Dans son nouveau livre: Gbagbo raconte les dernières heures à la résidence sous les bombes françaises

Samedi 12 Juillet 2014 - 09:21


Ancien conseiller de Jacques Chirac, Jean-François Probst apporte de- puis toujours, en parlant haut et fort, un indéfecti-ble soutien à Laurent Gbagbo. En revanche, d’étranges usurpateurs comme certains avocats extérieurs au dossier Gbagbo prennent la parole et parlent dans les medias et prétendent parler au nom du président. Quand ce ne sont pas certains de ses propres amis, trop bien intentionnés. Ce sont souvent les mêmes qui refusaient pendant la crise postélectorale d’envisager une attaque de l’armée française en avril 2011. Par exemple Jacques Verges, convaincu que « la Côte d’Ivoire serait le tombeau de l’armée française » et certains conseillers de la présidence de nager dans un optimisme un peu vantard, occultant la possibilité d’une quelconque initiative belliqueuse de la France… Instruit par ces différentes expériences, et ne pouvant intervenir lui-même pour corriger les abus de langage de ses visiteurs au sortir de la prison, Laurent Gbagbo laisse les membres de son parti et ses proches s’en charger. A La Haye, ses visiteurs parmi lesquelles Nady Bamba, peuvent constater que le président Gbagbo est toujours lucide et courageux malgré les séquelles de sa détention à Korhogo « la première fois que je l’ai vu le 19 janvier 2012, raconte Guy-Labertit, j’ai trouvé un homme qui était encore marqué par les huit mois qu’il a passés à Korhogo, dans des conditions assez désastreuses. Il m’a dit lui-même qu’il n’était pas sorti en dehors de la visite de Desmond Tutu, Mary Robinson et Kofi Anann- qui s’était d’ail- leurs permis de dire qu’il était bien traité- ce qui est tout à fait scandaleux au regard de ce qu’il a vécu. Le président Gbagbo avait été aussi plus que bousculé au moment de son arrestation à l’hôtel du golf, contrairement à ce qui a été dit. Il avait encore des séquelles, il ne pouvait toujours pas fermer sa main droite. » Du palais présidentiel- où je l’avais rencontré pour la première fois en 2005 au cours de longs entretiens dont une partie fut publiée dans France-Soir- à la résidence assiégée du quartier de Cocody, en passant par la maison de Korhogo où il fut détenu, et enfin à la prison de Scheveningen, les chocs successifs ont été brutaux. Les souvenirs reviennent un à un, précis malgré tout. L’engrenage fatal, le président s’en remémore toutes les étapes, jusqu’à son arrivée ici. Laurent Gbagbo parle calmement sans amertume, en vieil habitué de l’adversité et des coups durs. La prison, il l’a déjà connu de mars 1971 à janvier 1973, quand il était dans l’opposition à Houphouët-Boigny. Puis en 1992 quand Alassane Ouattara, déjà premier ministre, le fait arrêter, après qu’il se soit présenté contre Houphouët-Boigny aux premières élections présidentielles multipartites, en 1990, et soit devenu chef de l’opposition, puis député sous l’étiquette du FPI. Condamné à deux ans de prison, l’opposant invétéré n’y séjournera que six mois, et sera libéré au mois d’août. J’ai prêté serment le 4 décembre 2010 au palais, après que le conseil constitutionnel eut statué sur les recours que nous avions déposés à la suite des fraudes massives constatées dans le nord du pays et après qu’il eut pris acte de l’incapacité dans laquelle se trouvait la commission électorale indépendante de se prononcer dans les délais qui lui étaient imparti. La veille, le vendredi 3, j’ai compris que tout pouvait se terminer très mal. Le conseil constitutionnel venait de proclamer les résultats, et me désigner comme le vainqueur de l’élection. J’ai reçu le même jour le coup de fil de Sarko. Il était furieux : « il ne fallait pas que le conseil constitutionnel fasse ça, non, non, il ne fallait pas ! » C’est la démarche d’un fou, pas celle d’un chef d’Etat. Comment peut-on se permettre aujourd’hui, au 21è siècle d’appeler un autre chef d’Etat pour lui dire une chose pareille ? C’est à ce moment quand j’ai raccroché, que j’ai eu le sentiment que tout pouvait déraper. Je sais que les institutions des pays africains, ils s’en fichent ! Il ne s’agit après tout que de mettre leur homme sur le trône… Mais s’asseoir sur le conseil constitutionnel d’un pays souverain dont la constitution est calquée sur celle de la France, avec autant de culot, comme ça, par téléphone, c’est une mauvaise blague. Ce n’est pas un chef d’Etat que j’ai eu au téléphone… Quand j’ai demandé à Jean- Christophe Notin, proche des milieux officiels français de l’époque, à défaut d’être un grand connaisseur de l’Afrique, pourquoi on n’avait pas respecté la décision du conseil constitutionnel, il m’a répondu : « pour Paris, c’était un conseil constitutionnel fantoche. » Précisant qu’il fonctionnait exactement comme le conseil constitutionnel français, je glisse : « par fantoche, vous voulez dire Nègre ? » Silence gêné.  Jean Christophe Notin, historiographe officieux de la République n’insistera pas. Je crois qu’il découvrit peut-être, tout à coup, une autre vision qu’il n’avait nullement envisagée, en fidèle écrivain fantassin de Licorne. Le samedi, juste avant mon dé- part pour le palais, où doit se dé- rouler la prestation de serment devant le conseil constitutionnel, mon chef du protocole vient me dire qu’un message nous est parvenu indiquant que Nicolas Sarkozy a demandé que l’on s’oppose physiquement à cette investiture. Il agit comme un voyou me suis-je dit, je n’ai pas à en tenir compte. C’était du bluff ou un avertissement… Le lundi 6 décembre, nous avons formé le gouvernement, un gouvernement de technocrates et avons commencé à travailler. La France nous avait coupé les robinets de la Bceao, en espérant que nous ne pourrions pas payer les salaires des fonctionnaires et honorer les factures de l’Etat, ce qui aurait eu pour effet de dresser la population contre nous. Sarkozy m’a intimé l’ordre de partir dans un discours fait à Bruxelles, sur un ton plus proche de casse-toi de là, pauvre c. que dans le langage maîtrisé d’un chef de l’Etat. Mais à la fin du mois, à partir du 22 décembre, nous avons payé tous les salaires, idem en janvier. Ils ont compris qu’ils ne nous au- raient pas comme ça. Et on me le reproche aujourd’hui… ! Parce que j’ai continué à faire mon travail, et à payer les fonctionnaires. Même motif, même punition pour les mesures que j’ai prises  dans le souci du maintien de l’ordre. J’ai utilisé un décret qui existe depuis 1961, et qui permet d’ouvrir la possibilité, ce n’est pas une fatalité, de mettre en état d’alerte les forces de maintien de l’ordre si la situation est telle que des incidents sont à craindre. Bref, je faisais mon métier pour assurer la sécurité de l’Etat et des populations, je gouvernais. C’est cela qu’on veut faire passer pour un plan criminel… Les rebelles avaient introduit des commandos armés au cœur d’Abidjan, toute une armée. Ils devaient faire leur jonction avec les centaines de soldats rebelles, des mercenaires burkinabé pour la plupart qui étaient canton- nés à l’hôtel du golf, un vaste complexe situé au bord de la lagune où se trouvaient depuis septembre les Ouattara et les chefs rebelles. Dès le début du mois de décembre 2010, les attaques contre la population et les forces de l’ordre ont commencé à Abidjan jusqu’à ce que la stratégie de prise de pouvoir violente par Alassane Ouattara et  ses soutiens soit révélée lors de l’attaque générale et concertée, lancée dans tout Abidjan le 16 décembre 2010. Les hommes politiques de mon parti, de mon gouvernement, mon fils même et beaucoup d’autres, sont poursuivis en justice, et ont été emprisonnés, pour « atteinte à la défense nationale, attentat ou complot contre l’autorité de l’Etat, constitution de bandes armées, direction ou participation à une bande armée, participation à un mouvement insurrectionnel, atteinte à l’ordre public, coalition de fonctionnaires, rébellion, usurpation de fonction, tribalisme et xénophobie. » Rien que ça… Ce serait seulement grotesque si cela n’entraînait pas autant de souffrances, de privations de liberté, tant d’injustice. Nous, on nous pourchasse, on nous fait passer pour des criminels. C’est le monde à l’envers. (…) Nous avions des provisions, de quoi tenir longtemps. Désiré Tagro, Secrétaire général à la présidence est venu me voir au soir du 9 avril, que Gérard Longuet, le ministre de la défense de Sarkozy m’avait appelé. En fait, il s’agissait d’un coup de fil de Charles Millon, qui avait demandé mon contact pour le compte de Longuet. Je suis monté dans ma chambre, où j’ai pu prendre une douche, faire ma toilette, et changer de vêtement. J’ai dit à Tagro de rappeler Millon pendant ce temps. Mon aide de camp m’a informé que mon premier ministre et le patron de Petroci ( la compagnie pétrolière nationale de Côte d’Ivoire) voulaient me parler. J’ai eu mon ministre en ligne et ensuite j’ai parlé au président du Ghana John Atta Mills. C’était un bon copain. Il m’a rasséréné. J’étais en train de parler au directeur de Petroci quand une bombe est venue frapper le bâtiment et explosé très exactement au-dessus de ma tête. Sans doute un repérage grâce à ma communication téléphonique. En tour cas, je n’ai jamais eu Longuet. Les frappes étaient destinées à tuer. J’aurais été présenté comme un dommage collatéral, pas comme une cible directe, sans doute. Les forces gouvernementales se battaient. Elles reprenaient les positions rebelles. Oui l’armée ivoirienne avait le dessus, mais chaque fois qu’elle obtenait un résultat, une avancée, l’aviation française venait la bombarder. Mon ancien ministre des Affaires Etrangères s’est retrouvé à ce moment-là à l’ambassade de France. Ils ont cru que je l’avais envoyé pour négocier… Il n’y avait aucune arme lourde à la résidence de Cocody. C’est pourtant la raison qui a été invoquée pour bombarder la résidence où s’était réfugiés une centaine de civils : tous ceux qui parmi mes ministres ou amis qui croyaient plus être en sécurité chez moi que chez eux, les pauvres ! En plus de ma famille, il y avait des gens âgés, des enfants, des bébés, des adolescents. Parmi eux, la sœur du footballeur Basile Boli qui s’occupait d’une association caritative en faveur des enfants de po- liciers. Il y en avait aussi au dehors, autour de la résidence, et beaucoup ont été tués. Les avions français gros porteurs sont arrivés à Abidjan avec des chars, dans la nuit du 2 au 3 avril 2011 et ont débarqué des soldats de la Légion étrangère et du matériel de com- bat, dont des blindés. Les soldats ont stationné dans le camp français proche de l’aéroport. Les gens nous téléphonaient de leur portable pour nous renseigner sur les mouvements des blindés. Le nombre des hélicoptères de combat français a, lui aussi, augmenté. C’est en connaissance de toutes ces informations et non pour politiser ce débat ou me faire plaindre, que j’ai pu affirmer dans ma dernière interview- je l’ai donnée à la chaîne française LCI le 5 avril- que la France venait d’entrer en guerre « directement » contre nous à Abidjan. Avant, elle l’était déjà, mais de façon indirecte en transportant les troupes rebelles d’un point à un autre de la ville, en les armant, en leur donnant des munitions. J’ai dit au journaliste Vincent Hervouët que mon objectif n’était pas de mourir, et que je ne voulais que la vérité des urnes. J’ai parlé de négocier, je n’ai pas appelé à la guerre. « Vous allez vous battre dos au mur ? » m’a demandé le journaliste toujours dans cette logique qui me présentait comme «celui qui s’accroche au pouvoir » : j’ai répondu que je ne me battais pas, que je me défendais, de guerre civile, ou de coup d’Etat. Pour ça, ai-je dit, il faut regarder de l’autre côté. Je lui ai fait part de l’incompréhension qui était la mienne devant les agissements des autorités françaises. Pourquoi faire intervenir de manière si violente l’armée française contre les forces gouvernementales ? Alors qu’il s’agissait de régler un litige électoral, ce qui aurait pu être fait par un simple recomptage des votes. Pourquoi bombarder la résidence d’un chef d’Etat ? Pourquoi détruire la radio télévision nationale ? Ce que j’ai réclamé pour finir, c’était, une fois encore, la vérité des urnes. Parce que là est la question : qui a gagné ces élections ? Un cessez-le-feu militaire était encore possible, je voulais un dialogue politique. J’étais bien le seul. En face, ils voulaient la guerre. Moi, je n’avais jamais eu de fusil dans la main- sauf pendant mon service militaire !-, Je n’ai jamais utilisé les armes. De- puis les premières attaques des rebelles en 2000, nous n’avons jamais été à l’origine des violences. Entre temps, j’ai reçu un message le 9 ou le 8- nous indiquant que les soldats français étaient montés à la tour de contrôle de l’aéroport. A une femme qui était là en service, ils ont demandé : « vous êtes pro-Gbagbo ou pro- Ouattara ? » C’était une femme censée et bien informée. Elle a répondu intelligemment. Vers le dimanche 10 avril, les officiers m’ont dit : « président, on ne peut plus tenir. Nos équipements sont détruits, nos hommes sont morts. » Je leur ai dit : « mettez vos vies à l’abri. » Le patron militaire du Plateau, ainsi que celui qui commandait à la résidence sont allés voir l’ONUCI pour leur remettre leur mission : la protection des civils et des bâtiments. J’ai compris que c’était fini. Le 11 avril au matin, arrive un coup de fil de Port-bouët, où se trouvent un aéroport et un camp militaire français pour nous dire que 5O blindés français sont sortis et font route dans notre direction. Ils sont arrivés peu après, ont pris position autour de la résidence. Les hélicoptères français ont mis le feu à l’intérieur de la résidence en tirant des munitions incendiaires. Des murs sont tombés. La bibliothèque a été entièrement détruite. Ma collection de livres classiques est partie en cendres. C’est devenu tout de suite intenable pour les familles et les civils qui étaient regroupés là. Il n’y avait plus aucun militaire. Nous sommes tous descendus en sous-sol dans des abris  plus sûrs même s’il y avait partout une fumée qui rendait l’air irrespirable.■

Source : « Laurent Gbagbo selon Mattéi, Pour la vérité et la justice, Côte d’Ivoire : Révélations sur un scandale français », Editio n du Moment

In Aujourd’hui / N°683 du Vendredi 11 Juillet 2014   




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