De la «culture littéraire»:Trois enseignants de l’Université de Cocody font la leçon à l’élève Gnamien Konan

Rédigée par l’universitaire David N’goran et cosigné par deux de ses collègues, cette tribune incisive démontre avec brio le caractère absolument inepte des propos du ministre de l’Enseignement supérieur Gnamien Konan, selon lesquels «on ne peut pas rendre un pays émergent par la littérature».

Mercredi 28 Mai 2014 - 08:35


Gnamien Konan, ministre de l’Enseignement Supérieur
Gnamien Konan, ministre de l’Enseignement Supérieur
Depuis qu’il a connu une heureuse aventure à la tête des douanes ivoiriennes (de 2001 à 2008) et qu’un certain mythe de l’excellence lui a attribué quelques prouesses en collecte de recettes douanières, monsieur Gnamien Konan, s’est découvert des talents de «superman». C’est vrai qu’il a engrangé une fortune colossale à cette occasion, et qu’à ce titre, notre ministre de l’Enseignement supérieur, également, député de Botro, pourrait revendiquer toute la légitimité à dire ce qu’il veut, parler de tout et son contraire, d’une façon intelligente ou irrationnelle, sans que personne ne se meuve, ni que le ciel ne lui tombe sur la tête. C’est aussi vrai que la crise que vit notre pays est avant tout une crise de son élite politique, personnel inquiétant de par son profil et sa culture intellectuelle, car quels types de pantins et autres acteurs grotesques et grossiers, proches justement de personnages de romans d’aventure n’avons-nous vus défiler à la tête de nos administrations publiques ces dix dernières années ? Ainsi donc, notre ministre de l’Enseignement supérieur verse régulièrement dans une telle logorrhée qu’il est maintenant nécessaire d’en appeler à son sens de la retenue, celle qui confère sa dignité à une personnalité de son rang. Cette brève proposition est supposée lui apprendre ce qu’il ignore, puisque le propre de l’ignorant, c’est justement d’ignorer qu’il ignore, comme celui du zèbre serait se porter des zébrures. Le vendredi dernier, devant des élèves de l’Institut national polytechnique (Inp-Hb), sans doute, médusés et gênés par ses envolées agitées, mêlées d’une arrogance rare, ainsi que par la démagogie renversante qu’il sert volontiers à tous ceux qui acceptent de l’écouter, monsieur le ministre a dit en substance ceci : «On ne peut pas rendre un pays émergent par la littérature. Moi, je n’ai jamais appris que la littérature a permis à un pays d’augmenter son PIB ou de faire de la valeur ajoutée. Nous-mêmes nous sommes des littéraires nés. Est-ce que nous, on a besoin d’apprendre la poésie. Mais allez au village, vous allez voir, quand les gens parlent, vous-mêmes vous avez envie de danser, tellement ils parlent bien. Notre pays compte près de 80% de littéraires. Ce n’est pas ce que Houphouët-Boigny a dit. Il a dit que l’avenir appartient à la science et à la technologie». (in l’Expression n°1428 du lundi 19 mai 2014).
Mais bien avant, dans un cadre moins officiel et plus restreint, notre ministre a laissé transpirer sa mauvaise humeur contre les disciplines des lettres, sciences humaines et sociales (sociologie, psychologie, philosophie, criminologie, allemand, histoire, lettres modernes, arts et communication, etc.) traités de domaines superflus dans notre économie du savoir et dont les départements universitaires mérite- raient simplement d’être fermés. On voit ici un acharnement qui mérite d’être interrogé, contre des filières dont le régime de positivité, ainsi que les acteurs ne sont en rien responsables des problèmes de notre système éducatif, encore moins ceux de notre pays, dont les habitants sont devenus des ombres sans âmes qui déambulent au jour le jour, intéressés qu’ils sont par les trois grandes stations naturelles que sont : la bouche, le ventre et le phallus. Loin de tout esprit polémique, il s’agit ici, de dire, sommairement, ce que la littérature apporte à l’économie d’un pays, surtout à un pays comme le nôtre, confronté à une crise au long cours, enfin de compte, multiforme.

Ce que disent les chiffres

 En parlant de «littérature», j’aimerais séparer ses dimensions académiques (filières universitaires, épistémologie, acteurs et pratiques savantes) de ses dimensions de création artistique. Je parle donc de cet ensemble d’activités (de production soit orale, soit écrite, ou même visuelle ou figurative) qui relève de l’imaginaire et dont la logique esthétique est celle du «bien, du beau et du juste» quand sa fonction institutionnelle est de contribuer à la transmission du savoir. Cette dimension a intéressé Hegel dans son Esthétique sous la dénomination des «six arts majeurs» (architecture, sculpture, peinture, musique danse, poésie). Ce à quoi l’italien Riccioto Canudo ajoutera «le cinéma» pour constituer les 7 arts de notre modernité actuelle. Le développement prodigieux du cinéma a favorisé à son tour une interdépendance, par leurs supports et leurs canaux d’expression respectifs, de tous les arts. De la sorte, il serait impropre aujourd’hui de parler de la littérature sans faire allusion à la culture en général, tout comme on ne saurait désigner la culture en discriminant la littérature, ce qui fait que je parlerai de l’une comme de l’autre et vice versa. A ce propos, que disent les chiffres du point de vue de l’apport économique de l’industrie culturelle ? Les chiffres d’un récent rapport conjoint des ministères de la Culture et de l’Economie en France, (3 janvier 2014) basés sur les calculs de l’INSEE, dévoilent la surprise en faisant mentir tous les «idées reçues» à propos de la superfluité de la culture dans l’économie d’un pays normalement constitué. En effet, selon ce rapport, la culture contribue à hauteur de 57,8 milliards d'euros au PIB. Ce qui équivaut à 3,2% du PIB, soit sept fois la valeur ajoutée de l'industrie automobile. Ce que confirme une autre étude du cabinet privé Ernst & Young parue en novembre et qui évaluait le chiffre d'affaires direct des industries culturelles et créatives à 61,4 milliards d'euros. De même, les seules entreprises culturelles emploient quelque 670.000 personnes, soit 2,5% de l'emploi dans tout le pays. A cela s'ajoutent les 870.000 professionnels de la culture qu'emploient les entreprises non culturelles. Les secteurs concernés par ces études sont ceux du spectacle vivant, du patrimoine, des arts visuels, de la presse, du livre, de l'audiovisuel, de la publicité, de l'architecture, du cinéma, des industries de l'image et du son ainsi que l'accès au savoir et à la culture, c'est à dire les bibliothèques et les archives par exemple. Des domaines dans lesquels l’Etat français intervient en retour à hauteur d’à peu près 13,9 milliards par an. Au total, l'apport de la culture à l'économie, avec ses effets d'entraînement (activités induites comme les matériaux utilisés, les loyers, l'électricité etc.), atteint les 104,5 milliards d'euros. Soit 5,8% de la somme de toutes les valeurs ajoutées. Conclusion ? Il existe «une corrélation positive» entre l’implantation culturelle et le développement socio-économique d’un territoire ou d’un pays. En Côte d’Ivoire, un pays où on n’est plus capable de concevoir une enquête statistique et de la mener jusqu’à son terme, les chiffres dont nous disposons ne sont pas très récents. Tout de même, on sait qu’en 1998, le chiffre d’affaire des CEDA s’élevait à 4 milliards de franc CFA quand celui de NEI passait à plus de 5 milliards en 1999. Par ailleurs, Les derniers chiffres de l’industrie du livre en Côte d’Ivoire attestent d’une santé économique fort reluisante du secteur (26,4 milliards de francs CFA et 1291 personnes employées pour la région d’Abidjan), ainsi que 7 millions de livres imprimés annuellement. (Voir La Tribune de l’économie n°130 du 26 /11/2012). De même, personne ne nous fera croire que les Bernard Dadié, François Joseph Amon d’Aby, Germain Coffi Gadeau, Aké Loba, Barthelemy Kocthy, Harris Memel Fotê, Bernard Zadi, Bienvenue Neba, Henri Duparc, Manu Dibango, Charles Nokan, Niangoran Porquet, Niangoran Bouah, Noel X Ebony, Ahmadou Kourouma, Amadou Koné, Jean-Marie Adiaffi, Henriette Dagri Diabaté, Niamkey Koffi, Loukou Jean Noel, Véronique Tadjo, Tanella Boni, et tous les autres gardiens de notre conscience collective, n’ont vécu que de trop pour n’avoir apporté qu’une «valeur zéro» à notre économie nationale. Nous n’accepterons pas que la jeunesse ivoirienne, déjà éprouvée par les effets pervers de la mondialisation, conjuguée avec l’irresponsabilité de politiciens incompétents, sans aucune vision constructive, subisse davantage ce processus pernicieux d’avilissement intellectuel. Car que faites-vous pour que la culture soit productive comme ailleurs et que votre concept d’«employabilité» prenne en compte tous les talents ? Aujourd’hui, l’Etat ivoirien ne consacre pas plus de 1 % de son budget à la culture. En conséquence, les instances de consécration et de légitimation, ainsi que les édifices inscrits au patrimoine culturel de l’Etat (bibliothèque nationale, librairies, Maison des écrivains, presse culturelle, prix littéraires, etc.) sont dans un état pathétique. La bibliothèque nationale par exemple ne dispose que d’un budget de 5.000.000 francs CFA (7500 euros) par an. Il n’existe pas d’autres centres de documentations (librairies, bibliothèques universitaires ou municipales, médiathèques et autres lieux de formation culturelle) que ceux que mettent à notre disposition des représentations étrangères qui n’ont que du respect pour les œuvres de l’esprit et de la vénération pour leurs hommes de cultures. Nous refusons ici et maintenant d’être inactifs face à cette campagne de dénigrement dont la méthodologie ressemble fort bien à une logique gratuite de bouc émissaire. Non monsieur le ministre ! Les intellectuels, les écrivains, les universitaires, les artistes, les créateurs, les hommes de lettres et les philosophes ne sont pas responsables de l’état de notre université, encore moins de notre misère mentale. Tenez, à coups de publicité et de mise en scène loufoques, on nous a fait miroiter de la pacotille et des bibelots, évalués à plus de 170 milliards de francs CFA comme des signes d’une nouvelle ère qui s’ouvre. Les slogans, aussi gaillards les uns que les autres les accompagnaient : «départ nouveau, émergence, employabilité et patati et balivernes». Les plus euphoriques se sont frotté les mains, et léché les babines, allant jusqu’à gober les discours aux effets lénifiants selon lesquels, désormais, les étudiants ivoiriens suivraient les cours par internet chez eux à domicile sans qu’il ne soit nécessaire de construire de nouvelles salles. Résultats des courses : nous avons une université lumineuse, dotée de nouvelles peintures, avec des jets d’eau chargés d’agrémenter l’environnement, mais sans aucune bibliothèque, sans salles de classes, avec des enseignants sans bureaux. C’est peu dire de la politique de la recherche dont on sait qu’elle est quasi inexistante, avec des primes dérisoires, quand l’essentiel est laissé entre les mains de la seule AUF (agence universitaire de la francophonie). Non monsieur le ministre ! Nous vous prions d’arrêter le spectacle sur le mythe du scientisme, car ici, nous ne sommes pas dupes de votre absence de conscience historique. Nous n’avons pas oublié l’histoire de vie en terre ivoirienne des scientifiques d’envergure comme Jean Lorougnon Guédé, Saliou Touré, Alassane Salif N’diaye, Aké Assi. Puis, des économistes de haut vol comme Oupoh Oupoh Joseph, Tchétche N’guessan, Alechi Mbet, Charles Valy Tuho, Marie Gilbert Aké N’gbo. Qu’avons-nous fait d’eux ? Si ce n’est des malheureux instruments politiques ou des laissés pour compte condamnés à mener «une vie et demie» comme dit Sony Labou Tans’i. Non monsieur le ministre ! Nous refusons que vous fassiez de nous des artefacts à la merci d’une «science sans conscience», nouvelle mythologie pour des gouvernants sans vision et des gouvernés sans âme. De quels droits vou- lez-vous obliger tous les jeunes Ivoiriens à dévoyer leurs vocations pour tous devenir des «douaniers» ou des «ingénieurs en informatique de gestion»? Mais quel est ce gouvernement qui dis- pose d’un ministère de la Culture et dont des membres (notamment Maurice Bandama et Affousiata Bamba Lamine) se retrouvent au Festival de Cannes pour défendre un film ivoirien pendant qu’un autre ministre, dans le même temps insulte les hommes de culture ?

Ce que la littérature apporte à un pays en crise

 Monsieur le ministre, combien de livres lisez-vous en moyenne par an ? Quels types de tableaux affichez-vous dans vos salons ? Quels sont vos acteurs de cinéma préférés ? Quel type de musique écoutez-vous ? Allez-vous souvent à des vernissages ? Vous arrive-t-il sou- vent de vouloir danser ? Quels sont vos critères du «beau» ? Toute réponse à ces questions est fonction de votre capacité à «rêver le progrès». Or rêver le progrès suppose d’accorder une place de choix à la culture. En effet, dans cette Côte d’Ivoire en crise, quel peut être l’apport de la culture ? Ses apports relèvent de ce qu’on appellerait en termes bourdieusiens «une économie non économique». Il s’agit d’une économie immatérielle qui ne saurait être reléguée pour autant, au rang d’objets superfétatoires. Cette économie est dite symbolique parce qu’elle tient des représentations culturelles dont la valeur se situe, à proprement dit, au-delà du monétaire, voire du clinquant. Il s’agit des catégories précapitalistes comme «la dignité, l’honneur, le prestige, la respectabilité». C’est tout le sens des débats autour des «littératures nationales» des décennies 1970-1990 dans les pays anciennement colonisés. Chez nous comme dans tous les pays dominés, cette thématique a été pendant longtemps corrélée aux indépendances politiques avec ses sous-thèmes comme «le fédéralisme africain ou le panafricanisme» et plus tard «le micronationalisme». C’est dire que la littérature est l’institution par excellence de mise en forme de l’«espace public» au sens où l’entendait Habermas. Lieu de production de la parole, elle crée les conditions de possibilité de la prise de parole. Puisque «le pays où on ne parle pas n’est pas un pays» comme disait le personnage de Béatrice du Congo, la littérature s’octroie comme compétence la narration de la mémoire collective. Elle offre de la matière en image, en langage, en personnages, en locution (Simo, 2001) pour se libérer des chaînes de la servitude politique, idéologique ou culturelle. Elle aide la société à fictionnaliser ses mutations, ses angoisses et ses aspirations. C’est pourquoi, quiconque est véritablement sorti de l’école occidentale n’ignore pas que la littérature est un objet d’identification nationale (le génie d’un peuple), de fierté collective et de preuve d’esprit supérieur d’une nation et sa place dans le monde. Autant, il ne viendra jamais à l’esprit de l’Université de Harvard de supprimer ses pro- grammes d’humanité, parmi les plus attractifs, ni à Oxford de fermer sa fac de lettres, autant la France est fière de bénéficier de l’appellation d’«exception culturelle». Car ce qui identifie ces pays « développés » dont nos ministres entendent mimer «la science et la technologie», c’est avant tout leurs références culturelles : la langue de Shakespeare, la langue de Molière, le pays de Goethe et de Wagner, la langue de Cervantès, etc. Si Voltaire et Jean Paul Sartre sont pour la France, plus que de simples mortels, et qu’il y a tout un rituel national pour porter André Malraux au Panthéon, tout comme il y avait ce projet pour François Mitterrand de devenir «écrivain», c’est bien parce que dans ces cultures que nous imitons sans cesse, les œuvres littéraires sont l’objet d’une «vénération sacramentelle». Quiconque se situe en deçà de cet horizon est désigné comme «inculte», une des tares les plus nocives pour «l’émergence».
Par David N’goran, Docteur ès lettres, Université Félix Houphouët-Boigny Diplômé de science po, Strasbourg.
Co-signataires Dr Koné Kloinwhele, Département d’Anglais, Université FHB Dr Elise Mia Adjoumani, Département de

Lettres Modernes, Université FHB
NB: La titraille est de la rédaction.

Source: Le Nouveau Courrier N°1038 Du mardi 27 Mai  2014





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