Dozo, je t'aime. Dozo, je te hais (*)

Jeudi 26 Septembre 2013 - 01:29


Un Groupe de Dozos en patrouille
Un Groupe de Dozos en patrouille
« Tout le monde sait d'où viennent les dozos. Avant quand on voyait les dozos, on était fier. Aujourd'hui, nous avons peur d'eux. Monsieur le ministre, prenez toutes les dispositions pour que les dozos retournent d’où ils sont venus. » Maurice Kouassi, secrétaire général de la chefferie de Yamoussoukro.

« D’où viennent-ils ? Où s’arrêteront-ils ? Déjà ils "occupent" un certain espace, épousent une certaine progression, au point que d’aucuns n’hésitent pas à parler de "ceinture de belligérance". Où tout cela nous mènera-t-il ? » Ainsi se terminait un billet anonyme du quotidien gouvernemental Ivoir’Soir du 21 février 1996.
« Ils », ce sont les dozo. C’est vers la fin de l’année dernière qu’ils sont brusquement entrés dans l’actualité, grâce à un reportage d’Ivoir’Soir vantant les hauts faits de « ces chasseurs du Nord venus de leurs contrées lointaines pour sauver des villages entiers. »
Tel qu’il était présenté, leur bilan était réellement impressionnant, en effet : « Deux cents bandits de tous ordres au palmarès plus ou moins important ont été appréhendés par les dozo de Duékoué depuis cinq mois. » Grâce à quoi la population avait recouvré sa tranquillité. Et les autorités locales les considéraient avec bienveillance, convaincues de les tenir bien en main.
Cependant, dans un encadré non signé, sous le titre : « Les dozo, vrais justiciers, faux gendarmes », notre confrère laissait tout de même entendre que tout n’allait pas aussi bien que le reportage pouvait le laisser croire : « Aussi puissants et téméraires (qu’ils soient), les dozo ne font pas l’unanimité. Beaucoup à Duékoué, ainsi qu’à Guiglo, leur reprochent leur brutalité lorsqu’ils abordent les passants, et leur manque de politesse quand ils s’adressent à eux. Certains dozo regroupés à Guiglo ont eu maille à partir avec des éléments des forces de l’ordre qu’ils avaient sérieusement bastonnés ».
Ce premier reportage était daté du 6 décembre 1995. Le 12, une dépêche de l’Agence ivoirienne de presse (AIP) annonçait que « les chasseurs sénoufo qui étaient installés depuis le 28 novembre dans la région de Danané pour prêter main forte aux forces de l’ordre en lutte contre le banditisme ont quitté ce département sur injonction du préfet qui estime qu’il y a maintenant suffisamment d’éléments pour assurer la sécurité dans la localité. Faisant allusion aux altercations survenues entre les forces de l’ordre et lesdits chasseurs installés à Guiglo, (le préfet) a montré sa désapprobation de les voir exercer un rôle de police dans son département. »
Dès lors les deux quotidiens gouvernementaux, Fraternité Matin et Ivoir’Soir ne publieront plus que des articles défavorables aux dozo. En moins d’une semaine, ils étaient passés de l’admiration à la haine, comme en témoignent ces titres : « Les dozo deviennent incontrôlables » ; « Les dozo envahissent le commissariat » ; « Les dozo, ces assassins » ; « Ces dozo qui défient les force de l’ordre ! » ; « Quand les dozo refusent d’être désarmés » ; « Les dozo ne doivent pas se substituer à la justice » ; etc. C’est ainsi qu’on apprit que les prétendus justiciers s’en prenaient couramment aux gendarmes et aux agents de police ; qu’ils avaient même failli rosser un préfet parce qu’il leur demandait de rendre leurs armes ; qu’ils rançonnaient les populations ; qu’il était arrivé qu’ils relâchent des bandits contre payement, et qu’on les soupçonnait même d’avoir, de sang-froid, commis des meurtres.
Tout cela était cependant traité comme s’il ne s’agissait que de banals faits divers, ce qui évitait d'avoir à rechercher des responsabilités en dehors des dozo ou des échelons tout à fait subalternes des autorités locales. A peine si, de temps en temps, une petite phrase lâchée dans le feu d’une interview par un préfet ou un magistrat laissait deviner que cette affaire n’était pas sans avoir un certain rapport avec la situation politique actuelle, tant dans son origine que dans certaines de ses conséquences. Mais la soudaineté du revirement de la presse gouvernementale, l’embarras des autorités locales quand il s’agissait de leurs relations difficiles avec les dozo et, surtout, le silence total des ministres de l’Intérieur et de la Sécurité sur ce sujet, sont autant de signes qui ne trompent pas : cette soudaine agitation des journaux officieux du régime recouvre sans doute un conflit supplémentaire entre ces deux ministères dont les compétences se chevauchent si évidemment, du fait des agissements et de l’indiscipline des dozo.
Une fois au moins on a laissé entendre que ces derniers pourraient avoir un protecteur haut placé. Qui donc a bien pu s’amuser à jouer ainsi les apprentis sorciers en manipulant ces mercenaires d’un genre nouveau ? Dans quel but ? On a parlé de ceinture de belligérance. Cette notion renvoie presque directement à des propos du général Robert Guéi, alors qu’il était encore le chef d’état-major des FANCI : « Si aujourd’hui ça brûle, vous et moi serons obligés de rester ici. Je l’ai déjà dit : les frontières seront fermées pour que nous puissions nous battre. Si au Liberia ça a débordé, c’est parce que l’on a laissé sortir les gens. Ici, s’il y a quelque chose, à la seconde près, les frontières seront fermées et nous nous battrons à l’intérieur. » Mais on peut aussi la rapprocher de ces propos du général Gaston Ouessénan Koné, le tout-puissant ministre de la Sécurité, déclarant au cours d’une interview récente : « Tout au long de l’année 1995, notre attention et nos efforts étaient essentiellement tournés vers les agitations sociales qui constituaient une menace grave à l’ordre public et à la pérennité des institutions. » Certes, le mot dozo ne fut jamais prononcé au cours de cet entretien, mais c’est justement ce qui est bizarre, car ce mot tenait alors, quotidiennement, la vedette dans la rubrique des faits divers, et il est impossible qu’un ministre si attentif à ce qu’écrivent les journalistes ne s’en soit pas aperçu.
En fait, lorsque la presse gouvernementale commença à parler d’eux, les dozo étaient déjà devenus des fauteurs de troubles plus dangereux que les bandits qu’ils étaient censés combattre en lieu et place de la police officielle « distraite, comme disait encore son ministre G. Ouessénan Koné, par les vagues d’agitation sociale de l’année 1995. » Il faut entendre : plus dangereux, surtout, pour l’autorité de l’Etat. Et c’est probablement ce qui explique le brusque – encore que bien hésitant – retournement de la presse gouvernementale contre eux. Car on aurait sans doute continué à les laisser faire si leurs agissements n’avaient pas provoqué des situations propres à déconsidérer l’Etat et ses agents locaux aux yeux des populations. Comme celle qui se produisit en janvier, à Zro, une localité guéré, où, assiégés par une bande de dozo auxquels les opposait un problème de terres spoliées, les villageois battirent le tambour de guerre pour appeler en renfort les villages voisins qui accoururent aussitôt. Encerclés à leur tour, les invulnérables durent rendre leurs armes. Mais, quand les villageois avertirent les autorités de venir les arrêter, personne n’osa se présenter et les dozo purent s’en aller librement. Du coup les villageois guéré exigent non seulement qu’on les débarrasse des dozo, mais aussi que tous les allogènes quittent la région.
Cela fait évidemment penser au précédent du Guébié (Gagnoa) en 1970, où, à la faveur d’une diversion machiavélique imaginée et préparée de longue main au plus haut niveau de l’Etat, un banal problème de terre opposant les autochtones à des allogènes dégénéra en une rébellion aux conséquences tragiques. D’autant plus que deux membres importants du gouvernement actuel, Léon Konan Koffi, alors préfet de Gagnoa, et G. Ouessénan Koné, alors colonel et « chef de la gendarmerie », en furent des témoins privilégiés, pour ne pas dire plus.
Le pouvoir a-t-il fini par prendre la mesure du risque de jouer ainsi avec le feu ? Il semble qu’on songe désormais, très sérieusement, à trouver un autre débouché aux « vaillants chasseurs du Nord », avec l’aide d’une ONG intitulée Afrique environnementale, sur la base des travaux d’un jeune chercheur américain qui a déjà fait cette immense découverte : « Là où il n’y a pas de faune ni de flore, il n’y a pas de dozo » !
Du 1er au 4 avril, cette ONG a organisé, à Kaniasso (département d’Odienné), « un important séminaire d’information et de sensibilisation autour du thème "Lutte contre la désertification en Afrique de l’Ouest", avec pour public-cible les dozo ». Ils étaient 700 à répondre à l’appel, venus de toutes les régions qu’ils « occupent » en Côte d’Ivoire, et aussi du Mali et de la Guinée. Mais ce n’était pas seulement pour entendre parler de la protection de l’environnement car, remarque Fraternité Matin qui rapportait l’événement, « obnubilés par l’idée de voir les pouvoirs publics élaborer un statut qui fera d’eux des auxiliaires des forces de l’ordre dans la lutte contre le grand banditisme en Côte d’Ivoire », ils sont venus dans « le secret espoir que Afrique environnementale se ferait leur porte-parole auprès des décideurs politiques à ce propos ». C’est seulement à cette condition qu’ils accepteraient éventuellement de se transformer en « soldats de la lutte contre la désertification ». L’ONG aurait promis d’aborder la question avec les autorités compétentes. Ce qui amène notre confrère à « se demander si l’insatisfaction de cette préoccupation des dozo ne va pas finalement démotiver nombre d’entre eux dans la revalorisation de leur rôle de protecteurs de l’environnement ». Et d’ajouter : « C’est en tout cas une inquiétude qu’ont eu les animateurs de ce séminaire. Et ils ont raison ».
Autrement dit, malgré qu’ils en aient, les Ivoiriens n’ont pas bientôt fini de fredonner le tube de l’année : Dozo, je t’aime. Dozo, je te hais…

Marcel Amondji
 
(*)Article paru dans Le Nouvel Afrique Asie N° 82-83 (juillet-août 1996).

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17 ans après, le pouvoir paraît toujours aussi impuissant et ridicule face aux dozo. A preuve, ce chapelet de rodomontades du ministre délégué auprès du président de la République chargé de la Défense, Paul Koffi Koffi. Une véritable anthologie de l’incompétence…
 
« L’Etat de droit n’est pas négociable. »
« Nous avons décidé de renforcer les moyens de mobilité et le dispositif. »
« Venez déposer vos armes (...) On ne vous fera rien. » (d’après LS/APA 24 septembre 2013)
 
« Nous avons des pistes sur les coupeurs de route. Je vous le confirme, parce que nos hommes sont venus enquêter. Vous savez, pour nous, on ne distingue pas les origines des coupeurs de route, mais c’est l’acte posé qui est un problème. C’est d’ailleurs parce que nous avons des pistes très sûres que je suis venu avec le commissaire du gouvernement, les généraux, les premiers responsables de la gendarmerie et de la police. »
« Il y a également eu des enquêtes très pointues déjà sur le terrain et je ne peux pas maintenant livrer les résultats, mais ça ne saurait tarder. »
« L’Etat ne peut pas accepter qu’on tue gratuitement ceux qui ont en charge  la sécurité de nos populations. On ne peut pas accepter que des gens défient l’Etat. Sinon, il n’y a plus d’Etat de droit. S’il y a un problème, on va le poser. Face à cette situation, je ne suis pas venu tenir une langue de bois ici. On ne peut pas mettre en parallèle, un gendarme, un militaire, un policier avec un dozo. Ce n’est pas du tout possible. »
« Votre profession, c’est de chasser des gibiers et non de vous mettre à la place des forces de l’ordre. Vous devez accompagner ces forces légitimes en leur donnant des informations et en les aidant à mettre hors d’état de nuire toutes les personnes suspectes. C’est dans cette voie que vous devez vous inscrire. »
«Tous les coupables de la tuerie des forces de sécurité seront jugés et punis conformément à la loi. » (d’après JM - Le Patriote 24/09/2013)
 
«Yamoussoukro, terre de paix et de tranquillité est en proie, depuis le 10 septembre, à des situations bizarres. Lorsque dans cette ville qui est la capitale politique, on s’en prend aux hommes en charge de la sécurité ; ceux-là mêmes qui sont chargés d’assurer la sécurité des personnes et des biens ! Ils sont aujourd’hui pris à partie parce qu’ils sont en train de faire leur travail. Cela ne saurait être toléré, ni accepté»
«Un pays qui n’a pas de forces de sécurité est un pays qui est livré à lui (sic). (…) Alors, si les gens veulent déclarer un autre type de conflit, qu’ils nous le disent. En ce moment-là, nous allons adopter une autre mesure. Parce qu’on ne peut pas accepter que les policiers, les gendarmes, les eaux et forêts, les douaniers et les militaires subissent des attaques. Ceux qui s’attaquent à nos hommes trouveront la riposte nécessaire. Toutes les forces sont présentes à Yamoussoukro. Les forces spéciales, unité d’élite, sont également là. Le Ccdo (Centre de coordination des décisions opérationnelles, ndlr) est là. Nous allons mettre en alerte maximale nos hommes. Ceux qui s’attaquent aux forces régulières s’exposent à des peines de vingt ans de prison. On ne tire pas sur un militaire, un gendarme, un policier, quelle que soit la raison. »
«On ne peut pas se rendre justice. Nous ne sommes pas dans la jungle. Il existe des lois qu’il faut respecter. Je suis venu vous porter le message du gouvernement. Personne ne peut justifier le fait de tirer sur les forces de l’ordre. La guerre est terminée. Si nous devons réagir comme ceux qui tuent nos hommes, nous serions amenés à sortir les gendarmes et les militaires armés. Ils rentreraient dans les quartiers et ils ouvriraient le feu sur tous les bandits. On nous demandera qu’est-ce que vous êtes en train de faire encore ? Ce que nous demandons aux dozos, c’est de faire plutôt du renseignement. Ils doivent signaler aux forces régulières tous les mouvements suspects d’individus. Il ne faut pas se cacher pour mener des attaques. » (d’après Ouattara Moussa – Nord Sud Quotidien 24 septembre 2013)
 
« On ne peut pas substituer des dozos aux gendarmes, aux policiers et aux militaires qui ont la formation et la compétence pour assurer la sécurité des populations. Les dozos sont des chasseurs, qu'ils aillent à la chasse des biches ou des antilopes, mais ils n'ont pas le droit de tirer sur nos hommes. C'est inacceptable. Des enquêtes sont en cours, nous sommes sur des pistes très sûres et nous sommes déterminés à traquer tous ces bandits de toute nature. C'est pourquoi nous avons dit aux populations la conduite à tenir. Nous allons renforcer les patrouilles, faire des battues et en ce qui nous concerne, nous allons accroître les moyens de mobilité de nos hommes. Les populations sont traumatisées. »
« Trois membres du gang de gang de Bangolo ont été mis aux arrêts. Nous allons continuer à travailler et adapter nos stratégies à cette nouvelle tactique des coupeurs de route. Si on en prend, la justice sera sans pitié, parce que c'est au moins 20 ans de prison qu'ils encourent. » (d’après Olivier Dion - L’intelligent d’Abidjan 25 septembre 2013)
 
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