Dibopieu raconte ses 16 mois d'enfer: "Mes 5 mois passés avec Amadé Ouérémi"

Dans une contribution dont copie nous est parvenue, Jean Yves Dibopieu, président de ''Solidarité africaine'', ancien secrétaire général de la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d'Ivoire (Fesci) et membre de l'ex-galaxie patriotique sous le régime de Laurent Gbagbo, raconte son arrestation au Ghana, sa détention à la Direction de la surveillance du territoire (Dst) jusqu'à sa libération, le mois dernier. Ci-dessous, de larges extraits de sa déclaration.

Mardi 1 Juillet 2014 - 13:49


Jean Yves Dibopieu, président de ''Solidarité africaine'', ancien secrétaire général de la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d'Ivoire (Fesci)
Jean Yves Dibopieu, président de ''Solidarité africaine'', ancien secrétaire général de la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d'Ivoire (Fesci)
Je voudrais entreprendre de formuler ici le récit des faits relatifs à mon arrestation à Accra, au Ghana et ma détention dans les locaux de la Dst (Direction de la surveillance du territoire) à Abidjan durant seize mois (un an quatre mois), afin d’éclairer la lanterne des Ivoiriens. Je profiterai de cette occasion pour porter un regard certainement critique sur l’état politique des choses. En effet, le lundi 4 février 2013 au matin, je rentre à la maison d’un couvent spirituel de trois jours tel que conseillé par mon assistante spirituelle. Ce même jour, à 19 H, je reçois le coup de fil du commandant Jean Noël Abéhi qui me dit:«Mon frère, j’ai un rendez-vous non loin de ton quartier. Trouve-moi sur le boulevard devant le Shop-Rite afin qu’on y aille. Ça pourrait amenuiser nos soucis financiers». Je ne tarde pas à me retrouver sur les lieux, malgré les embouteillages. Contrairement à ses habitudes, le commandant arrive sur les lieux à bord d’un taxi au lieu de sa propre voiture.

À quelques deux cent mètres des lieux du rendez-vous, un véhicule nous signale et l’occupant nous informe que c’est nous qu’il attend. Alors, nous montons à bord dudit véhicule avant de nous engouffrer dans une cour dont les deux battants du portail s’ouvrent grandement pour s’enfermer ensuite derrière nous. Aussitôt, une vingtaine d’individus en tenue civile se sont rués sur nous avec violence, pour nous dépouiller de tout. Nous avons tenté de résister, mais c’était inutile car leur nombre s’accroissait, ils étaient très enthousiastes comme s’ils venaient d’avoir le jack pot, c’était l’arrestation du siècle. Et le commandant Abéhi s’est écrié:«Ah, Myster Snow!!!» J’ai compris que c’était le nom de l’homme qui venait de nous livrer. Le cortège d’une douzaine de véhicules qui s’ensuit est si impressionnant que le grand boulevard traversant Accra s’est vu immobilisé.

Nous débarquons à la Direction des renseignements ghanéens où l’on nous fait asseoir avant de venir presser sur nous du jus de citron (on a dû leur dire que nous sommes mystiques). Quelques instants après, j’entendais le commandant répéter : «Seigneur, comment m’as-tu caché cela?...». Quatre heures plus tard, c’est-à-dire à minuit, deux véhicules de type 4x4, visiblement neufs, débarquent. Les mains menottées dans le dos, nous sommes forcés de prendre place à bord, le commandant dans l’un et moi dans l’autre : direction la Côte d’Ivoire. Voilà comment le Ghana nous a livrés, en violation de toutes les conventions internationales. J’informe que je suis détenteur d’un titre régulier de refugié dûment acquis au ''Ghana Refugee Bord'', à Accra. Ainsi, j’abandonnais mes deux pauvres petits enfants, leur mère et tous ceux qui résidaient chez moi, dans une incertitude totale, pour une aventure que j’ignorais complètement. Toutes mes tentatives pour, simplement, joindre ma famille furent vaines.

Le mardi 5 février, à 6 H du matin, nous sommes livrés à la frontière ivoiro-ghanéenne, à deux officiers de la police ivoirienne que sont Kouyaté Youssouf (actuel commandant du Ccdo) et Touré Seydou (directeur des renseignements généraux). Ils nous livrent, à leur tour, à M. Inza Diomandé (directeur de la Dst). Six jours plus tard, soit le 11 février, je suis entendu par Mme Cissé Matoni, la doyenne des juges. Deux semaines après, je fais ma première crise de paludisme, et c’est le Dr Ouattara, médecin principal de l’Ecole de police, qui vient me consulter (…)
Mon calvaire à la Dst
Mon calvaire se poursuit avec l’audition menée par la doyenne des juges. Plutôt que de me recevoir au palais de la justice, Mme le juge se déplace à la Dst. En plus de cela, l’audition se déroule en l'absence de mon avocat. Voici le contenu de notre entretien :
- Bonjour M. Dibopieu, vous savez pourquoi vous avez été arrêté non?
- Non Madame
- Vous faites l’objet d’un mandat d’arrêt international, relativement à la crise post-électorale.
- Quoi Madame! Mais je n’en ai jamais été informé auparavant?
- Pourquoi alors étiez-vous en exil?
- Madame, c’est pour des raisons de sécurité, relativement à la situation que nous savions tous. Aussitôt, elle me dit:
- Voici les chefs d’accusation: Vol en réunion à main armée, détournement de deniers publics, atteinte à l’économie publique, génocide, crime contre les prisonniers de guerre, assassinats, meurtres, coups et blessures volontaires, violence et voie de fait…
Je lui ai alors dit : ''Madame, je ne me reconnais en rien de tous les faits qui me sont reprochés. Sachez, Madame, que je n’ai jamais été militaire encore moins chef de guerre. En plus Madame, je n’ai jamais travaillé à la Fonction publique sauf dans le privé où j’ai enseigné. A moins, Madame, que vous me trouviez des témoins pour ces accusations''. Elle va alors me demander si je prends un avocat? Je lui réponds que oui, et je lui donne le nom de mon avocat. Avant de me quitter, elle me dit ceci : ''Vous êtes mis sous mandat de dépôt, M. Dibopieu, vous allez donc partir d’ici pour une prison civile''. Je rappelle qu’avant Madame le juge, j’ai subi l’interrogatoire des agents de la Dst, qui se résume en ce dialogue:
Pourquoi étais-tu avec le commandant Abéhi ?
Le commandant est un Ivoirien comme tout autre que j’ai rencontré en exil. Il n’y a pas de raison que je ne sois pas avec lui.
Ne sais-tu pas qu’il préparait un coup d’Etat ?
Je n’avais aucun élément de preuve, je l’ai appris juste par la presse comme tout le monde.
Chaque jour qui passait, j’espérais être transféré de ce four pour une prison normale promise par Madame le juge. Je vous apprends que le souhait de tout détenu à la Dst, en raison des conditions de détention, est de sortir de là le plus vite possible pour la Maca ou une prison civile régulière. Et, j’avoue que je n’en ai pas fait exception jusqu’à ce que je réalise que le sort qui m’était réservé était là et nulle part ailleurs. Alors, j’ai commencé à chercher des ressources qui puissent me permettre de tenir le coup. Et ainsi, le Seigneur me fit la grâce de recevoir une Bible par le biais d’un MDL chef qui a séjourné cinq jours seulement dans la cellule, avant d’être libéré. (…) Il fut d’ailleurs l’unique compagnon que j’ai eu pendant tout mon séjour de neuf mois dans ce violon qui, selon les normes, n'est censé garder un détenu que pendant 48 H renouvelables une seule fois. Grâce, donc, à cet ange venu de la part de Dieu, aujourd’hui j’ai lu et plusieurs fois relu la Bible, de la genèse à l’apocalypse. (…)
Aux moments opportuns, je rendrai des témoignages. Amen!!! En effet, c’est finalement entre ces quatre murs de trois mètres carrés, nid insupportable de moustiques, que je vais passer neuf mois du temps de mon séjour carcéral. J’ai dormi à même le sol du 5 février à fin avril, période de grande chaleur. Pendant ces trois mois d’enfer, sans exagération, j’ai transpiré vingt quatre heures sur vingt quatre, en plus des moustiques. Cette cellule, en effet, est complètement blindée avec une dalle au dessus. Le portail est blindé avec un petit trou rectangulaire et horizontal d’environ quinze centimètres sur cinq, au bas. C’est par là que le détenu, pour besoin d’air, oriente la tête. Cela le contraint donc à être constamment couché. Trois mois plus tard, je reçois un matelas de la part de Kouamé, un détenu libéré (…) Inutile de parler de couverture, puisque la Dst ne m’en a jamais donné.
Ma seule tenue avec laquelle j’ai été arrêté me servait de couverture, tandis que mes chaussures me servaient d’oreillers. Comme le disent les existentialistes, l’homme est un être en situation:«Je suis ce que je me fais». Alors, avec le temps, je trouvais des commodités pour m’adapter. L’unique repas quotidien, très froid, m’était servi entre 16 H et 17 H. Je le recevais dans un sachet. Dans le sachet, j’ai mangé tout le temps jusqu’à fin août, mois où j’ai rencontré l’unique fois mon avocat après six mois de détention infernale. Je ne suis jamais sorti de ce violon ni pour prendre l’air frais, ni pour voir le soleil, sauf quand je tombais malade. Et aussitôt après consultation, on me rejette dans ce four avant que les médicaments ne viennent m’y trouver (...) J’ai aussi vu assez de choses horribles.
Le 12 novembre 2013, tard dans la nuit, je suis transféré des locaux de la Dst vers une maison dans la chambre de laquelle j’ai passé cinq mois avec Amadé Ouérémi. Enfermés 24h sur 24, sans voir le jour, sans visite, nous étions dans les mêmes conditions qu’à la Dst. Le 25 avril 2014, je suis transféré de cet enfer vers le Camp pénal de Bouaké. Au cours de ce voyage vers le camp pénal, encagoulé et menotté, j’ai subi un accident des plus terribles, au sortir duquel je dois ma vie au Seigneur. Je recouvre la liberté un mois plus tard. Je tairai certains faits pour laisser une chance à la réconciliation.

La nécessaire réforme de la Dst

Toutefois, des choses méritent d’être corrigées dans cette institution jadis prestigieuse de notre pays qu’est la Dst. Il faut qu’elle cesse d’être une maison d’arrêt et de correction, car aucune commodité ne lui a été conférée dans ce sens. Cela lui permettra de garder sa discrétion d’antant qui était telle que nombre d’Ivoiriens n’avaient jamais connu ni cette institution ni sa localisation. Aussi, cela permettra-t-il de mettre fin à l’usage des conteneurs et autres pour détenir des prisonniers. En effet, j’ai beaucoup souffert parce que j’ai subi la force à l’état nu, à l’état brut. Or, quand la force est dans cet état, sans se faire accompagner du Droit, elle est arbitraire, voire tortionnaire. C’est pourquoi la force de l’Etat doit s’imposer une nécessaire cohabitation avec le Droit.
C’est le Droit qui adoucit la force. Autrement dit, quand la force est exercée dans un cadre légal, vous la ressentez moins, peut-être même pas. Car, le cadre légal prendra toutes les dispositions pour la rendre souple. En d’autres termes, c’est le Droit qui rend la force digeste. Malheureusement, ce ne fut point mon cas. (...)Il suffit aux dirigeants africains de comprendre que le temps de la force démesurée de l’Etat sur ses citoyens est révolu (...) Il ne s’agit plus, pour un chef ou un régime, de s’accaparer de tout le pouvoir et prétendre faire le bonheur des citoyens. Car, il ne connaît pas mieux le bonheur de chacun.
C’est plutôt en étant libre que chaque citoyen vaque à la recherche de son bonheur. L’équation qui se pose au dirigeant, c’est de résoudre la problématique suivante : Comment faire cohabiter les différentes libertés? Comment donc faire cohabiter le Fpi avec le Rdr et le Pdci ? Comment faire cohabiter un tel syndicat avec un tel autre, une telle ethnie avec une telle autre, une telle religion avec une telle autre… ? Comment faire cohabiter les différentes opinions ? (…) Il ne s’agit donc plus d’enfermer les autres, d’embastiller la parole et les mouvements des groupes.
C’est pourquoi, il faut libérer Laurent Gbagbo, car comme l’a si bien dit son illustre compagnon Aboudramane Sangaré : «Il ne saurait y avoir une omerta sur son nom». Il faut libérer Mme Simone Gbagbo et Charles Blé Goudé. Il faut libérer tout le monde, visage connu ou pas. Car, j’en ai vu des centaines défiler sous mes yeux qui croupissent encore dans les fers. (…) Chaque pays à son peuple. Et une partie de ce peuple ne saurait rester hors de sa patrie, quel que puisse être le problème. C’est l’histoire du tout et de la partie. Sans la partie, le tout ne saurait exister et rayonner. Voilà pourquoi LE RETOUR DES EXILÉS EST NÉCESSAIRE pour la santé politique et sociale de la Côte d’Ivoire.
Chers Ivoiriens, en conclusion, je voudrais que vous reteniez que, malgré tout, je suis résolument inscrit dans l’esprit de la réconciliation nationale, pourvu qu’elle soit sincère et inclusive. Désormais, nous Ivoiriens, devons savoir marcher pour encore mériter ce pays, cette Côte d’Ivoire qui, par ses merveilles, nous a tout dévoilé. Rien ne nous est plus caché, et tout le monde est désormais connu…C’est pourquoi, à mon sens, il n’y a pas de mal absolu. Ce que nous avons vécu fait partie de notre histoire. Elle servira certainement à notre maturation et surtout à nous constituer en peuple, c’est-à-dire, non plus comme des entités éparses, dispersées çà et là en tant qu’ethnies, religions..., mais plutôt comme un être moral à vocation historique, éprouvé par les événements du passé et lié par les défis à venir. Je termine pour remercier tous ceux qui ont été émus d’affliction et de compassion pour moi. Toute ma déférence à tous ceux qui ont œuvré et prié pour que nous soyons ici aujourd’hui.

JE RENDS GLOIRE AU PÈRE, SEIGNEUR DU CIEL ET DE LA TERRE, de nous avoir utilisés comme les derniers arrêtés et extradés de l’exil.

LA GRÂCE ET LA PAIX DE DIEU SOIENT AVEC NOUS !
Jean-Yves DIBOPIEU
Président national de la SOAF (Solidarité Africaine)
Ex – Secrétaire Général national de la FESCI




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