Droits de l’homme en Côte d’Ivoire/ Oumou Kouyaté, Docteur en anthropologie sociale: «La situation est plus grave que ne le dit Amnesty International»

Les condamnations des violations massives des droits de l’homme par le régime Ouattara fusent de partout. Après le dernier rapport très accablant d’Amnesty International, Docteur Oumou Kouyaté a été sans complaisance dans sa critique du régime Ouattara.

Mercredi 13 Mars 2013 - 07:52


Image d'archives: un camp de torture du régime dramanien
Image d'archives: un camp de torture du régime dramanien
J’ai lu le rapport d’Amnesty International. La situation sur place est parfois encore plus exécrable que ne l’écrivent les auteurs du rapport. Je suis moi-même originaire du nord du pays, de la même aire ethnique que celle d’Alassane Dramane Ouattara. Quand je vois des dozo (qui sont en fait des chasseurs traditionnels) être employés dans le corps des forces de l’ordre sans qu’aucune formation préalable ne leur soit dispensée, je me dis qu’il y a un problème. Je me fais un devoir de dénoncer ce qui se passe: rattrapage ethnique (je qualifie cela de rattrapage politique), règne des dozos (ils installent des check point partout et terrorisent la population !), violation des droits de l’homme en série par les FRCI… et j’en passe. Le seul fait que ceux qui atta - quent la population soient les mêmes que ceux qui font régner l’ordre public montre évidemment que quelque chose ne va pas. À l’époque, nous avions dénoncé à hue et à dia le concept xénophobe de «l’ivoirité» qui excluait de nombreux ressortissants du Nord y compris l’actuel président. Et de voir ce concept repris au profit de cette même population est un comble dont je me passerais volontiers!
On ne peut plus réellement s’opposer au régime Amnesty International dénonce depuis longtemps, à travers des rapports poignants, cette impunité dont certains bénéficient et pourtant il ny a pas de réel changement à l’horizon. Il y a donc un certain nombre de choses à corriger . Mais ce qui me rend encore plus triste, c’est que sous le règne de Laurent Gbagbo, nous avions dénoncé les exactions, les violations massives des droits de l’Homme commises sous son régime (…). À l’époque, pourtant, mon organisation (la CIFDDH), n’avait pas été inquiétée. Je crains qu’aujourd’hui la même chose ne soit plus du tout possible. Il y a des privations de liberté collectives et individuelles au sein de la société ivoirienne. Impossible désormais d’exprimer quelque opinion contraire à celle du parti au pouvoir même s’il reste quelques irréductibles parmi l’opposition au sein de Lider, du FPI, etc.

La société civile gronde en silence L’un des exemples les plus cinglants de cet état de fait, c’est la grogne sociale qui frappe le pays : nombreux sont ceux qui ont du mal à trouver un repas par jour (un concept appelé mort subite), le pouvoir d’achat est en berne, le chômage est galopant… le marasme économique est partout criard. Saviez-vous que pour une certaine classe sociale en Cote d’Ivoire, se soigner devient le parcours du combattant et qu’à force de désespoir, certains, au sein de cette classe, préfèrent mourir que d’aller dans un centre de soins ? Pourtant, silence radio. La grogne sociale est bâillonnée. Elle est pourtant animée des luttes à la fois plurielles et multi-sectorielles qui traversent la société ivoirienne : d’un côté les luttes professionnelles (absence de revalorisation des salaires, et de redistribution des richesses) et de l’autre le chômage des jeunes. Une gestion opaque du pouvoir, des ressources minières et pétrolifères ivoiriennes, avec en sus la nomination de membres de la famille du président à des postes importants. Il faut bien voir aussi que du côté des étudiants, il y a eu des années blanches sans que l’on se soucie de ceux qui devaient reprendre leurs études à la fin de la guerre civile… Une assise pour l’avenir de l’école ivoirienne s’impose car, depuis, peu de solutions crédibles ont véritablement émergées. La baisse du pouvoir d’achat se ressent partout : même les fameux maquis d’Abidjan, ces restaurants populaires où l’on mange pour une bouchée de pain, sont devenus un luxe pour une grande partie d’Ivoiriens. Surtout, à ces problèmes économiques et sociaux se surajoute l’ethnicisme, qui existait déjà sous Laurent Gbagbo mais qui s’est exacerbé depuis. Ironie du sort, l’ONUCI, présente en Côte d’Ivoire, ferme les yeux sur la situation. Mieux, elle s’est disqualifiée en refusant de porter secours aux Ivoiriens dans l’ouest, et en fermant les yeux sur des pogroms… D’ailleurs la communauté internationale, présente sur place, ne dit rien non plus. Tout juste le FMI distribue-t-il les bons points en disant que bientôt la Côte d’Ivoire aura une croissance à deux chiffres. Tout juste parlent-ils de la «parade incessante» des institutions internationales, de la venue de certains investisseurs (qui parfois dénoncent et à juste titre linsécurité du pays). Tout cela ne veut rien dire quand on voit comment les gens vivent. Une expression revient d’ailleurs souvent : «L’argent ne circule pas mais il travaille».

La situation pourrait exploser du jour au lendemain. L’attitude de la communauté internationale me sidère totalement. Les gens comprennent-ils que la guerre du Mali est à notre porte ? Que l’Islamisme radical pénètre dans notre société et s’y développe à travers des frontières qui, au fond, sont très poreuses ? Qu’une partie de la population ivoirienne est ouverte à un Islam radical ? Que se procurer une arme en Côte d’Ivoire est d’une facilité déconcertante ? Dans la société ivoirienne, la volonté de vengeance est une réalité ! On en entend parler parfois dans le taxi à Abidjan, ou au détour d’une conversation, sur le marché : «Un tel a subi des discriminations en raison de son ethnie», ou «de ses convictions supposées». Il suffit de tendre l’oreille ! On entend aussi des gens affirmer qu’ils ou elles ne se feront pas avoir une seconde fois… La population se prépare donc à la vengeance il faut prendre conscience de cela. Une autre chose minterpelle, étant issue du même moule que celui des intellectuels français : la prise de parti de ces derniers pour un camp ou pour l’autre. Ils n’ont pas été capables de prendre de la hauteur et de porter une voix crédible. Il serait plus sage d’apporter des solutions ou un éclairage, d’essayer d’éteindre le feu au lieu de l’attiser. J’en ai moi-même souffert : des personnes que j’ai côtoyées ont du jour au lendemain tourné leur veste, et se mettaient à m’assurer que j’avais tort… Ici dans les médias, on donne systématiquement la parole à des gens qui ont certes une certaine connaissance de la Côte d’Ivoire, qui souvent ont fait une thèse dessus, mais qui depuis n’y vont plus et par conséquent font des analyses obsolètes. Pourtant la Côte d’Ivoire a des intellectuels capables qui n’attendent qu’à être consultés! On a deux vérités, deux visions celle de lOccident et celle des pays émergents sur la situation, et ce que lon devrait faire en matière de justice internationale. Un groupe d’intellectuels africains réfléchit de son côté depuis l’année dernière à la création d’une Cour pénale africaine. La société ivoirienne va mal, il faut absolument que les choses changent. La communauté internationale devrait hausser le ton face à cette véritable censure. Parce qu’en Côte d’Ivoire, il est devenu impossible de parler sans être tout de suite taxé d’être dans un camp ou dans l’autre. Tous subissent cela, quel que soit leur camp. Pourquoi cette même communauté internationale n’arrêterait-elle pas, pour commencer, de subventionner les pays qui refusent la démocratie et la pluralité politique ? Je pense ici à un accompagnement sain, incitant les dirigeants politiques à des actions plus vertueuses.

Oumou Kouyaté
Docteur en anthropologie sociale et ethnologie associée à L’EHESS


Source: Le Nouveau Courrier N°747 Du Lundi 11 mars 2013
 




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