Dialogue, réconciliation, retour des exilés, justice partiale… Eric Kahé : «Les autorités ont échoué à rassembler les Ivoiriens»

Le président de l’Alliance ivoirienne pour la République et la démocratie (AIRD) porte un regard critique sur l’actualité de son pays depuis son exil.

Vendredi 4 Avril 2014 - 07:33


Eric Kahé, président de l’Alliance ivoirienne pour la République et la démocratie (AIRD)
Eric Kahé, président de l’Alliance ivoirienne pour la République et la démocratie (AIRD)
Votre parti politique vient d’intégrer une plate-forme des partis de l’opposition présidée par Pascal Affi N’Guessan du FPI. Quel pourrait être l’apport de l’AIRD ?

Cet apport sera constructif et au service de la démocratie, de la réconciliation et dans un état de droit. Il s’agira de mutualiser nos forces et nos intelligences avec les autres partis frères pour faire reculer toutes ces pratiques de prise en otage de la démocratie, du droit et des valeurs élémentaires de la république, au nom d’une victoire militaire qui piétine la cohésion sociale et qui écorche sur le double plan national et international l’image du pays et du régime. Les partisans du régime ont beau ne pas avouer cela, il n’en demeure pas moins que la réalité est décevante aux yeux des observateurs et de ceux qui se sont investis dans l’installation de ce pouvoir. Notre apport se fera au niveau de la réflexion, de la mobilisation de nos militants autour des mots d’ordre de la plate-forme. Le FPI a la gestion de la première année de présidence tournante. Cela nous permet d’espérer plus de concertation entre le FPI et les autres partis, dans le combat qui devient collégial et national, même si nous pouvons comprendre le besoin de positionnement de chaque formation politique. Sur le plan international, nous ferons mieux connaître les objectifs de la plate-forme afin d’anticiper sur l’image que pourrait en présenter la machine à communication d’un pouvoir à l’action violente mais aux discours vertueux. Conscients des bienfaits de la dynamique unitaire que nous avons appelée de tous nos vœux, nous entendons nous y investir, non par faiblesse mais par nécessité face à un adversaire qui s’impose peu de règles. Il faut donner de l’espoir à des populations moralement vidées et desséchées. Je voudrais donc remercier les responsables des autres partis politiques, à qui hommage a déjà été rendu lors de la signature de l’acte de naissance de l’Alliance des forces démocratiques.

L’AIRD représente-elle une véritable force politique qui compte aujourd’hui sur l’échiquier national, de surcroit avec son leader en exil ?

Nous ne pouvons pas nier que l’exil de trois ans a eu un impact sur les objectifs du parti. Mais il n’a pas perdu de son assise populaire. Mieux, nous nous sommes organisés pour mobiliser et recruter de nouvelles valeurs aux convictions affirmées sans exposer nos cadres et militants. Les nouvelles technologies nous ont beaucoup aidés pour compenser une certaine absence sur le terrain et la répression des meetings. Cela nous a aussi permis de consacrer plus de temps à notre implantation en Europe et aux Usa où nous avons pris une belle avance sur les objectifs. Le contexte de peur, de répression dans le sang et de violences a conduit à la redéfinition stratégique de nos actions et nous pouvons dire que l’AIRD a bien résisté à la mort programmée de l’opposition pro-Gbagbo. Et nous aurons à le prouver. C’est l’occasion de lancer un appel solennel à toutes nos bases, à tous nos cadres pour leur demander de se réorganiser, de s’impliquer sans peur ni crainte dans la vie du parti. La direction intérimaire fait un travail de fourmi de mobilisation et de modernisation du parti. En quelques mois, les inscriptions en ligne ont abouti à près d’un millier de nouvelles adhésions, dans une procédure sécurisée et nos cartes de membres sont désormais au format CB.

Votre parti ne souffre donc pas de votre exil…

 Chaque situation a des avantages et des inconvénients. Les inconvénients au plan national se compensent par un bon positionnement à l’international, corrigeant ainsi un de nos points faibles. Ces dividendes peuvent aussi aller au-delà du parti et profiter à la nation. Car, outre le carnet d’adresses, il y a les échanges d’expérience qui permettent de peaufiner des ambitions de développement de son pays. On peut ainsi conforter des visions, multiplier les solutions de réduction de la précarité et de la pénibi- lité du travail pour nos populations et sourire de l’hypocrisie de certaines options des propositions ultralibérales.

Le comité central du FPI vient de suggérer à son secrétariat général des actions d’envergure nationale, notamment des marches, sit-in, meetings pour empêcher la tenue du RGPH. Quelle analyse faites-vous en tant qu’allié du FPI au sein de la plate-forme des partis de l’opposition ?


Je regrette que le FPI, même si c’est son droit, n’ait pas jugé utile d’associer tous ses alliés à cette décision. À moins que, de mon exil, je sois en retard sur l’information. Par contre, est-ce seulement pour empêcher la tenue du RGPH ? N’est-ce pas plutôt pour interpeller le gouvernement sur le blocage de la réconciliation, sur la détention sans jugement de près de 800 prisonniers politiques, sur l’injustice faite à Laurent Gbagbo, sur  la privation de l’opposition de moyens d’existence et ce climat délétère marqué par la paupérisation grandissante, une commission électorale illégale et qui défie le bon sens, l’insécurité entretenue par des milices prépositionnées pour de prochaines violences électorales. Bref, tout ce qui fait de ce pays, un pays humilié par son classement peu honorable en matière de démocratie. Paradoxalement, alors que les marches, sit-in, et meetings sont des instruments d’expression démocratique, les répondeurs automatiques de la dictature veulent noircir les objectifs de ce projet. Avec un honteux chantage via la liberté provisoire en lieu et place d’une solide argumentation.

Quelle analyse faites-vous du processus de réconciliation menée par le gouvernement Ouattara ?

Peut-on parler de réconciliation quand un pouvoir assume une politique de "rattrapage " ethnique et se met exclusivement au service d’un clan ? Quelle est donc cette réconciliation qui permet d’emprisonner tous ses adversaires politiques sans discontinuer et de maintenir en exil des dizaines de milliers de compatriotes ? Autant nous ne sommes pas pour la réconciliation par impunité, autant il faut dire que cette impunité tant décriée profite depuis 12 ans à un seul camp à qui Marcoussis et sa suite ont donné un jackpot permanent. La réconciliation a pris du plomb dans les ailes lors de la visite du chef de l’état à l’ouest quand ses conseillers ont été mal inspirés dans leur choix sélectif des victimes, surtout à Duékoué. Ignorer le quartier Carrefour et exiger  des victimes de demander pardon aura été une couleuvre à épines. Vu de l’occident, il est désormais établi que les nouvelles autorités ont échoué à rassembler les Ivoiriens. Une haute personnalité européenne m’exprimait son amertume de constater que le pouvoir ivoirien n’a que des adversaires ou des partenaires zélés, sans aucune mesure intermédiaire. Un peuple ultra divisé.

La CPI, il n’y a pas longtemps, a obtenu le transfèrement de Charles Blé Goudé après celui du président Laurent Gbagbo. Etes-vous d’avis avec ceux qui disent que cette attitude du pouvoir à vouloir la condamnation des seuls membres du camp Gbagbo plombe la réconciliation nationale ?

 Évidemment, une justice sélective plombe nécessairement une réconciliation. Le problème de ce pouvoir, c’est d’apparaître directement ou indirectement comme l’émanation d’une rébellion qui continue de le porter à bout de bras. Une rébellion qui est aux commandes et qui est face à des contemporains qui sont, pour la plupart ses victimes ou parents de victimes. Les faits sont trop récents et chacun de nous en sait un peu trop. De sorte que les  dis- cours d’un tel pouvoir sont perçus comme surréalistes et à la limite révoltants. En politique, il y a des mensonges qui donnent des boutons. La communication qui annonce des promesses peut faire rêver mais celle qui tente un déni de l’histoire entraîne un fort rejet.

Croyez-vous aux chances de sortie du président Gbagbo et de Charles Blé Goudé ?

 J’y crois fermement. Je regrette le temps que les procédures vont voler à leur vie. Vous avez déjà l’insuffisance des preuves pour le premier.

A la suite de la rencontre le 22 octobre 2012 avec les populations du Moyen- Cavally et du Guémon (région dont vous êtes issus), Alassane Ouattara a donné des garanties à vos parents Wê qui ont abouti au retour de l’un des vôtres, Marcel Gossio. A quand votre retour puisque vous faisiez partie des cas qui ont été plaidés ?

Vous avez de la mémoire ! Cette question m’a été maintes fois posée et j’ai évité d’y répondre pour de multiples raisons, notamment celle de donner l’impression de faire des appels du pied. Sous nos tropiques, on peut suspecter des questions suscitées.
Je me permets d’insister M. le Président car tout le monde se demande ce que vous faites en exil, vu votre profil et cet appel... Pour faire droit à cette insistance, je fais remarquer que concernant votre formulation, le terme "plaider" sonne comme un acte anticonstitutionnel dès lors que la Constitution interdit l’exil. Encore que le respect de la Constitution n’a jamais préoccupé certains. Ensuite, les destinataires du message, en l’occurrence ceux qui se sont rendus au palais, ne m’ont fait aucun retour, ni avant, ni après la rencontre. Nous sommes en Afrique et cela peut s’interpréter, surtout qu’il y avait de nombreux chefs coutumiers à la rencontre : sans doute ne croient-ils pas eux-mêmes en cette main tendue. D’un autre point de vue, pour avoir été ministre et conseiller du président de la République, j’avais pour habitude de veiller à ce qu’une suite soit donnée aux engagements pris par le Président Laurent Gbagbo, du moins dans mon domaine de compétence surtout quand il s’agit d’annonces publiques. Je peux comprendre que le suivi d’une telle déclaration du chef de l’état par ses collaborateurs ne soit pas une priorité, à moins qu’elle ne vise à présenter certains comme des extrémistes, vu que la question revient de façon récurrente, tout en notant au passage que j’ignore les conditions du retour de mon frère Marcel Gossio. Lui et moi n’avons pas eu l’occasion d’échanger sur son retour.
Pour conclure sur cette question, et pour une réconciliation réussie, je pencherais pour un traitement global du retour des exilés en lieu et place des cas isolés qui sacrifient non seulement les jeunes, les femmes des camps de réfugiés mais aussi la cohésion sociale.

Vous et votre famille biologique avez subi des atrocités à Duékoué, notamment des assassinats, des saccages et pillages de biens, etc. durant la crise post-électorale. Etes-vous prêts à par- donner ? Pardonner ! Y a-t-il une alternative au pardon ?

 La question ne se pose plus à moi. Je considère même comme une chance pour mon pays que je puisse figurer parmi les plus grandes victimes de ce pays, sous tout angle. Les auteurs de ces actes étaient convaincus que sans ces pillages et assassinats pour éloigner certains du pays, leur élection locale eût été improbable. Ce sont donc des actions commanditées. Nous par- donnerons au nom de nos propres inté- rêts, au nom des intérêts de nos parents, au nom des intérêts de ceux que nous avons accueillis, au nom des intérêts de la nation. Nous pardonnons parce que je suis un homme politique qui sait que la politique de la vengeance et de la haine est sans lendemain et une telle politique est l’apanage de ceux qui n’ont ni vision, ni projet pour le peuple. Maintenant que tous ont vu les limites d’une telle politique, il convient de passer à autre chose. Par exemple, le gouvernement qui ferme les yeux sur les atrocités commises à l’ouest croit agir au nom de la raison d’Etat qui est la croissance. Produire le cacao à tous les prix, y compris sur un fleuve de sang. Mais avec une démarche plus humaniste, avec une vision à long terme on peut produire mieux et plus, sans opposer les populations. Ce ne sont pas les moyens d’y parvenir qui manque à un état comme le nôtre.

Cela fait trois ans que vous êtes en exil. Comment vivez-vous cette situation     ?

L’exil est toujours une épreuve, surtout à cet âge. Mais quand la vie et les convictions ne vous laissent pas le choix, il faut se battre pour garder le cap des valeurs et les faire prospérer. De grandes figures avant moi on fait des choix au péril de leur vie parce qu’ils croyaient en un monde plus fraternel et plus juste. À chaque génération sa partition, ses sacrifiés, ses atouts, ses engagés sur les valeurs, etc.

Par Saint-Claver Oula

Source: Le Nouveau Courrier N° 997 Du jeudi 03 Avril 2014




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