Côte d’Ivoire: les chefs traditionnels et religieux auraient-ils perdu la lucidité?

Mercredi 27 Janvier 2016 - 08:28


Après les députés RDR qui, entre menaces et mépris à l’égard de la République du Faso (“les Burkinabè sont qui pour lancer un mandat d’arrêt international contre la deuxième personnalité de la Côte d’Ivoire?”), proposaient que les deux pays empruntent la voie diplomatique pour régler l’affaire Soro ( du nom de l’homme qui, en plus d’avoir apporté un soutien moral et financier à Diendéré et à sa clique de malfaiteurs, voulait assassiner Chérif Sy et Salif Diallo, le 16 septembre 2015) et, peut-être, avant les féticheurs, marabouts, dozos et autres rigolos qui suggéreront je ne sais quelle solution, ce sont les chefs traditionnels et religieux qui envisagent de se rendre à Ouagadougou dans les jours ou semaines à venir pour demander pardon. Mais pourquoi demander pardon alors que Soro et ses thuriféraires soutiennent mordicus que les conversations téléphoniques ne sont qu’un grossier montage dont les auteurs sont des gens jaloux et malheureux de voir l’ancien chef rebelle succéder à Dramane Ouattara? Nos chefs reconnaîtraient-ils implicitement que Soro est coupable d’avoir nourri le noir dessein de déstabiliser un pays voisin qui, ne l’oublions jamais, l’aida à attaquer la Côte d’Ivoire en 2002 et devint exportateur de cacao grâce à une rébellion qui pourrait avoir commis autan d’atrocités que Daesh et Boko Haram réunis? Ne serait-il pas plus conforme à la morale et plus sérieux, de la part de nos braves chefs, d’inviter Monsieur Soro à démissionner de la présidence du Parlement pour s’expliquer devant la justice burkinabè? À quel moment tous ces bouffons (députés et chefs) prendront-ils conscience de la gravité de ce qui s’est passé en septembre 2015? Il y eut quand même des morts, plusieurs morts, dans cette tentative de coup d’État. Et puis, qui sait si ce ne sont pas les mêmes terroristes qui sont derrière l’attaque de Splendid hotel et d’un dépôt d’armes dans la capitale burkinabè? On souhaiterait que ceux qui ont tué Robert Gueï et sa famille soient punis mais on voudrait que soit absous celui qui voulait ôter la vie à Sy et à Diallo. Hier, on est resté silencieux quand Laurent Gbagbo et Blé Goudé étaient injustement transférés à la Haye; aujourd’hui, on remue ciel et terre, on se montre plus bavard qu’une pie, parce que le Burkina veut entendre un individu pris la main dans le sac. Dans quel monde somme-nous à la fin? Notre pays marcherait-il sur la tête? Certaines personnes y auraient perdu la lucidité? On les savait corrompus, parce que trop sensibles aux espèces sonnantes et trébuchantes, mais on était loin d’imaginer que ces chefs pouvaient aliéner aussi facilement leur diginité. Et c’est ici qu’on voit que notre pays a vraiment touché le fond de la déchéance et que le travail de reconstruction morale ne sera pas une mince affaire. La Côte d’Ivoire peut rebondir; elle peut renaître mais à une condition: que nous commencions par arrêter ce folklore (demander pardon pour des actes graves censés être examinés par la justice) qui discrédite un peu plus notre pays devenu la risée du monde entier depuis que des hommes violents et menteurs ont été installés à sa tête par la France, depuis que le pouvoir ne promeut que les ressortissants du Nord, depuis que la sécurité des biens et des personnes est assurée par des dozos incultes et inexpérimentés, depuis que des enfants y sont enlevés et assassinés par des individus assoiffés de gloire, de pouvoir et d’argent, depuis que des pans essentiels de notre économie sont bradés à des va-nu-pieds français. Je l’ai déjà dit et je voudrais le répéter ici: la Côte d’Ivoire n’est pas en guerre contre le Burkina car Soro n’est pas la Côte d’Ivoire. La seule exigence du Burkina, et elle est légitime, c’est que lui soient livrés Soro et Compaoré qui voulaient brûler leur pays.
Pour employer une expression chère aux Ivoiriens, nos chefs traditionnels et religieux doivent et peuvent encore se ressaisir, c’est-à-dire redevenir ces personnes sur lesquelles on peut compter et s’appuyer quand tout s’effondre autour de nous; ils doivent et peuvent retrouver cette qualité d’hommes et de femmes  non seulement dignes mais viscéralement attachés à la vérité et à la justice. Il n’est pas trop tard pour qu’ils fassent leur la jolie formule d’Alexis de Tocqueville: “Je n’ai pas de traditions, je n’ai point de parti, je n’ai point de cause, si ce n’est celle de la liberté et de la dignité humaine” (A. de Tocqueville, "Lettre à Louis de Kergorlay", 15 décembre 1850). Ils ont pour mission d’interpeller tout responsable politique qui agit contre la Morale et le Droit, de défendre le faible et le petit. C’est à cette condition que chacun d’eux sera regardé comme une autorité morale. Ce titre se mérite. Il est rarement attribué aux lèche-cul, aux petits opportunistes ou aux individus sans foi ni loi. Dans une République, c’est la loi qui prime, c’est elle qui met d’accord tous les citoyens. Elle s’applique à tous. Nul n’est au-dessus d’elle. C’est la raison pour laquelle on dit que tous les citoyens sont égaux devant la loi. Quiconque se réclame de cette République devrait, par conséquent, laisser la justice faire son travail. Les pays occidentaux sont forts en partie parce que la formule “force doit rester à la loi” y est prise au sérieux. Nos États sont faibles parce que les lois n’y sont jamais appliquées. Chacun cherche toujours à déroger à la loi, à la contourner. Cette façon de faire doit cesser. Par ailleurs, une République ne peut s’acommoder d’un concept qui appartient au registre religieux. Le pardon est certainement une chose importante mais il a davantage sa place dans les communautés religieuses que dans une République. Prêtres, pasteurs, imams et rabbins ont pour tâche, entre autres, de le prêcher pour que la paix revienne entre deux personnes ou deux groupes de personnes qui ne se parlent plus ou ne se fréquentent plus. La victime, croyante ou non, peut pardonner au bourreau sans que cela empêche la justice de juger l’acte posé par le bourreau. Ainsi, le Turc Mehmet Ali Agça, auteur de l’attentat contre Jean-Paul II, le 13 mai 1981, place Saint-Pierre,  fut jugé et condamné par la justice italienne quoique le pape lui ait tout de suite pardonné. Sy et Diallo, s’ils le désirent, peuvent accorder leur pardon à Soro mais l’État burkinabè n’est pas obligé de le faire. Je dirais même qu’il n’est pas dans son intérêt de le faire quand on se souvient que l’amnistie accordée par Gbagbo au même Soro n’a pas empêché ce dernier de reprendre la violence contre l’État de Côte d’Ivoire.



Jean-Claude Djereke
 




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