Côte d'Ivoire: pourquoi Ouattara a été le relais efficace des intérêts français Par Fanny Pigeaud )

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Vendredi 9 Juin 2017 - 16:46


L'actuel président ivoirien n'a cessé de bénéficier d'un soutien actif de la France et des organisations internationales. Proche de Nicolas Sarkozy comme de plusieurs dirigeants de gauche, Alassane Ouattara, qui fut directeur général adjoint du FMI, a également ouvert le pays aux intérêts des grands groupes français. Troisième volet de notre série sur la situation en Côte d'Ivoire.

Alassane Ouattara a bien été le candidat soutenu par la France lors de l’élection présidentielle de 2010 en Côte d’Ivoire qui l’a opposé, au second tour, à Laurent Gbagbo, président sortant. Cela n’a pas été officiellement revendiqué, mais tout l’indiquait. Il était alors présenté par les médias occidentaux comme un « technocrate », un « bon gestionnaire », sans beaucoup plus de détails. Pourtant, tout son parcours permet de comprendre combien il était et reste rassurant pour la France, qui cherche à sauvegarder ses intérêts géostratégiques et économiques en Afrique.

Lorsqu’il était chef de l’État ivoirien, Laurent Gbagbo, aujourd’hui jugé pour crimes contre l’humanité devant la Cour pénale internationale, a un jour expliqué : « Paris doit cesser de mettre son nez dans les affaires ivoiriennes. » Alassane Ouattara n’a jamais eu de telles velléités d’indépendance vis-à-vis de la France, dont la Côte d’Ivoire est le premier partenaire commercial au sein de la zone franc. Tout chez lui rassure l’establishment politique français, de droite comme de gauche (il a ses entrées aussi bien chez Les Républicains qu’au Parti socialiste). « Il parle comme les “Blancs”, s’habille comme eux, sait leur parler », observe un ancien diplomate. L’actuel président ivoirien possède depuis longtemps une résidence à Paris, avenue Victor-Hugo, et à Mougins, où il séjourne régulièrement.

Sarkozy et Ouattara, une vieille amitié. L'ex-chef de l'État français s'est rendu à Abidjan en mars 2016. © ReutersSarkozy et Ouattara, une vieille amitié. L'ex-chef de l'État français s'est rendu à Abidjan en mars 2016. © Reuters

Fréquentant Alassane Ouattara depuis plusieurs décennies, les autorités françaises savaient, en misant sur lui en 2010, qu’il serait un allié précieux. Ouattara a, par exemple, toujours défendu l’existence du franc CFA, qui permet à la France de continuer à contrôler économiquement et politiquement ses ex-colonies africaines. Il l’a fait lorsqu’il était gouverneur, de 1988 à 1990, de la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO), assujettie au ministère français des finances. Puis lorsqu’il a été premier ministre de Côte d’Ivoire de 1990 à fin 1993. Il a alors préparé la dévaluation du franc CFA intervenue en janvier 1994 avec les autorités françaises – dont Nicolas Sarkozy, alors ministre du budget, qui est par la suite devenu un ami proche.

Depuis son installation à la présidence de la Côte d’Ivoire en avril 2011, Alassane Ouattara s’est affirmé comme le principal partisan du franc CFA en Afrique. En 2016, il a rappelé publiquement à l’ordre les économistes africains  critiquant ce vestige de l’ère coloniale. En matière militaire, la France savait qu’elle pouvait aussi compter sur lui. Alors que Laurent Gbagbo souhaitait le départ de l’armée française de Côte d’Ivoire, Ouattara a demandé, dès son arrivée au pouvoir, à Paris de maintenir cette présence, permettant même qu’elle soit renforcée. Le nombre de militaires français positionnés à Abidjan a depuis été augmenté.

Le monde des affaires français a lui aussi toujours vu en Alassane Ouattara un partenaire fiable. Quand ce dernier était premier ministre, il s’est montré bienveillant pour les grandes sociétés françaises. Il leur a, entre autres, cédé à bas prix des entreprises publiques. À si bas prix que ses adversaires politiques l’ont accusé d’avoir bradé le secteur stratégique de l’eau et de l’électricité au profit du groupe Bouygues dirigé par son ami Martin Bouygues.

En accédant à la présidence, Alassane Ouattara n’a pas changé cette manière de faire : de grandes entreprises françaises ont gagné de nombreux contrats. Bouygues, par exemple, a remporté en 2012 le marché de la construction et la concession pour trente ans d’un nouveau pont à Abidjan. Comme au début des années 1990, la question de la transparence se pose régulièrement : les conditions d’attribution au groupe Bolloré du deuxième terminal à conteneurs du port d’Abidjan, en 2013, ont été très critiquées. Laurent Gbagbo n’avait pas fait mieux : il avait cédé de gré à gré à Bolloré la gestion du premier terminal à conteneurs du port en 2003. En 2016, pour la première fois dans l’histoire du Medef (Mouvement des entreprises de France), un de ses présidents s’est rendu en Côte d’Ivoire : Pierre Gattaz est allé à Abidjan avec 130 chefs d’entreprises françaises.

La proximité d'Alassane Ouattara avec le patronat français peut aussi se lire à travers les connexions et activités de sa femme Dominique, riche femme d’affaires d'origine française qui a bâti sa fortune grâce à sa relation privilégiée avec le président Félix Houphouët-Boigny. En 2015, elle a été l’invitée d’honneur en France de l’université d’été du Medef.  En 2016, elle a convié Vincent Bolloré et Martin Bouygues au « gala » annuel de sa fondation Children of Africa, organisé à Abidjan. Carla Bruni-Sarkozy, Catherine Deneuve, Juliette Binoche, Franck Dubosc, MC Solaar, Jamel Debbouze ont fait partie des nombreuses vedettes de l’audiovisuel et du showbiz français  également présentes à cette édition 2016. Dominique Ouattara est très présente dans le monde des médias : elle est par exemple la marraine de la chaîne pour enfants de TV5 Monde, Tivi5Monde, lancée en juin 2016.

Les rapports d'Alassane Ouattara avec le patronat passent aussi par Jean-Marc Simon, ambassadeur de France en Côte d’Ivoire de 2009 à 2012. Reconverti dans les affaires dès sa retraite prise, Jean-Marc Simon est à la fois conseiller d'Alassane Ouattara et de plusieurs groupes français, dont Total et la Compagnie fruitière. Cette dernière est probablement reconnaissante envers Ouattara pour son implication dans le dossier des Accords de partenariat économique (APE) : il a beaucoup œuvré pour que les États d’Afrique de l’Ouest acceptent, en 2014, d’engager le processus de signature de ces accords de libre-échange négociés avec l’Union européenne, mais très critiqués par la société civile et des experts.

Grâce à ces APE, la Compagnie fruitière pourra continuer à exporter vers l'Europe  ses bananes et ses ananas produits en Côte d’Ivoire sans avoir à payer de droits de douane. Le groupe américain Monsanto, dont l’ami de Ouattara, le milliardaire américain George Soros, est actionnaire, a aussi de bonnes perspectives. En juillet 2016, un projet de loi sur la biosécurité, qui ouvre la voie à l’utilisation des OGM, a été adopté en commission par l’Assemblée nationale ivoirienne.

Manuel Valls en soutien en octobre 2016

Depuis 2011, les autorités ivoiriennes ont par ailleurs beaucoup fait pour donner les pleins pouvoirs aux patrons d’entreprise, en limitant la marge de manœuvre des syndicats de travailleurs. « Il y a des accidents syndicaux dans certains pays. Mais là, l’accident touche les trois principales confédérations du pays : l’une est tombée dans l’escarcelle du pouvoir, une autre est quasiment devenue inaudible, la dernière s’est vu retirer ses capacités de proposition et d’action. Les travailleurs sont orphelins de toutes les sensibilités du syndicalisme en Côte d’Ivoire », constate Jean-Jacques Guigon, ex-responsable Afrique de la CGT. 

Alassane Ouattara est aussi un bon garant de l’ordre établi par les institutions néolibérales. Après avoir grandi au Burkina Faso et étudié aux États-Unis, il a débuté sa carrière en 1968 au Fonds monétaire international (FMI), comme économiste. Il avait 26 ans. Lorsque le président ivoirien Félix Houphouët-Boigny l’a nommé premier ministre en 1990, il a naturellement appliqué à la Côte d’Ivoire, alors en crise, les recettes du FMI : coupes budgétaires dans les services publics, baisse des salaires, privatisations ont marqué ses trois années à la « primature ». Cette politique de rigueur a été accompagnée par une sévère répression contre les opposants, avec l’adoption d’une loi « anti-casseur » utilisée contre les manifestants (dont Laurent Gbagbo), et des violences graves commises par les forces de sécurité.

Alassane Ouattara et Christine Lagarde, directrice générale du FMI. © ReutersAlassane Ouattara et Christine Lagarde, directrice générale du FMI. © Reuters

Après la mort d’Houphouët-Boigny, en décembre 1993, Alassane Ouattara est retourné vivre aux États-Unis, où il est devenu directeur général adjoint du FMI en charge de l’Afrique, jusqu’en 1999 – en tant que ressortissant du Burkina Faso. Il aime rappeler qu’à cette époque il était « mieux payé que le président Clinton ». En 2010, il a aussi précisé avoir « un institut de conseils qui a des contrats importants de plusieurs millions de dollars avec des pays africains comme le Congo et le Gabon ». Ce cabinet d’audit travaille avec des anciens employés du FMI.

En 1999, Alassane Ouattara a quitté le FMI avec l’objectif d’arriver rapidement à la présidence de la Côte d’Ivoire (ses adversaires l’accusent d’avoir commandité le coup d’État de cette année-là contre le président Henri Konan Bédié). Mais il est depuis toujours resté proche des institutions de Bretton Woods. L’hebdomadaire Jeune Afrique a ainsi expliqué à la veille de la présidentielle de 2010 : « Économiquement, Gbagbo veut libérer son pays du joug extérieur, des présumés diktats de la Banque mondiale et du FMI alors que Ouattara mise au contraire sur l’aide des institutions internationales et des partenaires étrangers. »

De ses années à Washington, Alassane Ouattara a gardé des liens nombreux avec des figures de la finance américaine, comme Lawrence Summers, secrétaire d’État au Trésor sous Bill Clinton et chantre de la dérégulation financière. Il a été par ailleurs beaucoup soutenu dans sa carrière par l’ex-gouverneur de la Banque de France et ancien directeur général du FMI, Michel Camdessus. Il est resté proche de Jean-Claude Trichet, ex-directeur du Trésor et de la Banque de France, et de Jacques Attali.

C’est donc sans surprise que la Côte d’Ivoire a renoué avec une politique libérale dure, une fois Alassane Ouattara parvenu à la présidence. Le gouvernement a procédé à de nouvelles privatisations et à des licenciements massifs dans la fonction publique. Le FMI, qui avait sous Laurent Gbagbo cessé pendant plusieurs années ses relations avec la Côte d’Ivoire, a fait partie des bailleurs de fonds qui ont très vite annoncé leur volonté « d’aider » le pays, c’est-à-dire de lui prêter de l’argent. Sa directrice générale, Christine Lagarde, est venue elle-même à Abidjan en janvier 2013. Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire est une très bonne cliente pour les bailleurs de fonds. Elle s’est même considérablement ré-endettée auprès d’eux depuis 2011. 

Avec Alassane Ouattara, il y a ainsi très peu de risques que la gestion des ressources de la Côte d’Ivoire au profit d’intérêts étrangers, et français en particulier, soit bouleversée. Les autorités françaises n’ont pour cette raison jamais manifesté d’embarras à propos de la gouvernance problématique de l'actuel président ivoirien, alors qu’elles avaient auparavant sans cesse critiqué celle de Laurent Gbagbo. Que ce soit au sujet des centaines de prisonniers politiques que compte la Côte d’Ivoire depuis que Alassane Ouattara est président, des criminels de guerre qu’il a nommés à la tête de l’armée, du niveau inédit des détournements des fonds publics, des avantages nombreux donnés à sa famille et à ses proches collaborateurs ou du manque d’impartialité de la commission électorale ivoirienne dénoncé fin 2016 par la Cour des droits de l’homme de l’Union africaine  : le silence de Paris est total.

Les officiels français n’hésitent pas, en revanche, à se montrer solidaires dans des périodes délicates. En octobre 2016, le premier ministre Manuel Valls s’est rendu en Côte d’Ivoire le jour même d’un vote organisé pour une modification très contestée de la Constitution ivoirienne, comme pour apporter son soutien à Alassane Ouattara. Il en a profité pour passer du temps dans la station balnéaire d’Assinie avec le ministre de l’intérieur Hamed Bakayoko, homme d’affaires et protégé de longue date de Dominique Ouattara. Pour un fin observateur des relations France-Afrique, il n’y a qu’une explication à tout cela : « La politique africaine de la France reste la même quelle que soit la couleur des dirigeants au pouvoir en France : la défense des intérêts supérieurs de la France prime sur tout le reste. »





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