De l’urgence de réguler la finance

Jeudi 23 Août 2012 - 08:23


Christine Lagarde, Directrice du FMI et Jim Yong Kim, président de la Banque mondiale
Christine Lagarde, Directrice du FMI et Jim Yong Kim, président de la Banque mondiale
Cinq ans après le début de la crise des subprimes, le 9août 2007, quatre ans après la faillite de Lehman Brothers, le 15 septembre 2008, l’industrie financière ne dispose toujours pas d’institutions et de règles efficaces pour limiter et contrôler les risques qu’elle génère. Pour s’en convaincre, il suffit de constater la cascade de scandales qui se sont enchaînés depuis trois mois:perte de trading de plusieurs Milliards de JP Morgan–pourtant réputée pour l’excellence de son contrôle des risques–sur les marchés de dérivés de crédit;manipulation du Libor et de l’Euribor par Barclays et certaines banques internationales; découverte d’opérations de blanchiment d’HSBC au bénéfice de groupes criminels ou terroristes; accusations de contournement des sanctions contre l’Iran par Standard Chartered; quasi-faillite de Knight Capital à la suite d’une perte de 440millions de dollars (323,7milliards d’euros) provoquée par une erreur sur un logiciel de trading à haute fréquence.
Dans le même temps, en Europe, la spirale infernale de la crise des dettes souveraines et de la désintégration des bilans bancaires s’emballe, menaçant de chaos l’Espagne et provoquant une fuite massive des capitaux de l’Europe du Sud vers l’Europe du Nord.
L’incapacité à réguler la finance entretient une instabilité structurelle qui interdit toute sortie de crise durable: les banques jouent en effet un rôle-clé dans la création monétaire, dans le financement des ménages,des entreprises et du commerce international qui représente 20% du PIB mondial contre 5,5%en1950. Elle Nourrit également les populismes qui déstabilisent les démocraties. Le problème est critique en Europe,qui cumule un effondrement du crédit pour des raisons réglementaires et une instabilité financière aiguë liée à la crise de l’euro.
Les raisons de l’échec sont connues. Sur le plan intellectuel, la difficulté à penser les risques systémiques, les phénomènes de contagion internationale, la liaison entre les dettes publiques et les bilans bancaires. Au plan économique et financier, la renationalisation du crédit et la rivalité exacerbée entre les places financières, notamment entre Wall Street et la City. Sur le plan juridique, la divergence des choix réglementaires, notamment entre les Etats- Unis avec les règles Volcker et le Dodd-Frank Act, le Royaume-Uni avec les propositions du rapport Vickers, l’Europe où la faiblesse de l’EBAva de pair avec la multiplication de propositions incohérentes, le monde émergent qui refuse d’engager des réformes pour une crise financière qu’il considère comme occidentale. Au plan politique, la vague populiste qui déferle sur les démocraties et pousse à une répression financière aveugle.
Les objectifs que doit poursuivre le nouveau système de régulation de la finance sont clairs : assurer le financement de la croissance et de l’emploi;garantir la sécurité de l’épargne;améliorer la résilience des institutions financières aux chocs; limiter et contrôler les risques et l’instabilité financière. Pour cela, il faut agir sur deux fronts. Sur le plan mondial, une architecture de supervision financière intégrée doit émerger autour de deux piliers. D’un côté, les grands pôles de la mondialisation réunis au sein du G20 qui doit être recentré autour de la gestion de l’instabilité financière qui a fait,à l’origine, le succès des sommets de Washington et de Londres. De l’autre, le réseau des agences spécialisées composé du Fonds monétaire international, du Conseil de stabilité en charge des établissements systémiques, et surtout des grandes banques centrales qui doivent être reconnues Comme le pivot du contrôle et de la supervision.
Sur le plan microéconomique, les priorités doivent aller au renforcement progressif des fonds propres des banques et à l’encadrement strict de l’effet de levier à travers les normes comptables et prudentielles, à la limitation de la taille des établissements et à une concurrence effective, à la séparation des activités de crédit et de marché,au durcissement de la responsabilité civile et pénale des dirigeants et des administrateurs. Parallèlement, la régulation ne doit pas se cantonner aux banques mais inclure toutes les entités qui participent à l’intermédiation financière et au crédit, sauf à créer un système bancaire clandestin comparable au mécanisme des subprimes, gros de risques systémiques cachés et de nouvelles bulles.
Il est donc essentiel d’établir et de faire respecter le principe selon lequel tout marché, Institution ou produit financiers, doit être soumis à régulation. Les démocraties occidentales doivent assumer un rôle leader dans ce domaine, tant pour restaurer leur crédibilité vis-à-vis du reste du monde que pour stabiliser leurs institutions face à la révolte des opinions publiques. Dans ce travail de refondation, les Etats-Unis ont pris de l’avance grâce à la recapitalisation et à la restructuration rapides de leurs banques qui contribuent à expliquer la reprise de l’activité et de l’emploi.
Le retard européen est d’autant moins excusable que l’union bancaire constitue l’une des clés du sauvetage de l’euro. Elle doit être réalisée autour des principes suivants: identité de Périmètre avec celui de la zone euro;compétence dévolue à la Banque centrale européenne (BCE)en matière de supervision bancaire; institution d’une garantie européenne sur les dépôts pour endiguer les fuites massives de capitaux; mise en place d’un mécanisme de résolution ordonné des défauts qui ne peut être confié à la direction de la concurrence en raison de son inefficacité démontrée et devrait être piloté par la BCE avec la faculté de mobiliser, en accord avec les Etats membres de la zone, les fonds du mécanisme européen de stabilité. Il ne faut jamais laisser perdre la chance d’une grande crise. La finance, qui fut au cœur de l’économie de bulle des années 2000, doit devenir le laboratoire de la régulation du capitalisme universel qui conditionne la survie de la mondialisation.

Analyse de
Nicolas Baverez
Economiste et historien

Source: Le Monde du mardi 21 août 2012
 





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