nous disposions d’un drone à Yamoussoukro. Grâce à ce drone et à nos services de renseignement, nous savions où se trouvaient les dépôts de munitions et autres équipements de guerre de la rébellion en provenance du Burkina Faso. Le général Poncet, commandant de la force française Licorne a aussi été informé de notre initiative mais il a cherché régulièrement à nous dissuader d’agir. Nous lui avons fait comprendre que nous ne sollicitions ni son avis ni son approbation mais qu’il s’agissait simplement d’une information car nous ne voulions pas d’incidents avec l’armée française. Je crois que les choses étaient très claires de notre point de vue. J’ai donc décidé d’informer le président Chirac de cette opération qui visait, je le répète, exclusivement les rebelles et en aucun cas l’armée française. Mais, entretemps, le ministre français des Affaires étrangères, Michel Barnier, m’a téléphoné pour me dire que Jacques Chirac voulait me parler et qu’il allait m’appeler à la fin du conseil des ministres qui devait se tenir le mercredi à Paris. Ainsi, lorsque le président Chirac me téléphone le mercredi 3 novembre vers 11 h, c’est surtout pour se plaindre des frappes aériennes que nous allons mener contre les infrastructures des rebelles. A cette occasion, il met en avant l’organisation des élections dans mon pays. Ses propos ne sont pas très courtois et je me vois dans l’obligation de lui répondre que les rebelles n’ont toujours pas désarmé et qu’ils ne désarmeront ni avant ni après les élections. Monsieur Chirac soulève alors une autre question pour m’expliquer pourquoi il est opposé aux frappes que nous entendons porter contre les infrastructures des rebelles : la renommée et l’image du Premier ministre Seydou Diarra, qu’il avait préféré lors des accords de Marcoussis. Cette fois, je lui réponds que, chez nous, en Côte d’Ivoire et en Afrique, personne n’a de considération pour Seydou Diarra sauf les autorités françaises. Je crois qu’il n’a pas apprécié mais c’était simplement la vérité. Il s’en est suivi un vif échange entre lui et moi. Nous nous sommes vigoureusement expliqués.
Dans tous les cas, ma décision était prise et il n’était pas question d’y renoncer juste pour satisfaire quelques individus. Ma discussion avec monsieur Chirac m’a permis d’anticiper le moment des frappes car j’avais bien compris qu’il s’opposerait à notre initiative de reconquérir la partie de notre territoire qui était prise en otage par les rebelles. Les jours suivants, nous avons commencé nos frappes contre les positions rebelles. Peu après, l’ONUCI a publié un communiqué pour indiquer le professionnalisme des frappes qui avaient atteint le matériel des rebelles. Ceux-ci se sont repliés au Burkina Faso où se trouvait leur base arrière. (…) Nos soldats avaient déjà commencé le ratissage et se trouvaient près de Bouaké. (…) Ce même samedi, je venais d’achever la rédaction du message que je devais adresser à la nation, lorsque le chef d’état-major de l’armée, le général Mathias Doué m’apprend qu’il y a eu des morts français, que les militaires français ont été tués lors des opérations. Ne comprenant pas pourquoi des Français avaient été tués dans une opération qui visait les infrastructures de la rébellion, j’ai ordonné au procureur militaire Ange Kessi Kouamé d’aller enquêter sur place. Dans la foulée, j’ai également ordonné les suspensions du général Mathias Doué, du commandant de la base aérienne Edouard Yapo Séka, le temps de l’enquête.
Cette histoire ne me semblait pas claire. Croyant que les enquêteurs étaient en train de procéder aux investigations sur le terrain, on m’apprend que l’armée française s’oppose catégoriquement à ce que les enquêteurs ivoiriens accèdent au site du bombardement de Bouaké. Je comprends donc qu’il y a un problème et cette situation ne me plaît guère. Je suis à la fois surpris et interloqué que les Français nous refusent tout accès au site afin de commencer les investigations. Je suis d’autant plus étonné que je croyais naturellement qu’ils seraient les premiers à vouloir connaître la vérité et donc à nous encourager dans une enquête ou même à s’y associer pour que nous cherchions tous à comprendre ce qui s’est réellement passé. (...) Alors que je cherche toujours à comprendre pourquoi des militaires français sont morts et pourquoi nos enquêteurs sont empêchés d’accéder au lieu du bombardement, quelque temps après, nos aéronefs sont détruits au sol sans explication. On remarquera que seuls les appareils achetés en dehors de la France ont été détruits. En fait, c’est notre force de frappe contre les rebelles qui a été brisée. En l’espace de quelques minutes seulement, notre puissance aérienne a été complètement anéantie.»

 Extrait de « France-Côte d’Ivoire: la rupture» de Charles Onana. NB: La titraille dest de la Rédaction.

Source: Le Nouveau Courrier N° 944 Du Vendredi 06 Décembre 2013

                                                                                                                                                                      




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