Côte d’Ivoire: Une Autre Guerre Post-Electorale?

Samedi 24 Octobre 2015 - 06:51


L’élection présidentielle se tiendra-t-il en Côte d’Ivoire le 25 Octobre 2015? Les avertisseurs de sécurité sont au rouge. Les mouvements de contestation contre ces élections aux règles biaisées sont lancés depuis bientôt un mois et enregistrent chaque fois des centaines de milliers de manifestants. Des candidats se retirent de la compétition. Si ces élections se tiennent néanmoins, rien ne prédit une période post-électorale sereine.
 

Résidus non résolus
 

En 2010, “les dirigeants et médias occidentaux ont affirmé que l’élection présidentielle opposant Gbagbo, président sortant, à Ouattara (autorisé de manière exceptionnelle à se porter candidat par décret présidentiel, étant donné le doute sur sa nationalité) s’était passée dans de bonnes conditions et que Ouattara l’avait sans conteste remportée.” Rappelle la journaliste Française un trop mainstream, Fanny Pigeaud. “En réalité, les chiffres ont été truqués dès le premier tour par la Commission Electorale Indépendante (CEI), qui était contrôlée par le parti de Ouattara –ce qui à l’époque n’a jamais été précisé par les médias occidentaux,” précise Pigeaud.

 

De même, peu de choses avaient été dites sur ce qui s’était passé dans la partie nord-musulman contrôlée par des rebelles armés pro-Ouattara. Dans cette zone représentant 60% du territoire national, les fraudes avaient été de grande ampleur au profit de Ouattara. Les observateurs occidentaux n’avaient rien “vu” d’anormal alors que tous les observateurs Africains dénonçaient ces fraudes accompagnées d’assassinat des électeurs de la partie adverse. “La France avait tout fait pendant cette période pour imposer Ouattara, ami entre autres de Nicolas Sarkozy et de plusieurs personnalités du monde financier international. Elle avait agi sur le front diplomatique, économique, financier, et militaire,» indique Pigeaud “révoltée” mais pas sortie des rangs.

Les ingrédients de 2010 sont en place pour de nouvelles élections à risques. «Les présidentielles du 25 octobre 2015 demeurent un exercice extrêmement délicat, caractérisé par de nombreuses inconnues et plusieurs zones d’ombre. Les polémiques sur la qualité du processus électoral abondent,» analyse le GRIP (Groupe de Recherche et d’Information sur la Paix et la Sécurité), dans un rapport intitulé “Elections Ivoiriennes de 2015: l’UE aurait-elle dû observer le scrutin?”  En ce qui concerne la CEI, chargée de donner les résultats provisoires, “une nouvelle règle empêche tout débat et rend les délégués de l’opposition en minorité numérique au sein de cette organisation totalement impuissants. Selon le nouveau texte de loi, celle-ci peut délibérer à majorité simple de ses membres, ce qui revient à dire que, d’un point de vue théorique, les décisions de la CEI peuvent être adoptées sans qu’il y ait de concertation avec ses différentes composantes, notamment de l’opposition et de la société civile.” Dénonce le GRIP.

 

Eglise Protestante Evangélique Victime

 

Lors de la crise électorale 2010, “17 Pasteurs ont perdu la vie pendant la crise, 477 églises ont été pillées ou détruites,” selon le Bishop Kassi d'Azito, président de la Commission Protestante Evangélique de Côte d'Ivoire. Il poursuit, “Certains pasteurs étaient victimes de représailles pour leur soutien au régime Gbagbo.” Puis conclut, “environ 90% des évangéliques ont apporté leur soutien à l'ancien Chef de l’État qui est lui-même évangélique.” Beaucoup de ces pasteurs avaient été arrêtés abusivement et emprisonnés. Jean-Marc Simon, ancien ambassadeur Français en Côte d’Ivoire, pendant la guerre, devenu conseillé de Ouattara, disait en substance à François Matteï, journaliste Français, que lorsque l’armée Française bombardait le Palais Présidentiel, on entendait les Ivoiriens invoqués Jésus avec des “Alléluias.” Au lieu de recevoir le Saint Esprit, ce sont les bombes Françaises qui s’écrasaient sur leurs têtes.

 

Les Morts pour Voter

 

Dans ce processus électoral, tout est organisé pour que les morts puissent voter. La liste électorale définitive est “remplie” et “infectée” de “doublons,” comme l’a révélé Charles K. Banny, ex-président de la Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation de Côte d’Ivoire. Car le fichier électoral de 2010 a été reconduit sans être nettoyé des personnes décédées et des centaines de milliers d’Ivoiriens contraints à l’exil par le régime dictatorial de Ouattara.

Ces incohérences font que même l’enregistrement biométrique des électeurs ne peut régler la question de la fiabilité des résultats. D’ailleurs, comme l’a souligné Siaka Toumani Sangaré, délégué général aux élections au Mali, le 8 avril 2015 à Lomé, en Afrique “les morts élisent les vivants” dans un pays qui a recours à la biométrie.

 

L’incertitude Plane

 

Les candidats de l’opposition, dont des anciens alliés de Ouattara, estiment que les conditions pour un scrutin transparent et équitable ne sont pas réunies. “Ce scrutin ne s’annonce ni ouvert, ni régulier. Si nous n’y prenons garde, nous nous acheminons vers une crise postélectorale de plus,” a déclaré Amara Essy, un des candidats et ancien ministre des Affaires étrangères. “Nous savons tous que la majorité des Ivoiriens ne se sent pas concernée par cette élection,” a-t-il ajouté. Il conclut que “La Côte d’Ivoire est une cocotte-minute qui bout.” Anaki Kobenan, un autre proche de Ouattara pense que “aucun candidat sérieux, ayant un minimum de connaissance, de culture et de pratique des affaires politiques et électorales, n’ira à des élections avec cette CEI formatée pour une victoire de Ouattara au premier tour.” Mamadou Koulibaly qui a aussi contribué à l’arrivée de Ouattara au pouvoir, a retiré sa candidature pour cette élection qu’il juge comme les autres truquée à l’avance.

L’incertitude plane sur ces élections et la peur d’une autre guerre post-électorale font monter la psychose. Chacun cherche à se mettre à l’abri. La Banque Africaine de Développement (BAD) a émis un document à usage interne où elle invite son personnel à prendre des dispositions strictes et particulières en prévention d’un conflit post-électoral. Selon le quotidien LG Info “L’ONUCI demande à son personnel de se barricader.” Ce quotidien révèle que “Les membres de la CEI envoient leurs familles à l’étranger à quelques jours du 25 Octobre.” Dans une autre édition, LG Info informe que “Les Africains préviennent leurs ressortissants du danger en cours en Côte d’Ivoire. Puis note que les commerçants de la CEDEAO limitent leurs stocks, pendant que le trafic en direction de la Côte d’Ivoire est en baisse, et que le flux de transferts d’argent vers l’étranger augmente.” Il ajoute, “des hommes d’affaires prennent leurs dispositions.” le ton n’est pas différent pour le quotidien Aujourd’hui qui écrit, “Des soldats Français débarquent encore en Côte d’Ivoire à quelques jours du 25 Octobre. Entrainement intensif des militaires français à Port-Bouët. La France se prépare au pire.» Pour le site Ivoire Business, “La transition se précise.”

Du côté de la société civile, “cent syndicats demandent le report des élections,” note le quotidien Le Temps. “Les exilés Ivoiriens au Ghana appellent à un boycott total des élections,” écrit le Quotidien d’Abidjan. Mais le plus inquiétant pour le parti au pouvoir c’est l’appel du Front Populaire Ivoirien, le parti politique le plus important qui n’a pas de candidat et qui a appelé au boycott de cette élection.

 

La Peur du Taux Elevé d’Abstention

 

Cet appel au boycott a fait ses effets. La fin de la distribution des cartes d'électeurs initialement prévue pour prendre fin le 17 Octobre a été prorogée au 21 Octobre. Jusqu’à ce jour seul 10% des cartes d’électeurs ont été retirés. Le pouvoir, conscient du peu d’intérêt et du manque d’enthousiasme des Ivoiriens pour la présidentielle, et craignant une abstention massive, a entrepris des actions de porte à porte sur toute l’étendue du pays pour tenter de convaincre les Ivoiriens de se rendre aux urnes le 25 Octobre. Puis curieusement le régime autocrate de Ouattara décide qu’on pourrait voter sans carte d’électeur.

Un site proche du président de l’Assemblée Nationale de Côte d’Ivoire à propos du taux d’abstention a écrit, “Ouattara redoute une forte abstention.” Pour Ouattara, l’élection n’est pas gagnée d’avance en matière de taux de participation. Lors d’un meeting de campagne à Bouaké, il a déclaré, “Certains peuvent penser que cette élection n’est pas aussi importante que cela. … je compte sur vous pour aller voir les militants et tous nos concitoyens, … tous les Ivoiriens, pour leur demander d’aller voter le 25 Octobre prochain. C’est très important d’avoir un taux de participation jamais égalé en Côte d’Ivoire. Nous étions en 2010 au taux de participation 83% au premier tour et 81% au second. Cette année, moi, je demande qu’on essaie de faire mieux que cela.”

 

Les Mêmes Démons

 

Malgré ces incertitudes, Jean-François Valette, ambassadeur de l’Union Européenne à Abidjan, pense que “les conditions sont réunies pour une élection transparentes.” Pourquoi cet aveuglement politique alors de nombreuses zones d’ombres persistent? “Les motivations de fond ne reposeraient pas tant sur les prétendues bonnes conditions démocratiques Ivoiriennes,” écrit Théophile Kouomouo, comme affirmé par le Chef de la Délégation de l’UE. La raison est simple. Ne pas déranger un allié géostratégique face à la poussée émergente de la Chine en Afrique.

Sur le plan bilatérale, “la Côte d’Ivoire, colonie Française, pays riche en Afrique de l’Ouest compte beaucoup pour les entreprises Françaises et le monde des affaires en général. Elle compte aussi pour l’armée Française qui y a installé une base militaire. Ce qu’on a tendance à oublier en France et en occident. Cette base a d’ailleurs été renforcée après l’arrivée de Alassane Ouattara au pouvoir. Et de nombreux indices montrent que les autorités Françaises ne sont pas prêtes à renoncer à la Côte d’Ivoire,” analyse Pigeaud. Par conséquent, inutile de parler d’élections comme base de démocratie en Côte Ivoire et ailleurs en Afrique.

 

La Fin annoncée

 

Les coqs de l’autocrate Ouattara ont chanté. Ses organes de presse ont claironné. La question demeure. L’élection du 25 Octobre aura-t-elle lieu? En d’autres termes, que vaut une élection organisée au forceps et sans compétiteurs? Une seule chose: La fin annoncée du dictateur.

 

Feumba Samen

 

 

 

 

 

 





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