Démocratie en Afrique: Seule la rue peut imposer l’alternance

Mardi 17 Février 2015 - 19:13


Le commissaire à la paix et à la sécurité de l’Union africaine (UA), Smaïl Chergui, a indiqué récemment lors d’une interview, que son organisation ne pouvait pas imposer un nombre limité de mandats présidentiels à ses Etats membres et qu’il appartient, de ce fait, à chaque peuple de gérer cette question, en toute souveraineté. Cette sortie du Commissaire a au moins le mérite d’être sincère. En l’état actuel des choses, l’UA est un club, une sorte de syndicats de chefs d’Etat. Nombre de ses présidents, déjà au pouvoir depuis un bon bout de temps, cachent mal leur volonté de mourir au pouvoir. En d’autres termes, l’UA est truffée de dictateurs avérés ou potentiels qui ne sont pas prêts à voter une quelconque disposition contraignante en matière de limitation de nombre de mandats, qui viendrait mettre à mal leur tendance naturelle à rester au pouvoir le plus longtemps possible, moyennant quelques élections soigneusement verrouillées.

Il est méprisable de se maintenir au pouvoir en tripatouillant les dispositions des lois fondamentales

Au-delà de cette affaire de limitation du nombre de mandats présidentiels dans les différents pays africains, c’est l’observance par les dirigeants des règles du jeu démocratique dans leur ensemble, qui manque sur le continent. Dans de nombreux Etats membres de l’UA, les textes et institutions sont savamment taillés à la mesure du client, ce qui est aux antipodes des normes universelles en matière de démocratie et d’Etat de droit. En matière de promotion et de défense de la démocratie sur le contient, l’organisation continentale est loin de jouer à fond son rôle. Des textes certes imparfaits, mais pertinents, comme la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance, sont royalement ignorés quand ils ne font pas l’affaire de ceux qui rêvent d’un pouvoir à vie, sans que l’UA s’en émeuve outre mesure. En tout cas, face aux cas récurrents de non-respect et de contournements des textes juridiques en vigueur dans son espace géographique, l’UA étale toute son impuissance. On est en droit de se demander si des dispositions telles que l’interdiction des coups d’Etat militaires comme moyen d’accéder au pouvoir en Afrique, consacrées par la Charte africaine de la démocratie, ne sont pas juste un moyen pour les chefs d’Etat en place, de protéger, chacun, son fauteuil. Loin de nous l’idée de contester le bien-fondé de cette interdiction. Il est évident que dans un Etat de droit démocratique véritable, les forces de défense et de sécurité s’en tiennent seulement à leur rôle de défense de la sécurité et de l’intégrité territoriale, et se soumettent aux autorités civiles officielles. Cela ne souffre d’aucun débat. Cela dit, il importe surtout de combattre ce que d’aucuns qualifient de « coups d’Etat constitutionnels », tout aussi nuisibles que les coups d’Etat classiques. En effet, il est tout autant méprisable de prendre le pouvoir par les armes que de se maintenir au pouvoir en tripatouillant les dispositions des lois fondamentales. S’il est donc légitime de refuser qu’un individu ou un groupe d’individus arrive au pouvoir par la voie des armes, il l’est également, de refuser qu’une personne ou un clan s’accroche au pouvoir par la force, au mépris des principes élémentaires de la démocratie et de l’alternance. Et l’UA a jusque-là montré très peu, pour ne pas dire pas du tout, de détermination farouche pour empêcher les tripatouillages constitutionnels. A contrario, elle se montre prompte à monter sur ses grands chevaux quand survient un coup de force militaire, pour exiger des nouveaux venus le respect des règles démocratiques qu’elle n’a pas eu le courage d’exiger du chef d’Etat qui était en place, feignant d’ignorer que ce putsch est, comme c’est très souvent le cas, une conséquence du verrouillage de l’expression démocratique par les tenants du pouvoir déchu. L’UA en a donné récemment l’exemple avec la crise au Burkina Faso où, muette comme une carpe jusqu’à l’insurrection populaire avec son cortège de morts, elle s’est réveillée subitement pour lancer un ultimatum à l’armée qui a pris les choses en main, suite à la fuite de Blaise Compaoré, exigeant la remise rapide du pouvoir aux civils. C’est bon, mais ce n’est pas arrivé, comme dirait l’autre. La loi doit s’appliquer à tout le monde même si elle est dure, et l’UA aurait rendu plus service au peuple burkinabè si elle avait mis l’accent sur la prévention, en signifiant à Blaise Compaoré que son projet de règne à vie était une très mauvaise idée.

Il appartient à la société civile et aux partis politiques d’opposition de gagner la bataille de la conscientisation

Les institutions de l’UA sont, pour ainsi dire, sans moyen de faire respecter les règles édictées en matière de démocratie. Pourtant, une organisation de cette envergure ne devait pas lésiner sur les moyens pour faire respecter ses règles en matière de gouvernance politique. Pour cela, peut-être faut-il que l’UA bénéficie de toute l’indépendance qui sied visà-vis des chefs d’Etat, dans le suivi de la mise en œuvre des dispositions prises par l’Union. En tout cas, le caractère supranational de l’UA devait permettre à la Commission d’exiger de ses Etats membres, le respect de leurs engagements pris dans le cadre de l’Union, dont les textes sur la gouvernance démocratique. L’Union européenne (UE) en donne l’exemple, avec ses critères de convergences que ses Etats membres sont tenus de respecter sous peine de sanctions. Il faut dire que l’UE a cet avantage d’être bâtie sur des fondamentaux vertueux en matière de gouvernance des Etats membres. En effet, n’est pas membre de l’UE qui veut, mais qui en est digne. C’est l’une des choses essentielles qui manquent au niveau de l’UA. Dans la volonté d’en faire une organisation où se retrouve l’ensemble des Etats africains, on n’a pas jugé utile d’édicter des conditions rigoureuses que tout Etat candidat à l’adhésion devrait d’abord respecter. Une telle démarche aurait peut-être permis un certain niveau de respect de la bonne gouvernance politique. Certes, cela aurait eu l’inconvénient de réduire le nombre des Etats membres de l’organisation continentale africaine, mais cet inconvénient aurait été un moindre mal, au regard de la culture des vertus démocratiques qui allait résulter d’une telle pratique. Il n’est pas excessif de dire que les rares Etats vertueux du continent, en matière de pratique démocratique, auraient pu mieux s’organiser s’ils n’étaient pas étouffés par la mauvaise gouvernance ambiante sur le continent. N’a-t-on pas coutume d’ailleurs de dire que « mieux vaut être seul que mal accompagné » ? Les rares pays démocratiques en Afrique étant mal accompagnés, cela déteint négativement sur la qualité de la gouvernance globale dans l’UA. Les satrapes en tout genre qui « pullulent », voient d’un mauvais œil tout chef d’Etat qui viendrait à mettre un point d’honneur à promouvoir la démocratie et l’alternance sur le continent. De ce fait, ceux qui sont « bien élus » se font assez discrets sur les sujets qui fâchent leurs homologues. Il faudra espérer que ces gouvernants favorables au respect des principes et valeurs démocratiques feront montre de plus de courage et d’initiatives, qu’ils s’uniront pour peser de tout leur poids sur la vie et les décisions de l’UA. L’image et l’efficacité de l’organisation ne s’en porteraient que mieux. En attendant que ce rêve d’institutions fortes et indépendantes, et l’avènement de textes juridiques limitant le nombre de mandats présidentiels dans les pays membres de l’UA, devienne réalité un de ces jours, force est de reconnaître que la rue est encore la seule alternative dans de nombreux Etats, pour chasser les dictateurs et imposer l’alternance. Pas la peine donc de compter, en tout cas pour l’heure, sur les organisations africaines, pas plus que sur l’Occident. En effet, les pays occidentaux, surtout la France dans son précarré, ne se préoccupent que des affaires qu’ils peuvent faire en Afrique, et ne se font donc pas prier pour collaborer avec des dictateurs de la pire espèce. Et il appartient à la société civile et aux partis politiques d’opposition de gagner la bataille de la sensibilisation et de la conscientisation des populations.

In Le Pays

Source: Aujourd’hui / N°827
 




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