Crise au FPI : ce que nous croyons. Par Théophile Kouamouo

Mercredi 23 Juillet 2014 - 14:54


Pascal Affi N'Guessan, président du FPI
Pascal Affi N'Guessan, président du FPI

Étrange discrétion. Nombreux sont nos lecteurs qui ont observé, avec un sentiment d'incompréhension, la faible couverture par Le Nouveau Courrier de la crise qui divise depuis un certain temps le Front populaire ivoirien (FPI), principal parti d'opposition au régime d'Alassane Ouattara. Un sentiment renforcé par le fait que le silence de la rédaction a «cohabité» avec des prises de position assez nettes de certains animateurs de notre titre – dont l'auteur de ces lignes – sur les réseaux sociaux. Mais il faut bien comprendre que nos positions individuelles ne reflètent pas forcément notre point de vue en tant que rédaction, en tant que collectif donc... Journal «bleu» mais farouchement indépendant, qui a souvent payé cher le fait de n'être pas «porté» par une faction politique, Le Nouveau Courrier n'est ni pro-Affi ni anti-Affi. Nous considérons que les deux parties qui s'affrontent dans ce qui est – il faut le dire très clairement – un spectacle aussi pitoyable qu'indécent disent chacune des choses qu'il est bon d'écouter. Et doivent donc être entendues.

Procès en sorcellerie

Ce que nous avons le plus déploré dans les âpres débats qui ont eu lieu dans la presse et les réseaux sociaux, c'est l'authentique procès en sorcellerie qui consiste, pour une partie, à accuser l'autre de «traîtrise», et surtout de vouloir «tourner la page Gbagbo». Instiller volontairement au sein d'une organisation et de l'opinion publique le venin du soupçon est la meilleure manière de détruire l'organisation de l'intérieur et de la décrédibiliser au sein de la partie de l'opinion publique qui la considère comme la plus à même de faire entendre sa voix. Nous avons fortement déploré, là où nous attendions à un débat de fond entre intellectuels se respectant mutuellement, la prise en otage des émotions populaires. Nous considérons qu'il est temps, pour nos hommes politiques, de s'adresser au cerveau de ceux qui les écoutent, plutôt qu'à leurs tripes. Il n'est pas honnête de vouloir compenser la faiblesse d'une analyse politique par le vacarme, les rumeurs et les proclamations bruyantes d'amour pour le leader embastillé. La manière dont ce débat s'est structuré est en soi un dangereux piège. Audelà de la colère de ceux qui estiment avoir été marginalisés au sein de l'appareil du parti par leur président Pascal Affi N'Guessan (et ce dernier ne peut se permettre d'ignorer leur amertume), un argument revient souvent :«Affi veut aller aux élections alors que Gbagbo est à La Haye. Mais si Gbagbo n'est pas libéré, nous n'irons pas à une quelconque élection. Gbagbo est notre candidat pour 2015. Gbagbo ou rien.» A qui s'adresse ce message ? Aux juges de la CPI ? Ils répètent à l'envi que le fait qu'il existe un «réseau» de soutien à Gbagbo à travers le monde aggrave son cas et empêche sa mise en liberté provisoire. A la «communauté internationale», c'est-à-dire à la France dans le cas qui nous concerne ? C'est bien elle qui a conduit Gbagbo à la CPI pour le tuer politiquement, à défaut de le tuer physiquement. Certes, elle veut que le FPI participe aux élections pour pouvoir se vanter d'avoir instauré, à coups de missiles, la «démocratie» en Côte d'Ivoire, et pour se donner l'impression que l'ordre qu'elle a établi en 2011 est pérenne. Si le FPI se retire de lui-même de toute bataille électorale
au nom d'une libération de Gbagbo qui est officiellement aux mains de la CPI, dont le processus suit son cours, il facilite le storytelling de l'ex-puissance coloniale. Elle dira – et François Hollande a déjà annoncé les couleurs : «Voyez-vous, en dépit de nos efforts et de ceux du président Ouattara, ce parti divisé nous demande l'impossible. Il nous demande d'influencer la justice internationale dans le sens de l'impunité. Il faut donc que naisse une néo- opposition sur les cendres de celle qui a démissionné.»

Éviter l'isolement dogmatique

 En revanche, si le FPI réussit à rendre audible le discours selon lequel il veut bien participer aux élections, mais qu'elles seraient truquées d'avance si les institutions qui doivent les organiser demeurent à ce point otages du pouvoir, si les libertés politiques (notamment la liberté de réunion) sont toujours menacées et si les prisons sont toujours remplies d'opposants, il met en difficulté l'ancienne puissance colonisatrice qui joue les vertueuses. Il faut être conscient qu'en Côte d'Ivoire comme à l'international – les solidarités internationales étant indispensables –, on peut subdiviser les opinions, y compris dans les milieux qui comptent, en trois catégories : ceux qui épousent totalement les thèses du président Gbagbo, qui le considèrent comme victime d'un complot international ; ceux qui ont cru sincèrement à la thèse de la «guerre pour la démocratie» et sont désormais perplexes sur le régime Ouattara et ses dérives ; et les «adorateurs» d'ici et d'ailleurs. Faut-il se contraindre à développer un discours qui ne parle qu'à la première catégorie, ou s'adresser aux deux premières catégories et rallier ainsi un maximum de soutiens ? On ne peut pas éluder cette question.

Ne pas chauffer  la base populaire à blanc

La thèse selon laquelle le FPI doit boycotter toutes les élections jusqu'au retour de Gbagbo pèche également parce qu'au fond, elle finit par considérer la CPI comme un vrai tribunal disant le droit ; et à n'envisager qu'un acquittement, dans un délai raisonnable, à l'issue du procès qui s'annonce. On ne peut pourtant pas rejeter du revers de la main la possibilité d'une condamnation de Gbagbo. On doit pouvoir imaginer que le procès traînera bien plus qu'on l'imagine. Nous ne devons pas oublier que Vojislav Seselj, leader nationaliste serbe séjourne au pénitencier de Scheveningen depuis onze ans au titre du Tribunal pénal international pour la Yougoslavie (TPIY). Faire du retour de Gbagbo le préalable à tout retour sur la scène politique tout en affirmant qu'il est un otage, c'est se soumettre volontairement à l'agenda des preneurs d'otages. Une question se pose donc au FPI : se solidariser du martyre de Laurent Gbagbo signifie-t-il pour lui se saborder, et réaliser le vœu le plus cher du PDCI, du RDR et des franges les plus extrémistes de ce qu'il est convenu d'appeler la «Françafrique» ? D'aucuns diront : «De toute façon, si une situation nouvelle se présente, on avisera...» Mais peuvent-ils garantir qu'à ce moment-là, ils ne seront pas désavoués par la base populaire qu'ils auront préalablement chauffée à blanc ? Au Nouveau Courrier, nous sommes persuadés d'une chose : pour le FPI, aller aux élections à n'importe quel prix – et accepter un jeu faussé d'avance – et boycotter les élections par principe sont les deux faces d'une même pièce. Et celle-ci porte un nom : l'impuissance. Or seule la lutte libère ! En l'occurrence, il s'agit de la lutte pour la reconquête des libertés démocratiques et des droits des citoyens. Et l'un de ces droits est de pouvoir choisir librement son président, son député, son maire... sans être spolié par le jeu vicieux de  la «technologie électorale».


 Source: Le Nouveau Courrier N°1075 Du Lundi 21 Juillet 2014




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