Démocratie copier-coller

Lundi 12 Mai 2014 - 17:34


Youssouf Bakayoko, président de la CEI (Commission électorale indépendante),proclamant les résultats de la présidentielle du 28 novembre 2010 à l'Hôtel du Gol, QG du candidat Alassane Ouattara
Youssouf Bakayoko, président de la CEI (Commission électorale indépendante),proclamant les résultats de la présidentielle du 28 novembre 2010 à l'Hôtel du Gol, QG du candidat Alassane Ouattara
Un président qui s’en va, sous la clameur et la huée populaires du peuple fatigué de lui ; un autre qui s’en vient, sous les acclamations et cris de joie du même peuple ; le même qui s’en va à son tour sous les acclamations joyeuses encore du peuple, un autre qui s’en vient encore avec la bénédiction du peuple qui le porte au pinacle ; la «communauté internationale» qui s’en mêle et qui salue le changement ou le condamne selon ses intérêts en jeu. tel est le rituel démocratique - ou si l’on veut l’agenda démocratique- auquel l’Afrique s’est sou- mise depuis les indépendances et surtout depuis qu’un vent venu de l’est nous a emballés, à notre corps défendant, dans ce que l’on appelle «la démocratie». même schéma, même rituel, même décor : un président en place, une opposition, une milice, un renversement, des cris de joie, la communauté internationale, des condamnations ou des félicitations et bénédictions, des pro- messes d’aides financières, une transition, un gouvernement d’union ou de réconciliation, des élections «transparentes» et ouvertes à tous, le candidat de la France, l’exil du président sortant ou renversé...telle est la remarquable contribution de l’Afrique à la démocratie occidentale dont on dit que les grecs sont les inventeurs et qu’on veut par tous les moyens  tropicaliser. pour écrire cette réflexion, j’ai pris le temps de revisiter le discours de La Baule référencé comme la matrice et le cordon ombilical du multipartisme et de la démocratie en afrique. ce discours a été prononcé le 20 juin 1990 par le président français socialiste françois Mitterrand. il est vrai que je n’apprécie pas le fond de celui-ci, mais la forme a retenu au moins mon attention : «Lorsque je dis démocratie, lorsque je trace un chemin, lorsque je dis que c’est la seule façon de parvenir à un état d’équilibre au moment où apparaît la nécessité d’une plus grande liberté, j’ai naturellement un schéma tout prêt : système représentatif, élections libres, multipartisme, liberté de la presse, indépendance de la magistrature, refus de la censure : voilà le schéma dont nous disposons», martèle-t-il. il n’y a donc pas de doute que la démocratie a bel et bien été imposée aux africains, selon un «schéma» bien prédéfini, «tout prêt», avec ses critères et peut-être aussi avec ses hommes. La suite du discours est davantage révélateur : «Plusieurs d’entre vous (les Chefs d’État africains qui l’écoutaient discourir) disaient : “transposer d’un seul coup le parti unique et décider arbitrairement le multipartisme, certains de nos peuples s’y refuseront ou bien en connaîtront tout aussitôt les effets délétères. D’autres disaient : “nous l’avons déjà fait et nous en connaissons les inconvénients”. Ou encore : « Mais les inconvénients sont quand même moins importants que les avantages de se sentir dans une société civiquement organisée. D’autres disaient : “nous avons commencé, le système n’est pas encore au point, mais nous allons dans ce sens”. Je vous écoutais. Et, si je me sentais plus facilement d’accord avec ceux d’entre vous qui définissaient un statut politique proche de celui auquel je suis habitué, je comprenais bien les raisons de ceux qui estimaient que leurs pays ou que leurs peuples n’étaient pas prêts. Alors qui tranchera ?» malgré le temps, ce discours relance et pose opportunément à nouveaux frais, la question de la démocratie en afrique. des doctes, toujours bien ou mal inspirés, ont crié et crient toujours sous tous les toits et à longueur de discours académiques qu’il faut une démocratie propre à l’afrique qui s’inspire de nos cultures, de nos traditions, de notre philosophie du monde et de nos religions. d’autres encore soutiennent mordicus qu’il nous faut nécessairement, pour être dans la mouvance de la civilisation, adopter la démocratie car ses principes et ses critères sont universels. «ou on fait la démocratie ou on ne la fait pas», préviennent-ils. et depuis, le débat se poursuit alimenté par les coups d’état, les rebellions, les milices, les crises post électorales, les massacres des populations, les interventions de la france, les résolutions de l’onu, etc. en afrique, la démocratie doit naître. ou si elle l’est déjà, elle a encore du chemin à parcourir. Qu’elle soit de source occidentale ou pétrie et formatée aux couleurs locales, elle cherche son pied d’appui et son équilibre. Le système importé ou tropicalisé, tant qu’il n’aura pas une originalité et une caractéristique, tant qu’il ne subira pas ce que les théologiens africains appellent une «inculturation», battra toujours de l’aile et offrira au monde entier le honteux et malheureux spectacle dont se nourrissent les médias internationaux et les ong occidentales. Le printemps arabe avait suscité quelque espoir. mais très vite, en bons africains, nous avons déchanté, montrant par là aux yeux du monde que l’Afrique reste l’Afrique, qu’elle soit noire ou blanche. L’actualité centrafricaine vient ajouter à nos tristes malheurs et à notre honte démocratique. dans le chaos, les frères centrafricains se sont «fabriqués» sur mesure leur présidente en dehors du rituel habituel. est- ce une nouvelle voie pour la démocratie sous les tropiques? Quand la France actionne l’union européenne qui à son tour bouscule et intimide le conseil de sécurité de l’onu pour voler au secours de ces pauvres africains en crise qui s’entre-tuent, c’est sûr que les choses iront forcément toujours mal et pour notre malheur. c’est pourtant le rituel classique, impitoyable et improductif. et quand la nouvelle présidente centrafricaine ira faire allégeance très prochainement au propriétaire de l’élysée pour signer en catimini les contrats d’affaires en reconnaissance au service rendu, c’est le peuple qui continuera de souffrir de sa pauvreté et de sa misère, prêt à déterrer la hache de guerre. si l’on pouvait comprendre que la démocratie, quelle que soit sa forme ne pourra jamais être imposée à un peuple sous forme de «copier-coller», l’on fera un grand pas vers le développement du continent africain. a-t-on jamais imposé la démocratie à l’Europe ou à l’occident en général? Les autres peuples se sont-ils aussi bruyamment imposés dans leurs affaires? et si pour l’Afrique, la démocratie ne devrait pas être le prêt à penser auquel Mitterrand le destine, à savoir : «système représentatif, élections libres, multipartisme, liberté de la presse, indépendance de la magistrature, refus de la censure»? Les réponses à ces questions pourraient nous aider à avancer en constituant l’enjeu même de la démocratie en afrique. en attendant, les africains doi- vent continuer de réfléchir, loin de toute passion, au type de gouvernance de leurs cités et de leurs peuples. de mon point de vue, il n’y a pas une démocratie universelle, une marque déposée pour le bonheur de tous les peuples du monde. Quand l’Afrique saura prendre conscience de ses richesses culturelles, humaines et matérielles, quand elle se rendra compte que sur son sol, le pétrole, le cacao, l’or, l’uranium, le diamant etc. ne peuvent pas marcher ensemble avec la démocratie occidentale très matérialiste et conquérante, violente et armée chez nous (une démocratie de bombes) ; quand elle comprendra ces mots mêmes de Mitterrand dans son même discours: «Le colonialisme n’est pas mort. Ce n’est plus le colonialisme des États, c’est le colonialisme des affaires et des circuits parallèles», elle trouvera les formes, les critères et les principes pour la conduite de ses peuples et de ses états. et cela n’appellera que la paix, la justice et les droits de l’homme. ce ne sont pas les résolutions de l’ONU et ses missions en Afrique ; ce ne sont pas les opérations Licorne, serval, sangaris qui démocratiseront l’Afrique. ce ne sont pas non plus les «aides au développement» du FMI et de la Banque mondiale qui apporteront le progrès souhaité sous les tropiques. sinon depuis 54 ans que nous les recevons, nous serions plus développés que l’Asie qui n’a que faire de ces «aides». tous ces instruments de paupérisation, tout cet acharnement démocratique nous infantilisent au contraire, malgré l’éloge qu’on leur fait et le vacarme dans lequel nous les recevons. entrons en nous-mêmes et méditons pour trouver ce qui peut faire notre propre bonheur, loin des fusils, des bombes, des coups d’état, des rattrapages ethniques, de l’humiliation de ses opposants, des tripatouillages de nos constitutions, des présidences à vie pour combler son clan, sa tribu et sa région.

Par  Père Jean K.

Source: Notre Voie n° 4712 des samedi 10 & dimanche 11 mai 2014




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