Côte d’Ivoire : une affaire de familles . Un dossier de Jeune Afrique

Tissée par Félix Houphouët-Boigny, la toile réunissant les plus puissantes familles ivoiriennes tient depuis plus de six décennies le pouvoir politique et économique ivoirien. Premier volet de notre enquête sur un système de (re)production des élites...

Dimanche 5 Juin 2016 - 23:41


« On l’attendait dans l’une de nos maisons, à Cocody [commune résidentielle d’Abidjan], près du lycée technique. La seule qu’on avait consenti à nous rendre à l’époque. Et puis il est arrivé. On ne le connaissait plus. Mais je le trouvais si beau. Il nous a fallu dix ans pour nous reconstruire. » Cheveux coupés à ras, look noir et blanc sage, Illa Ginette Donwahi s’illumine lorsqu’elle parle de ce passé familial aux heures parfois sombres, mais dont elle garde un merveilleux souvenir.


Un pouvoir de destruction notable


La scène décrite se passe en 1966, peu de temps après ce fameux 4 août où le président Félix Houphouët-Boigny (FHB) décida de gracier quelque quatre-vingts prisonniers condamnés pendant le désormais célèbre épisode des « faux complots ». En 1963 et 1964, prétextant une série de conspirations contre l’État (« complot du chat noir », « complot des jeunes », etc.), Houphouët avait fait juger et emprisonner des dizaines d’hommes politiques et d’intellectuels dont il avait parfois été très proche. Un moyen pour « le Vieux » d’asseoir davantage son pouvoir et d’annihiler les ambitions de potentiels rivaux.

Alors que les « comploteurs » croupissaient dans les geôles d’Assabou, à Yamoussoukro, ou dans la ville voisine de Dimbokro, en subissant parfois des tortures terribles, leurs familles, restées à l’extérieur, voient leur monde s’écrouler. Une période de l’histoire ivoirienne résume à elle seule le système mis en place par FHB pour contrôler les affaires du pays. « Il a su tisser une toile sociale et politique dont il avait une absolue maîtrise, explique le professeur de sociologie Francis Akindès. Il détenait un contrôle tout aussi absolu du maillage politique du pays. »


   " Du jour au lendemain, nous avons été obligés de quitter la maison, car on nous avait tout enlevé"


Parmi les pseudo-comploteurs de l’époque, le père d’Illa, Charles Bauza Donwahi, arrêté en 1963. Cet ingénieur de formation, originaire de Soubré (Sud-Ouest), est alors ministre de l’Agriculture et de la Coopération, marié et père de deux enfants. Alain, actuel ministre de la Défense, a tout juste 1 an, et Illa n’a que 3 ans.

« Du jour au lendemain, nous avons été obligés de quitter la maison, car on nous avait tout enlevé. Lorsque nous marchions dans la rue, certains changeaient de trottoir, les gens murmuraient que ces conspirateurs pour qui Houphouët avait tout fait étaient des ingrats… » poursuit celle qui gère aujourd’hui les plantations familiales et la fondation pour l’art contemporain qu’elle a fondée en 2007 en hommage à son père, disparu en 1997.


D’anciens camarades à sujets


Le système qui donnait au président FHB le pouvoir de vie et de mort sur les puissants du pays avait été mis en place bien avant son entrée en politique. « Grâce à son passage dans les années 1920 à l’École normale William-Ponty de Dakar [créée au début du XXe siècle dans la capitale de l’Afrique-Occidentale française afin de former une élite africaine], puis à ses activités syndicales durant la décennie suivante, le médecin et planteur Houphouët a très tôt tissé des liens dans toute la sous-région et sur l’ensemble du territoire ivoirien, analyse Frédéric Grah Mel, professeur à l’École nationale supérieure d’Abidjan et biographe d’Houphouët.

Si bien que lorsqu’il se lance véritablement en politique dans les années 1940 il dispose déjà de contacts partout, au Sud comme au Nord, souvent issus des bourgeoisies locales ou de l’élite. Des relais qui deviendront les piliers et les alliés du PDCI-RDA [Parti démocratique de Côte d’Ivoire-Rassemblement démocratique africain] dès sa création, en 1946, et à qui il fera appel pour gouverner le pays dès l’indépendance, en 1960. » Pour l’historien, tout part de là.

« Les liens entre toutes ces personnalités, qui avaient donc chacune une histoire particulière avec Houphouët, ont très vite dépassé la politique, devenant tantôt amicaux, tantôt familiaux. Leurs enfants ont ensuite grandi ensemble et se sont même parfois mariés entre eux. »


   " Une sorte de Dallas avant l’heure en terre éburnéenne, où fiction et réalité, coups bas et cadeaux, se confondent sans cesse"


Ainsi, Philippe Yacé, originaire de Jacqueville (à l’ouest d’Abidjan), Jean-Baptiste Mockey, d’Aboisso (Sud-Est) et Mathieu Ekra, de Bonoua (à l’est d’Abidjan), anciens élèves de William-Ponty tous les trois, figures de la lutte anticoloniale, sont beaux-frères – les deux derniers (plusieurs fois ministres sous Houphouët) ayant épousé des sœurs du premier (longtemps président de l’Assemblée nationale). Des liens qui seront d’ailleurs fortement malmenés lors de la période des « faux complots », Yacé étant commissaire du gouvernement dans les différents procès qui condamneront Mockey et éloigneront quelque temps Ekra du pouvoir.

Après leur libération, la majorité des « comploteurs » et leurs familles retrouveront biens, fortune et postes politiques, quand ils ne seront pas tout simplement promus par un président qui avouera en 1971 qu’il n’y avait « jamais eu de complots en Côte d’Ivoire » et qu’il avait été trompé. Une sorte de Dallas avant l’heure en terre éburnéenne, où fiction et réalité, coups bas et cadeaux, se confondent sans cesse pour le pouvoir absolu d’un seul homme, Félix Houphouët-Boigny.

Charles Donwahi, lui, accomplira une brillante carrière en se faisant élire député en 1970 et en prenant la tête de la Compagnie française de l’Afrique occidentale (CFAO) de Côte d’Ivoire dès 1971.

Source: http://www.jeuneafrique.com/mag/328221/politique/cote-divoire-affaire-de-familles-13/
 

Côte d’Ivoire : une affaire de familles (2/3)

"Filles et fils de", nouvelles familles... Dans le second épisode de notre enquête sur les grandes familles ivoiriennes, ce cercle fermé de l'élite politique, économique et sociale connaît une évolution marquante après la mort du "Vieux". Les différents successeurs de Félix Houphouët-Boigny vont toutefois contribuer à la pérennisation de ce système au gré de nombreuses alliances.

Selon Daouda Thiam, l’actuel conseiller spécial à la présidence, « Félix Houphouët-Boigny voyait la nation comme une famille. Une nation, un pays, dont il connaissait chaque région, chaque terroir, chaque groupe ». Daouda Thiam est l’un des sept enfants de Marietou Sow, nièce d’Houphouët-Boigny, et d’Amadou Thiam, journaliste sénégalais qui dirigea Radio Côte d’Ivoire avant d’être nommé ministre de l’Information, puis ambassadeur au Maroc.

Il se souvient de l’importance de la réussite scolaire au sein du foyer et d’un esprit de compétition qui s’exprimait souvent « avec les enfants des uns et des autres », mais aussi dans la fratrie. Les sept réussiront d’ailleurs leurs parcours scolaire et universitaire avant d’occuper de prestigieuses fonctions dans le privé ou le public.


Destins tracés pour les déscendants


Trois d’entre eux seront ministres : le dernier et le plus connu, Tidjane, ministre du Plan et du Développement de 1998 à 1999, dirige le Crédit Suisse ; Abdel Aziz, qui a détenu le portefeuille des Transports de 2006 à 2007, est aujourd’hui vice-président du logisticien Necotrans ; Daouda a été ministre des Mines et de l’Énergie entre 1999 et 2000 ; leur frère Augustin est quant à lui gouverneur de Yamoussoukro depuis 2011.

Du fait de ses liens avec Houphouët, la famille est très exposée. « Le Vieux », très fier de ces petits-neveux, ira jusqu’à dire sur les ondes de la télévision nationale que les Thiam sont ses vrais héritiers. « L’entrée de Tidjane à Polytechnique, en 1981, a été très médiatisée, se souvient Daouda. Il avait dû expliquer un après-midi entier à certains camarades qu’il n’avait pas été pistonné. »


  "  Il y avait presque un côté « France du XIXe siècle », un maillage entre familles plus ou moins bourgeoises"


« On parlait de couples puissants, raconte un observateur influent de l’époque. Les mariages de ces familles passaient même à la télévision. Cela durait parfois des heures, le présentateur déclinait les CV des futurs époux. » Daouda Thiam s’est lui uni à une fille Ekra, tandis que son frère Papa Ababakar (décédé en 1995) était lié à une héritière Yacé… « Il y avait presque un côté « France du XIXe siècle », poursuit notre témoin, avec un maillage entre familles plus ou moins bourgeoises, parlant – encore aujourd’hui – de barons du parti, de fiefs, d’alliances. Une sorte de société de cour très critiquée, mais qui va être dupliquée dans d’autres familles politiques ivoiriennes après l’instauration du multipartisme, en 1990, et sous les présidences suivantes. »

Source: http://www.jeuneafrique.com/mag/327436/politique/cote-divoire-affaire-de-familles-23/
 

Côte d’Ivoire : une affaire de familles (3/3)

À présent, les puissantes familles ivoiriennes constituent une "caste" qui semble être un passage obligatoire pour quiconque aspire à accéder au pouvoir ou à s'y maintenir. L'entrelacement de leurs liens est si complexe que le malheur des uns peut aisément faire celui des autres... Fin de notre enquête sur les famille du pouvoir en Côte d'Ivoire.

Si l’ancien président a semblé, du moins au départ, vouloir s’éloigner du fonctionnement mis en place par FHB, il s’en est finalement toujours servi. Certes, sous son règne ont émergé un Guillaume Soro (président de l’Assemblée nationale) et un Hamed Bakayoko (ministre de l’Intérieur), mais il a aussi noué en parallèle des liens avec certains barons du PDCI.

    "Durant ses deux quinquennats, Gbagbo pioche une bonne partie de ses collaborateurs dans ce sérail qui a su traverser les époques et les gouvernements sans faillir."

L’ex-chef de l’État aujourd’hui en procès à La Haye comptait ainsi parmi ses amis Charles Konan Banny, qui dirigea son gouvernement et fut le gouverneur de la BCEAO (et dont le frère, Jean, avait été titulaire du portefeuille de la Défense sous FHB). Anciens ministres, conseillers spéciaux, hommes et femmes d’affaires… Les Banny occupent le paysage politico-économique depuis l’indépendance.

L’amitié fraternelle entre Charles et Laurent Gbagbo était née au Lycée classique d’Abidjan dans les années 1960, où ils jouaient dans la même équipe de football. Charles Konan Banny sera l’un des généreux contributeurs du Front populaire ivoirien (FPI).

Durant ses deux quinquennats, Gbagbo pioche une bonne partie de ses collaborateurs dans ce sérail qui a su traverser les époques et les gouvernements sans faillir. Illa Donwahi (qui l’appelait « papa ») entre au conseil de gestion de la filière café-cacao. Alice Marie Kacou, autre conseillère du « boulanger d’Abidjan », est la fille d’un ministre du premier gouvernement d’Houphouët-Boigny et la petite sœur de Roger Kacou, grand ami d’Alassane Dramane Ouattara (ADO) et ministre du Tourisme dans l’équipe actuelle de Daniel Kablan Duncan…

Loin de mettre fin au système, ADO, ancien et unique Premier ministre de FHB, fort de son alliance avec le PDCI, renoue avec lui dès son arrivée au pouvoir, en 2011. Quand bien même certains de ses alliés jugent cette « caste » hautaine et dédaigneuse et bien qu’il s’attache à promouvoir de nouveaux profils… Un vrai numéro d’équilibriste !

Fidélité récompensée

Francis Akindès résume : « Les familles restées fidèles à Bédié et à Ouattara sont récompensées. Leurs héritiers sont cooptés à des postes importants, tels un Thierry Tanoh [ministre et secrétaire général délégué de la présidence, ex-directeur général du groupe panafricain Ecobank] et un Jean-Louis Billon [ministre du Commerce], très proches de Bédié [le premier étant son filleul], ou un Alain Donwahi, ministre de la Défense, filleul de Seydou Diarra [président de la Haute Autorité pour la bonne gouvernance], lui-même intime de Ouattara… »
Bédié a placé son propre fils, Jean-Luc, aujourd’hui conseiller chargé des banques et des marchés financiers à la présidence. Quant aux quinquas Tanoh et Billon, ils se connaissent déjà très bien : mariés aux filles de Charles Gomis, ambassadeur de Côte d’Ivoire en France, ils se croisent aux repas de famille.

Si l’influence de certaines lignées a pu fluctuer en fonction des affinités politiques, elle n’a jamais vraiment disparu, preuve qu’elle a su s’affranchir, en quelque sorte, de la mainmise du chef qui pouvait décider de son sort. Le clan Gon Coulibaly en est une parfaite incarnation. Amadou Gon est l’actuel tout-puissant secrétaire général de la présidence.
Cette famille régnante de Korhogo (Nord) proche de FHB et dont Péléforo, le chef coutumier mort en 1962, était l’illustre patriarche, aurait pu être affectée par la chute d’Issa Malick Coulibaly, l’oncle d’Amadou. Directeur de campagne de Laurent Gbagbo en 2010, il avait dû fuir le pays avec d’autres « barons » du FPI. Il n’en fut rien, bien au contraire. Militant des premières heures du RDR en 1994, maire de Korhogo depuis 2001, ministre de l’Agriculture entre 2002 et 2010, Amadou Gon Coulibaly a toujours su mener sa barque.

D’autres membres de la famille sont en bonne posture. Son cousin Amadou Coulibaly – dit Am’s – dirige les services de renseignements extérieurs à la présidence. Et Ibrahim, son petit frère, appartient au Groupe de sécurité du président de la République.

Autre feuilleton familial intimement mêlé à l’histoire récente : Louis-André Dacoury-Tabley, le ministre des Eaux et Forêts d’ADO, a probablement été l’un des plus proches amis de Laurent Gbagbo, au point d’avoir été un temps (au milieu des années 1990) le numéro deux du FPI. Mais ils se sont fâchés, et l’homme a rejoint la rébellion et le Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire (MPCI).
« J’ai perdu un frère », dira Dacoury-Tabley au début des années 2000, en parlant du président. Son frère Paul, évêque de Grand-Bassam, tentera de le dissuader de poursuivre dans cette voie. En vain. Son autre frère Benoît (qui fut l’un des médecins personnels de Gbagbo), le paiera de sa vie. L’aîné de la fratrie, François, ancien maire de Gagnoa, ex-ministre d’Houphouët, quittera lui le PDCI-RDA pour rallier le FPI de Gbagbo… Tandis que Philippe-Henri, ancien gouverneur de la BCEAO, a été condamné en 2015 à cinq ans de prison pour « troubles à l’ordre public » lors de la crise post-électorale…

C’est ainsi : patrie et familles sont si liées que l’histoire de l’une bouleverse bien souvent celle des autres. À moins que ce ne soit l’inverse.

Source: http://www.jeuneafrique.com/mag/328239/politique/cote-divoire-affaire-de-familles-33/


 




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