Dossier : Dans l’univers des margouillats. L’usure, ce mal qui emporte les travailleurs

«Le travail libère», dit-on. Mais si à bien des égards le travail constitue une corvée pour beaucoup de travailleurs, la rémunération qui en découle ne permet pas toujours de faire face à certaines situations conjoncturelles. Alors, quand surviennent certaines difficultés, et face à l’inflexibilité des institutions bancaires et financières à satisfaire leurs clients, ces derniers pour résoudre des problèmes ponctuels choisissent de s’adresser aux margouillats ou usuriers pour obtenir des prêts.

Vendredi 25 Juillet 2014 - 05:03


D.S, spécialisé dans les prêts à usure, a été poignardé par l’un de ses clients. En l’occurrence, K.T, domicilié à Zuénoula et retraité de la société Sucre-Ivoire. Les faits se sont produits non loin d’une agence de banque de Yamoussoukro. Selon les informations recueillies, K .T. a reçu, sous forme de prêt, de la part de D.S. l’usurier, la somme de 75.000 Fcfa. Une somme d’argent remboursa- ble à 100% d’intérêt. Soit 150.000 FCFA. Et ce, en deux mensualités. C’est la règle avec les «margouillats». Comme gage, le retraité remet à D.S., deux chèques de 75.000 Fcfa et sa carte magnétique. Deux mois se sont écoulés et l’usurier est rentré dans ses fonds. KT a donc tenu ses engagements. Seulement voilà, au lieu de rendre sa carte magnétique au vieil homme, D.S, on ne sait pour quelle raison, fait de la résistance. Pis, ¨le vieux¨ fait le constat que des opérations frauduleuses ont été effectuées sur son compte bancaire. Vu que K.T, admis à faire valoir ses droits à la retraite, a reçu environ 3 millions de FCFA, mais la totalité de l’argent n’est plus sur le compte. Le vieil homme est donc convaincu que c’est l’usurier qui est en train de pomper son compte.
C’est pourquoi ce dernier garde par devers lui sa carte magnétique. Las d’attendre  que le ‘’margouillat’’ lui rende sa carte, le vieux K.T décide d’employer la manière forte. Muni d’un cou- teau de  cuisine, soigneusement dissimulé, il sollicite une rencontre avec D.S. Mais lors des échanges, les esprits s’échauffent et le retraité poignarde l’usurier, à la vue de leur collègue qui perd du sang, ils se ruent sur le retraité et le passent à tabac au point de lui fracturer un bras. Voici un cas de figure de ce à quoi peuvent conduire les trans- actions effectuées entre travailleurs et préteurs à usure, communément appelés «margouillats». Heureusement que ce n’est pas toujours le cas. Mais la fin de ces histoires a dans la majorité des cas une coloration dramatique. L’usurier est une personne qui prête à un taux usuraire. En d’autres termes, c’est un contrat qui se rapporte au prêt d’argent dont le taux d’intérêt (ou taux de remboursement) est excessif. Dans ce type d’accord, il est exigé au débiteur d’un capital un taux supérieur à celui d’ordinaire admis. Alors, face à cette activité condamnée vigoureusement par la loi, ces hommes et ces dames qui exercent ce métier de margouillat adoptent toujours la discrétion. Leurs lieux de prédilection : ils rôdent autour des établissements bancaires et financiers d’Abidjan et de l’intérieur du pays,  dans des endroits d’attroupement d’hommes. Notamment dans les grands restaurants, à midi, quand des fonctionnaires et agents de l’Etat s’y retrouvent pour prendre des repas et partager des pots. Il y a aussi les quartiers administratifs et surtout les magasins de ventes d’ap- pareils électroménagers. Ces lieux constituent pour eux des endroits propices pour épier les faits et gestes de leurs futures victimes. Et les victimes, ils en ramassent chaque jour à la pelle.
Les techniques d’approches Devant les banques, ils ont des méthodes par lesquelles ils parviennent à appâter les travailleurs qui deviennent très rapidement leurs fidèles clients. Ils vous approchent et vous lancent un doux ‘’bonjour’’. Ensuite, ils enchaînent avec une question qui a trait à la situa- tion socioéconomique. Tout de suite, ils essaient de se familiariser avec vous et cherchent à connaître vos difficultés. Si l’interlocuteur est dans un besoin sérieux d’argent, il reste accroché aux lèvres du margouillat. Ce dernier sait toujours user de la rhétorique pour convaincre. Aussi, à travers ses propositions, il fait miroiter le bonheur à son client en acceptant de l’accompagner dans tous ses financements relatifs à la réalisation de ses projets ou à la résolution de ses problèmes. Très vite un ter- rain d’entente est trouvé, et un partenariat est signé. Une fois l’accord signé, le client est libre de définir les modalités de paiement de sa dette. De toutes les couches socioprofessionnelles, ces malheureuses personnes évoquent plusieurs raisons qui les moti- vent à solliciter vers ces margouillats qui sont loin d’être des enfants de cœur. Ici, on est dans le monde des affaires, ou il n’y a pas de sentiment  ni de pitié. La recherche de l’espèce sonnante et trébuchante est la seule raison de vivre des margouillats.
Les motivations des débiteurs Mais quel problème peut pousser des travailleurs de l’administration publique et privée à embrasser cette voie ? «Entrepreneur en bâtiment, j’ai gagné 6.000.000 Fcfa à la loterie nationale. Alors, je décide de diversifier mes acti- vités en invertissant dans la vente des bouteilles de gaz domestique et charbon. Devant le succès de mes affaires. J’ai voulu augmenter mon chiffre d’affaires, et c’est ainsi qu’un ami m’a introduit dans le milieu des margouillats  qui acceptent de me prêter la somme de 2.000.000 Fcfa, avec un taux de 100%», déclare KS. Ses magasins de vente de bouteilles de gaz et de charbon représentent la garantie. Un accord est signé à cet effet. Quant à BK, ce sont les problèmes familiaux qui l’ont amené dans les bras des usuriers. «Instituteur, j’étais dans un village de l’ouest montagneux de la côte d’ivoire où ma famille et moi, menions une vie paisible. Un matin, mon épouse me propose de solliciter une affectation pour la ville. Sous prétexte qu’elle est fatiguée de la vie rurale. Ce que je fis pour lui faire  plai- sir je choisis une ville proche de Yamoussoukro. Dès mon arrivé, je deviens automatiquement le tuteur de plusieurs enfants de ma famille fréquentant le collège. N’étant plus en mesure de satisfaire convenablement aux besoins élémentaires de ma famille, je sollicite un prêt 1.000.000 Fcfa auprès des margouillats de la ville pour arrondir les angles», affirme-t-il. Mme Kouman se souvient que son oncle, un instituteur, a atterri dans les bras des margouillats après avoir été victime d’un vol. En effet, parti chercher son rappel de salaires, il se fait chiper l’argent par des voleurs dans un véhicule, que dire à sa femme et à son entourage qui attendaient patiemment pour fêter l’événement,  face à cette honte, il fal- lait faire preuve d’imagination pour gar- der son honneur sauf devant les siens.

Et là, la solution était la voie des margouillats.

 Une raison autre que celle qui a poussé A.Y dans l’univers infernal des usuriers. « Quand ma génitrice a quitté le monde des vivants, il fallait organiser les funérailles et l’accompagner à sa dernière demeure avec beaucoup de dignité. En tant qu’ainé de la famille et de surcroit seul fonctionnaire, toutes les dépenses étaient à ma charge. Or ma banque me prélevait déjà pour un prêt contracté. Donc je ne pouvais plus solliciter son concours. La seule alternative était les usuriers pour compléter mon argent pour les funérailles. C’est comme ça pour la première fois, j’ai eu recours à ces margouillats pour résou- dre mon problème», avoue A.Y. qui paiera chèrement son acte.  Les «margouillats» peuvent accepter d’accorder toute sorte de crédit à leur client. Mais au préalable, des critères sont à définir.

Les critères d’accès au crédit Y.O, est un margouillat, et il reconnaît les difficultés que rencontrent les travailleurs qui les sollicitent pour des prêts. «Ces derniers, temps au niveau de notre corporation, nous avons remarqué un fort taux de maladies et de mortalité des personnes qui recourent à nos services». Mais rapidement, il se dédouane en soutenant que les margouillats n’y sont pour rien. En ce sens qu’ils ne forcent pas la main à ces derniers à venir s’endetter auprès d’eux. «Nos conditions sont sues de tout le monde. Il suffit pour celui qui vient nous voir d’observer ces conditions qui consistent à avoir un chéquier, une carte magnétique, un bulletin de solde, la photocopie d’une carte d’identité et cer- tains papiers relatifs au compte du client compte. A défaut, posséder un bien matériel ou immobilier (voiture ou maison) susceptible de garantir nos intérêts au cas où le client se trouve insolvable», précise-t-il. Les margouillats prennent des disposi- tions pour ne jamais être perdants. D’abord, parce que le taux usuraire, pour la plupart d’entre eux, se chiffre à 100%. Autrement dit, dans 90% des cas, les usuriers y sortent toujours gagnants. C’est le cas de D.Z, usurier de profes- sion qui, aujourd’hui, se la coule douce dans la commune d’Abidjan. Venu de son Mali natal pour chercher à faire fortune, son activisme dans ce milieu de margouillats et l’aide de ses amis marabouts, dont le rôle est d’envoûter cer- tains clients à revenus alléchants, lui ont permis d’être aujourd’hui parmi les plus nantis de la cité. Il revendique plusieurs maisons et voitures à son actif. Et ses tentacules s’étendent malheureusement au monde agricole. Si  D.Z  peut se targuer d’être parvenu à ses fins dans cet univers obscur, ce n’est pas le cas de S.Y, qui dénonce la mauvaise foi de ses clients, surtout certains fonctionnaires. Selon lui, beaucoup de travailleurs viennent vers eux quand ils savent qu’ils ne peuvent plus compter sur l’établissement bancaire qui gère leur compte. Souvent, les prêts contractés ne leur permettent pas de respecter l’échéance. Dans la mesure où lui n’est qu’un simple démarcheur (intermédiaire) entre ceux qu’ils appellent les agents à capacité de financement (ACP) et les agents à besoin de financement (ABF). Autrement dit, certains margouillats bénéficient des fonds de certaines personnes cossues. Et certaines indiscrétions font état de ce que même au sein de chaque banque et des structures de finance, il existe des personnes spécialisées dans cette opération. C’est une sorte d’entreprise parallèle dans les banques et les structures de finance pour recueillir des intérêts. D’où l’in- transigeance des margouillats vis-à-vis des clients. Parce qu’ils doivent, à leur tour, être solvables auprès de celles-ci, afin de toujours espérer bénéficier de leur concours. Pour y arriver, en dépit des taux colossaux qu’ils pratiquent, les margouillats font preuve de mauvaise foi, en usant de stratagèmes pour continuer à soutirer de l’argent au client, alors que celui-ci a fini d’honorer son engagement.

Le point de non retour Mais quelles sont les conséquences éventuelles de ces aventures qui frisent un saut dans l’inconnu pour beaucoup de travailleurs ? Elles sont à apprécier à plusieurs niveaux. Si pour un nombre infime des fonctionnaires ou des privés qui ont recours aux services des margouillats les choses finissent sans heurts, cela n’est le cas de plusieurs qui, à terme, connaissent des infortunes. Et K.S, aujourd’hui encore, est en train de maudire le jour ou il a pris la décision d’avoir recours aux usuriers. Dans la mesure où il continue de souffrir de cette initiative. «Les usuriers m’ont accordé un délai de six (06) mois avant d’entamer le remboursement. Malheureusement mes activités  de vente de bouteilles de gaz  et de char- bon ont commencé à péricliter. Ce qui fait qu’à la date indiquée, j’étais incapable  d’honorer mes engagements. Alors pour rentrer dans leurs fonds, les usuriers font main  basse  sur toutes mes activités  commerciales de gaz et de charbon. Insuffisant pour couvrir malheureusement, mes activités de vente de bouteilles de gaz et charbons, ont commencé à péricliter. Ce qui fait qu’à la date indiquée, j’étais incapable d’honorer mes engagements. Alors pour entrer dans leurs fonds, les usuriers font main basse sur toutes mes activités commerciales de gaz et de charbon. Insuffisant pour couvrir le prêt, ma femme qui travaille à la fonction publique a été mise à contribution. C’est à dire qu’elle a été obligée de rembourser le reste de l’argent  sur ses propres économies», souligne K.S. Entre-temps la dette est passée de deux millions à cinq millions FCFA.
B.K, de son côté, a vu sa famille se dés- intégrer. Aujourd’hui, il vit sous le toit de son frère dans une ville de l’intérieur. «Depuis mon incursion dans le milieu des margouillats, le reste de ma vie professionnelle a été gérée par ces derniers. J’ai passé six (06) bonnes années à rembourser huit millions huit cent mille FCFA. Pour un million emprunté», regrette B.K. Même après avoir fini de rembourser, il a eu l’impression d’être envoûté par ces derniers. Parce qu’il ne s’est plus détaché d’eux. Pis, sa femme qui voulait goûter aux délices de la ville, et qui l’a encouragé à quitter le milieu rural, l’a abandonné pour une autre destination. Aujourd’hui, à la retraite et ruiné, il est devenu un «parasite» auprès d’un parent à l’intérieur du pays. Une dame qui requiert l’anonymat raconte aussi le calvaire qu’elle vit pour un prêt contracté avec les margouillats. «Nous n’avons pas pu rembourser la dette de 800 000 FCFA dans le délai imparti par notre usurier qui nous a prêté cet argent pour les soins médicaux de mon mari qui est malheureuse- ment décédé. Nous avons été ainsi contraints de lui céder notre maison afin qu’il puisse la mettre en location et retirer son argent», explique-t-elle. Inutile de la dire, c’est avec beaucoup de peine qu’elle arrive à survenir aux besoins de sa famille. Surtout faire face à la scolarisation de ses enfants. Dans la mesure où elle est tenue désormais de payer le loyer de la maison qu’elle occupe.

De la nécessité de se regrouper en mutuelle

 La vie devient de plus en plus difficile, surtout depuis la crise postélectorale, pour tous les travailleurs, qui représente sous les tropiques une chaîne d’espoir du village à la ville. Et pourtant, le revenu ne permet pas toujours de faire face à toutes ces sollicitudes. Alors il est impérieux pour ces fonctionnaires de faire preuve d’ingéniosité aux fins de parer au plus pressé le cas échéant. Et l’une des voies idéales reste inévitablement les mutuelles de solidarité au sein de l’entreprise ou des corporations. Car aujourd’hui, les banques ne sont pas toujours disposées à satisfaire la clientèle au niveau des prêts. Alors que les travailleurs ploient sous le poids des  us et coutumes. Des pesanteurs de la société africaine auxquelles il faut faire face quand survient un événement malheureux ou heureux dans la famille. Or la mutualité invite à se regrouper autour de l’épargne, à se prêter entre membres et à développer des formes de solidarité.

Les pouvoir  publics doivent jouer leurs rôles pour juguler ce fléau

 Le système des margouillats constitue un engrenage qui broie la plupart des clients, ceux qui s’y frottent. Bien des travailleurs y ont laissé  leur peau. En effet, beaucoup de fonctionnaires qui pensaient avoir trouvé en ces usuriers des sauveurs ont compris à terme qu’ils venaient de signer leur arrêt de mort. Espérons qu’avec les deux projets de loi adoptés par le gouvernement ivoirien, la première portant définition et répression de l’usure et le second relatif au taux d’intérêt légal applicable en Côte d’Ivoire, le phénomène va reculer voire connaitre un terme. Ces deux projets de loi, qui interviennent dans le cadre de la mise en œuvre de la réforme institutionnelle de l’UEMOA et de la BCEAO en matière de  répression de l’usure dans les Etats membres de l’union en vue de protéger les emprunteurs d’argent contre les pratiques usurières, ne soient pas de vain projets. Selon le porte parole du gouvernement par ce projet de loi, le gouvernement vise à protéger les emprunteurs d’argent et les pratiques usurières courante qui ont ruiné des travailleurs et qui les a conduits dans un état d’extrême pauvreté. Mais au-delà de tout ça,  les banques devraient aussi mettre en place des facilités de crédit pour aider les travailleurs. L’Etat, outre  ce projet de loi, doit  trouver des voies et moyens pour sauver les travailleurs déjà englués dans ce système de ‘’ margouillats.’’ Sinon il continuera d’exister. Sous d’autres formes s’il le faut.



Réalisé par Sylvain Dakouri

Source: Le Nouveau Courrier




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