Crise post-électorale, réquisition de la Bceao: Les révélations de Koné Katinan

Jeudi 27 Juin 2013 - 19:17


Koné Katinan
Koné Katinan
La crise postélectorale de 2010-2011 n’a pas encore fini de révéler ses secrets. Dans un entretien réalisé par Théophile Kouamouo, le fondateur du Nouveau Courrier, dans le cadre du projet Côte d’Ivoire Voices de Nicoletta Fagiolo, Justin Koné Katinan, ministre du Budget dans le dernier gouvernement de Laurent Gbagbo, dirigé par Gilbert Aké N’Gbo, raconte les méandres de ce qu’on a appelé « la crise des banques ». Une crise au cours de laquelle la France et les autres pays de l’UEMOA ont décidé de s’immiscer dans la querelle de légitimité qui opposait Gbagbo, investi par le Conseil constitutionnel, et Ouattara, autoproclamé président au cours d’une cérémonie surréaliste à l’hôtel du Golf, à la suite d’une parodie de proclamation de résultats provisoires de l’élection présidentielle faite à son siège de campagne par un président de la Commission électorale indépendante (CEI), en l’absence des commissaires de ladite Commission. Quelques phrases fortes de son témoignage.
« Le 23 décembre 2010, des ministres se rencontrent à Bissau, et prennent une décision sous l’instigation de l’Elysée [il s’agit de la « transmission » de l’autorité sur les comptes de la Côte d’Ivoire à la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest à Alassane Ouattara, alors retranché à l’hôtel du Golf d’Abidjan, ndlr]. Nous avons toutes les preuves selon lesquelles l’ambassadeur de France en Guinée-Bissau était présent pratiquement dans la salle. Un émissaire de l’Elysée était venu. Les ministres décident de contester la décision du Conseil constitutionnel de Côte d’Ivoire et de choisir, eux, celui qui devait être « leur » président de la République. (…)
Cela a été une agression inacceptable que l’on ne pouvait pas accepter. C’était illégal. Même la Conférence des chefs d’Etat, organe suprême de la BCEAO, ne pouvait pas prendre une telle décision. (…) Ils prennent une décision selon laquelle désormais ils ne reconnaissent pas la « signature de Gbagbo ». (…) L’Etat intervient à travers la Direction générale du Trésor qui est la banque de l’Etat qui ouvre un compte à la BCEAO, géré par des fonctionnaires, des agents comptables publics (…) qui ne peuvent pas quitter leur poste s’il n’y a pas eu passation de charges. (…) On s’est dit que c’était un défi intellectuel et technique lancé à la Côte d’Ivoire (…) Le ministre de l’Economie et des Finances a saisi le gouverneur de la BCEAO, qui était notre compatriote, pour lui dire qu’ils n’ont pas compétence pour nous refuser ce droit »…

Tout était ordonné par la France

« Trois ou quatre chefs d’Etat se sont réunis à Bamako [le 7 janvier 2011] et ont débarqué notre compatriote dont ils pensaient qu’il était notre complice alors que le pauvre n’avait pas de marge de manœuvre puisque la loi était pour nous. On le débarque et on nomme son adjoint. Nous savions que les choses allaient changer puisque son adjoint était l’homme de Blaise Compaoré. Il fallait que nous réagissions très vite. (…) Nous avons regardé la législation, et l’une des options qui nous étaient données était celle de la réquisition. Parce que nous n’avons pas nationalisé la BCEAO, nous l’avons réquisitionnée. Nous avons réquisitionné le personnel ivoirien de la BCEAO sur la base d’un délai qui date de 1964 et permet à l’Etat, en cas de situation difficile de nature à perturber son fonctionnement, de réquisitionner les nationaux pour travailler.
La veille du jour où cette réquisition devait prendre effet, le nouveau gouverneur de la BCEAO a appelé tous les cadres pour leur dire de ne pas venir travailler. Nous sommes passés sur les antennes [de la RTI, ndlr] pour lire la réquisition et appeler au travail. Tenez-vous bien : ce jour-là, plus de 95% du personnel ivoirien est venu travailler, avec parfois même d’autres Africains. Les gens pensent que la BCEAO a été forcée. Pas du tout. (…) Nous avons fait une réunion. Nous avons lu la réquisition. Quand nous l’avons lue, la salle a explosé de joie. Je savais que le président Gbagbo avait gagné les élections, mais ce jour m’a donné encore plus de convictions. Nous n’avions pas le droit de reculer parce que ces personnes étaient décidées à travailler.
L’autre solution que Dakar a trouvé, c’est le système informatique. Tout est centralisé à Dakar. Les succursales nationales sont en relation avec Dakar par des canaux informatiques. Ils ont empêché les banques d’avoir accès à leurs positions pour fonctionner. (…) Nous avons appelé le personnel et nous leur avons demandé de revenir au système de compensation manuelle.

Christine Lagarde a dévoilé la France

J’ai vu la Françafrique de mes yeux ! (…) J’ai vu comment nos systèmes financiers restent totalement sous domination de la France, dans l’intérêt exclusif de la France. J’ai vu qu’un seul fonctionnaire en France peut bloquer tout un pays. (…) J’ai vu la Françafrique le jour où Christine Lagarde m’appelle au téléphone.
- Allo, Monsieur le ministre Diby ?
- C’est de la part de qui ?
- Ici, le ministre Christine Lagarde.
- Mais ce n’est pas le bureau de Diby. Diby n’est plus ministre.
- Oui, c’était pour lui donner quelques instructions.
- Vous voulez donner des instructions au ministre Diby ?
- Oui, nous avons quelque chose à nous dire.
- Monsieur le ministre Diby n’est plus ministre de l’Economie et des Finances. (…) Le ministre de l’Economie et des Finances s’appelle Désiré Dallo. Là, vous êtes dans le bureau du ministre chargé du Budget. Il s’appelle Koné Katinan. Le ministre Diby n’est plus ministre. Si c’est personnel, vous pouvez l’appeler sur son portable pour lui donner des instructions.

La France nous obligeait à créer notre monnaie

Si nous n’avions pas eu les événements du 11 avril et si la BCEAO continuait dans sa logique, le 15 mai 2011, nous avions notre monnaie. Nous n’avions pas le choix, parce que nous aurions été à un certain moment en rupture de coupures d’argent. Parce que notre succursale de la BCEAO est alimentée à partir de Dakar, qui renouvelle les coupures. (…) Le système que la France avait mis en place pour nous asphyxier était d’empêcher la BCEAO de recycler la monnaie, afin que nous soyons en rupture de monnaie fiduciaire.
La monnaie ivoirienne, contrairement à ce qu’on dit, aurait pu marcher. Je pense que l’une des raisons de la guerre réside dedans. La Côte d’Ivoire aurait eu sa monnaie et cela aurait entrainé toute la sous-région. (…) Quand vous avez 40% de la masse monétaire qui vient d’un pays, vous détenez forcément 40% de l’économie. Ou bien les autres adoptaient cette monnaie ou ils l’auraient utilisée comme devise. Elle se serait imposée d’elle-même. Le problème que nous aurions eu (mais nous avions déjà trouvé la parade) était que nous anticipions que la France refuse de nous rétrocéder notre position nette dans leur Trésor qui était de 2 000 milliards de FCFA ».

Source :
du 23/06/2013

Nore Voie

 

 




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