Côte d’Ivoire Tout sur la nouvelle vie des ex-comzones (Révélations Jeune Afrique)

Ils ont pris du galon et, pour certains, se sont habitués aux flashs des magazines people. En moins de trois ans, les anciens chefs de guerre venus du Nord se sont fait une place dans l’appareil sécuritaire. Mais ils sont toujours dans le viseur de la justice internationale.

Jeudi 19 Septembre 2013 - 06:21


Alassane Ouattara saluant les chefs de la rébellion
Alassane Ouattara saluant les chefs de la rébellion

Le treillis est neuf et la barbe taillée avec soin. Il n’est plus le redoutable chef rebelle qui administrait la région militaire de Vavoua-Séguéla, dans le centre-ouest de la Côte d’Ivoire, mais du haut de son 1,90 m, Issiaka Ouattara, alias Wattao, impose toujours le respect. En mars, il a été officiellement nommé commandant adjoint du Centre de coordination des opérations décisionnelles (CCDO).

Les 750 hommes militaires, gendarmes et policiers placés sous ses ordres sont chargés de sécuriser Abidjan et patrouillent en véhicules blindés. Elle est loin la « grande époque» des Forces nouvelles (FN), dont Wattao avait été le chef d’état-major adjoint. Ce nouveau poste, l’ancien com-zone le considère comme une juste rétribution. Pendant la crise postélectorale, il s’est engagé aux côtés d’Alassane Ouattara lorsque celui-ci luttait encore pour que soit reconnue sa légitimité de président élu.

À la télévision, le 11 avril 2011, c’est lui que l’on voit aider Laurent Gbagbo à passer une chemise hawaïenne dans une chambre du Golf Hôtel. Plus tard, Wattao confiera s’être caché pour pleurer après ces instants où la déchéance d’un dirigeant, certes combattu, symbolisait un peu celle d’une nation.
 

Enrichis…

Cuisinier anonyme avec tout juste le grade de caporal aux premières heures de la rébellion, en 2002, Wattao est l’un des personnages les plus truculents de la République. C’est un client assidu – et généralement bien entouré – des hauts lieux de la nuit abidjanaise. Il fréquente, avec une égale régularité, le Toa, Le Mix Discothèque ou le Life Star, et la presse se régale de ses frasques.

En avril, il a posé avec son chien Husky en une de Life, «le» magazine people ivoirien. Comme lui, les anciens maîtres du Nord se sont considérablement enrichis. Pendant près de dix ans, beaucoup ont tiré profit de l’exploitation du cacao, du café, du bois, du coton, de l’or et des diamants. Ils se sont approprié des entreprises, on perçu de juteuses taxes sur le trafic routier et les services publics, et ils l’assument. « C’était une rébellion, martèle Wattao. Fallait-il compter sur Gbagbo? Il n’y avait plus d’administration et nous étions à la fois maires et préfets. Nous avions des jeunes gens qu’il fallait nourrir entretenir et habiller. »
 

Boîtes de nuit…

Tout cela a-t-il changé? Pas vraiment. Selon un rapport des Nations unies publié en avril, les anciens com-zones ont étendu leurs activitésprédatrices à l’ensemble du territoire. Non contents d’exercer une influence grandissante dans l’appareil sécuritaire, ils ont ouvert des boîtes de nuit à Abidjan, investissent dans l’événementiel et mènent une concurrence effrénée aux footballeurs professionnels dans les achats immobiliers. Beaucoup ont aussi des biens au Burkina voisin, où a été fomentée leur rébellion.

À Ouagadougou, où vit l’une de ses trois épouses, Wattao possède plusieurs villas, fréquente les discothèques (sa préférence va au Golden, au Calypso ou au Mask) et circule en Lamborghini jaune. La seule du pays.« Veut-on que je sois mendiant? S’emporte t-il. On ne peut pas empêcher chacun d’avoir son business. Le mien, c’est d’acheter des voitures, de les revendre et de faire des bénéfices. Pourquoi veut-on m’empêcher d’être heureux ?»

Heureux, l’ancien patron du bataillon  »Anaconda » semble l’être. Il parraine des artistes locaux et s’affiche dans les concerts de zouglou et de coupé-décalé, toujours vêtu avec une extravagance assumée. Son cousin, Morou Ouattara, partage son goût pour la fête. Ancien com-zone de Bouna devenu membre des Forces spéciales, il aime se prélasser au Live 7, un établissement qui appartient à Salif Traoré, alias A’Salfo, du groupe Magic System. La question de l’avenir des com-zones s’est posée dès avril 20II. L’ONU et les chancelleries occidentales ont fait pression pour qu’ils quittent l’uniforme ou qu’ils soient envoyés à l’étranger comme attachés militaires, mais Alassane Ouattara pouvait difficilement risquer de se les mettre à dos. Il ne tenait pas non plus à s’aliéner ces hommes en qui il a confiance. Ils ont donc intégré la nouvelle armée, issue de la fusion des factions rebelles et des Forces de défense et de sécurité (FDS) qui, bon gré mal gré, ont fait allégeance au nouveau chef de l’État. Ensemble, ils constituent les Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI), et les hommes qui étaient placés sous le commandement des com-zones y sont toujours nombreux (entre 3500 et 4000, selon les estimations). Ils sont nombreux aussi dans les Forces spéciales, créées du temps où Guillaume Sora était Premier ministre.
 

Redouté

Pour les chefs, les promotions se sont succédé dès août 2011. Surnommé Papa Guépard, Chérif Ousmane, ancien com-zone de Bouaké, a été fait commandant en second du Groupe de sécurité de la présidence de la République (Gspr). Le redouté Fofié Martin Kouakou n’est plus le com-zone de Korhogo, dans l’extrême- nord du pays, mais il y dirige désormais la Compagnie territoriale (Ctk). C’est à lui qu’avait été confiée la surveillance du prisonnier Gbagbo avant que celui-ci ne soit transféré à la prison de la Cour pénale internationale (Cpi). Quant à Losséni Fofana, l’ex-com-zone de Man, plus connu sous le nom de Cobra, il dirige le Bataillon de sécurisation de l’Ouest (Bso).
 

En septembre 2012, Ousmane Coulibaly, autrefois chargé d’Odienné et affublé du sobriquet Ben Laden, est bombardé préfet de la région côtière de San Pedro. En novembre de la même année, Zakaria Koné, qui avait été le maître de Vavoua-Séguéla avant Wattao, est devenu le commandant en second du Bataillon d’artillerie sol-air (Basa) à Akouédo.

Recasés dans l’appareil de l’État, les anciens chefs de guerre aspirent aujourd’hui à une nouvelle légitimité et prônent l’ordre moral. ils se sont entourés de communicants et de conseillers financiers. Certains, presque analphabètes du temps de la rébellion, ont pris des cours de français, quand d’autres ont choisi de se faire coacher. Mais les organisations de défense des droits de l’homme les accusent toujours d’exactions et souhaitent qu’ils rendent des comptes pour leurs actes passés. Même chose pour la Cpi, qui a annoncé l’année dernière qu’elle allait enquêter sur tous les crimes commis depuis le 19 septembre 2002, date de la tentative de coup d’État contre Gbagbo. Les com-zones pourraient-ils un jour se retrouver dans le box des accusés? « Ça n’est pas près d’arriver, répond un proche du chef de l’État. Mais Alassane Ouattara a transmis des consignes très claires pour qu’ils rentrent dans le rang et qu’ils ne fassent plus de vagues. »
 

Collimateur

Hormis quelques cas isolés, il semble avoir été entendu. Chérif Ousmane, Losséni Fofana et Fofié Kouakou, tous trois dans le collimateur des Ong, fuient les médias. Dans le camp d’Akouédo, dont il dirige le premier bataillon d’infanterie depuis août 2012, le commandant Zoumana Ouattara (alias Zoua) fait profil bas et dit vouloir se concentrer sur son travail. L’ancien com-zone de Mankono (Centre- Nord) est calme et affable. Proche de ses hommes, il partage leurs repas et s’enorgueillit de leurs victoires sportives. Dans un français châtié, il explique que « si des opérateurs économiques ont été mis à contribution », c’est qu’il fallait lutter contre la discrimination dont était victime le Septentrion.
 

Mystique

À Abobo, où il est désormais le commandant en second du bataillon des commandos parachutistes, Gaoussou Koné reprend les mêmes arguments. Surnommé Jah Gao, un pseudonyme dont l’a affublé son ami d’enfance, le reggaeman Tiken Jah Fakoly, il est l’ancien com-zone de la région de Boundiali (Nord-Ouest). Il fait partie de ceux qui, le 24 décembre 1999, ont destitué le président Bédié -l’un des rares encore en vie. Une longévité que ce grand mystique croit tenir de ses gris-gris et autres amulettes dont il ne se sépare jamais. Lui aussi est satisfait de sa nouvelle affectation. Et lui aussi aime les paillettes: il a épousé la chanteuse Affou Keïta, dont les autres com-zones aiment moquer les goûts réputés dispendieux. Ils ont parfois pu s’agacer des déclarations de Ouattara promettant qu’il n’y aurait pas d’impunité pour les auteurs d’exactions, mais en public, les anciens com-zones ne jurent que par le chef de l’État, qui ne commet pas l’erreur de les sous-estimer. Et comment se positionnent- ils dans les luttes pour sa succession? Beaucoup sont restés fidèles à Guillaume Soro, devenu président de l’Assemblée nationale.
 

Encadré
Sur le terrain, la relève est assurée

Lorsqu’ils ont accepté leurs nouvelles fonctions au sein de l’appareil sécuritaire, les anciens com-zones ont eu bien soin d’assurer leurs arrières. Et de placer à leur suite des hommes fidèles, qui ont repris la gestion de leurs « business ». Surnommé Vetcho, Hervé Touré est aujourd’hui le numéro deux des services de renseignements de la présidence. En homme prudent, il a installé à sa place son homme de main, le lieutenant Amadou Koné (alias Sampaio), qui contrôle une grande partie du Sud-Est, de Grand-Bassam jusqu’à Noé, à la frontière ghanéenne.

À Issia, dans l’Ouest, Losséni Fofana a passé le relais au lieutenant Bakary Fofana. Et c’est un de « ses petits» que Wattao a placé à San Pedro : le capitaine Béma Ouattara. Lui est désormais le commandant des Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI) pour toute la région. Cette nouvelle génération de com-zones, qui s’est construite sur le modèle de ses aînés, ne répond pas toujours aux ordres de la hiérarchie, notamment aux instructions du général Soumaïla Bakayoko, le chef d’état-major des armées. Dans les faits, ils continuent aussi de retarder le redéploiement de la police et de la gendarmerie (ils n’y ont pas intérêt), et dans les villes, autorités locales et commerçants sont souvent à la merci du bon vouloir de ces nouveaux roitelets.

Source Jeune-Afrique Nr. 2749 du 15 au 21 septembre 2013





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